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L'ECONOMIE POLITIQUE SELON LES LIBERTARIENS
Texte intégral : Journal des Economistes et des Etudes Humaines,
vol.3 n°1, mars 1995. Quelles sont les
alternatives au principe de la propriété de soi-même ? Une possibilité est
une variante de l'autocratie, ou de la monarchie, ou du totalitarisme. Dans
ces cas, une personne ou un petit groupe de personnes possèderait le droit de
disposer de la vie de tous les autres. Mais cela est une violation absolue de
l'exigence morale de "généralisabilité" ou
d"'universalisabilité": quel caractère spécial d'ordre éthique
possède cette personne ou ce petit groupe pour mériter de diriger tous les
autres ? Puisqu'il n'existe pas de telle caractéristique morale[3],
ce scénario s'écroule. La seule autre alternative à
l'"auto-possession" est que nous possédions tous 1/n part de chaque
personne sur terre, où n représente la population totale. Selon cette vision,
qui est plutôt un cauchemar, personne ne pourrait se faire plus qu'une
égratignure sans demander la permission aux détenteurs légitimes de son
corps, c'est-à-dire à tous les autres. Si l'on pratiquait la "démocratie
directe" dans ces conditions, la race humaine disparaîtrait rapidement
(nous soulageant ainsi du problème consistant à résoudre ce dilemme)
puisqu'il serait trop fastidieux de demander l'autorisation de tous avant de
faire quoi que ce soit. Si l'on observait une démocratie indirecte,
c'est-à-dire la "démocratie représentative", la situation
ressemblerait aussitôt à la première ou à un scénario autocratique, que nous
avons déjà rejeté. Le sixième commandement
dit "Tu ne voleras point". Ce commandement n'a absolument aucun
sens si l'on ne suppose pas l'existence des droits de propriété. Les droits de propriété
signifient simplement que les êtres humains peuvent faire usage des choses
terrestres sans nécessairement commettre un acte intrusif. Si les gens ne
possédaient pas de tels droits, et si de plus ils évitaient toute action
intrusive, nous péririons tous car nous ne pouvons pas vivre sans utiliser la
terre, l'air, l'eau, le feu et tout ce que l'on peut créer à partir de ces
éléments. Si nous sommes amenés à survivre selon cette conception dénaturée
de la propriété, alors nous devons tous agir de manière importune et par
intrusion : nous devons utiliser ce que, selon la théorie, nous n'avons pas
le droit d'utiliser. Dès lors la question n'est pas de savoir si les êtres
humains possèdent des droits de propriété, mais plutôt de savoir comment ces
derniers seront répartis. Peuvent-ils être individuels ou doivent-ils être
collectifs ? Ce sont les questions que nous abordons maintenant. En se référant à l'axiome
de non-agression, on peut dire que tout moyen strictement volontaire d'obtenir une propriété se
justifie[5].
Mentionnons par exemple, le commerce, les dons, les paris, l'héritage, la
charité, les investissements, l'emploi, l'emprunt, le remboursement des
dettes, etc. Le fait est que, si A possède un titre de propriété légitime sur
le bien y, et l'échange contre z détenu légitimement par B, alors A devient
le nouveau détenteur de z, et inversement B celui de y. Et comment les humains
s'approprient-ils la nature ? Bien que les éléments de la réponse soient
moins bien développés que les fondements déjà exposés de la philosophie
libertarienne, la réponse est donnée par l'appropriation de la terre. Selon
John Locke[6]
c'est le fait de mêler le travail personnel et la terre qui donne un titre
légitime de propriété[7]. Une manière de justifier
cette procédure est de la comparer avec ses alternatives. Comment se peut-il
alors que la propriété passe d'un état de nature à une possession
humaine ? Il semble qu'il existe trois possibilités : les
revendications, les ventes par l'Etat et la détention collective. Selon la
première proposition, on peut obtenir légitimement un droit sur la terre simplement
en le revendiquant. Le problème est qu'il se peut que plusieurs personnes
réclament "le soleil, la lune et les étoiles", amenant ainsi la
discorde. De plus, cette situation n'est pas moralement satisfaisante : les
demandeurs n'ont rien fait pour gagner cette propriété ; pourquoi
seraient-ils à même de la posséder, et donc d'empêcher les autres de
l'utiliser ? Un inconvénient à la deuxième proposition est que le
gouvernement n'est composé que de personnes en chair et en os, et qu'aucune
d'entre elles ne peut justifier sa revendication d'une terre non encore
possédée. Qu'y a-t-il de si spécial chez le bureaucrate qui lui donnerait le
droit de posséder une terre, simplement parce qu'il est partie liée avec le
gouvernement[8]?
En ce qui concerne la troisième proposition, son objet là encore disparaît
quand on prend conscience que dans la pratique cela signifierait soit que de
telles ressources ne pourraient pas être utilisées (les coûts d'agrément à
leur utilisation, demandée à des milliards de gens, seraient énormes), soit
que ces ressources finiraient par être en fait détenues par quelques
dirigeants. Malgré ce qui précède, il
est de la plus grande importance de prendre conscience que la pensée
libertarienne n'implique en aucune façon un mode d'organisation capitaliste.
Nous rejetons totalement et catégoriquement l'idée que les droits de
propriété impliquent logiquement un système capitaliste. Au contraire, nous
affirmons que la pensée libertarienne est tout
à fait compatible avec le socialisme, comme elle l'est avec le
capitalisme[9].
Comment cela est il possible ? Clarifions ce point en nous référant au tableau 1 : Volontarisme Socialisme
Volontaire Capitalisme
de "Laissez-Faire" "Coercivisme" Socialisme Coercitif Capitalisme
d'Etat Avant de considérer le
contenu des quatre cases du tableau 1, commençons par décrire les lignes,
puis les colonnes. Nous avons déjà abordé la distinction entre volontarisme
et "coercivisme". Dans le premier cas, l'axiome libertarien de non
agression est respecté et observé. Dans la deuxième situation, il y a
violation de cet axiome. Il est donc clair qu'un système strictement
volontaire est compatible avec la philosophie libertarienne , en fait, ces
deux expressions sont équivalentes , et que la coercition lui est diamétralement
opposée. A l'opposé et en complète
contradiction avec le socialisme coercitif, on trouve le socialisme
volontaire, dont les exemples sont le kiboutz, la coopérative, la communauté,
l'organisation syndicale (volontaire), la colonie hutterite[12],
le monastère, etc. De même la famille nucléaire est-elle une communauté
socialiste (volontaire)[13]
! Chaque membre de la famille consomme non pas selon sa capacité à gagner
mais selon ses besoins. Les parents ramènent le revenu total mais ne le
consomment certainement pas entièrement ; les (jeunes) enfants ne ramènent
rien et consomment sur la base de leurs besoins. Dans toutes ces situations,
le volontarisme est strictement respecté. Personne n'est ni entraîné de
force, avec pertes et fracas, dans le volontarisme, ni empêché d'en sortir.
De même que la communauté volontaire ne confisque pas la propriété privée de
ceux qui ne l'ont pas volontairement et librement rejointe. Au contraire, la
propriété de la communauté se fonde sur le rassemblement des ressources
légitimement détenues par les individus qui la composent. Donc, à tous points
de vue, cette forme de socialisme remplit les conditions nécessaires du
volontarisme. De ce fait, elle est entièrement compatible avec la pensée libertarienne. Mais toutes les variantes du
capitalisme ne sont pas aussi favorables. Le système de capitalisme d'Etat
(ou capitalisme monopolistique, ou fascisme économique, ou capitalisme
corporatiste, ou paradoxalement le socialisme nationaliste - le nazisme)
conserve l'apparence d'une adhésion aux institutions de la libre entreprise.
Mais ce n'est qu'un masque cachant une réalité sous-jacente. Dans les faits,
les intérêts corporatistes confisquent, au travers du gouvernement, ce qui ne
leur serait pas attribué par le marché. Si par exemple les consommateurs
achètent un bien donné en quantité suffisante et à un prix suffisamment élevé
pour permettre à la classe dirigeante de retirer un profit, cela paraît
correct, bon et bien. Il se peut que le marché libre permette l'obtention de
tels gains dans ce petit secteur. Mais quand ce n'est pas le cas, alors au
travers de toute une série de protections, pots-de-vin, taxes, subventions,
cautionnements, franchises, autorisations, licences, quotas, corruption,
exceptions, tarifs, favoritisme, etc, les décideurs-capitalistes excluront
ces fonds du domaine public. Considérons une activité typique, celle du
cautionnement. La corporation confisque ici, par des taxes sur les citoyens,
les fonds qui ne leur sont pas destinés sous la forme d'achats volontaires. Par
conséquent, cette corporation assiège le consommateur. Elle demande à son
agent, qui est le gouvernement[17],
d'imposer tous les membres de la société puis de lui retourner cette richesse
sous forme de cautionnement[18]. Cette distinction entre le
capitalisme de laissez-faire et le capitalisme monopoliste d'Etat (entre les
deux cases de droite sur le tableau 1) est subtile et difficile à comprendre.
Elle est même plus difficile à appréhender que celle qui existe entre le
socialisme volontaire et le socialisme coercitif (les deux cellules de gauche
sur le diagramme). C'est pourtant l'une des distinctions les plus
fondamentales de l'économie politique. Son importance sera sans doute
difficile à évaluer. Mais essayons de nouveau. Un monde sépare les défenseurs
d'un système de concurrence, le marché, dans lequel les hommes d'affaires se
noient ou surnagent selon qu'ils satisfont ou non les consommateurs, et les
défenseurs des entreprises spéciales (celles par exemple à qui l'on octroie
un monopole ou une protection tarifaire). Cette seconde catégorie peut à
juste titre être caractérisée par une politique de "chien à
l'affût" au nom des intérêts capitalistes. Mais pas la première
catégorie qui représente la vision libertarienne. S'ils sont à l'affût de
quelque chose, c'est du consommateur ; s'ils parlent au nom de quelque chose,
c'est au nom de la liberté, de la justice et des droits individuels, et non
de celui de groupes d'intérêts particuliers. Dans la phrase très à
propos de Robert Nozick[19],
le laissez-faire rend possibles tous "les actes capitalistes entre
adultes consentants". Mais dans la philosophie libertarienne, un système
qui rend possible tous "les actes socialistes entre adultes
consentants" est tout aussi légitime. Ce n'est pas le capitalisme ou le
socialisme qui est important[20].
Il s'agit là depuis toujours d'une distorsion qui a empêché toute analyse
sérieuse. Au contraire, c'est l'aspect coercitif ou volontaire d'un système
qui est au cSur du débat. Le cadre de la pensée
libertarienne ayant été dressé, nous pouvons en considérer des applications à
quelques problèmes de politique publique. Quelle est donc la
distinction entre syndicats intrusifs et non-intrusifs ? Contrairement aux
premiers, les seconds obéissent à l'axiome libertarien de non-agression. En
d'autres termes, les syndicats légitimes limitent leurs actions à
l'augmentation des salaires, ce qui ne viole pas les droits des autres, alors
que les syndicats illégitimes ne s'en privent pas. De nombreux économistes de
"droite"[23]
considèrent que les lois anti-trust et les lois anti-entente devraient
s'appliquer aux syndicats[24].
Donc, même les syndicats volontaires tels que nous les avons décrits seraient
illégitimes, car selon eux les "actions collusives" menées par les
syndicats "'exploitent' la communauté tout entière"[25]
en violant la souveraineté des consommateurs[26].
Mais ceci montre seulement que ce que nous avons appelé laissez-faire est
radicalement différent du capitalisme d'Etat. Revenons à la législation du
travail. "Le 4 Octobre 1971,
le Président Nixon invoqua le Taft
Hartley Act pour obtenir une décision de justice obligeant les dockers à
une suspension de grève de 80 jours; c'était la neuvième fois que le
gouvemement fédéral utilisait cette loi dans une grève de dockers. Quelques
mois auparavant, le responsable du syndicat d'enseignants de New York avait
passé plusieurs jours en prison pour avoir violé une loi interdisant la grève
aux employés du secteur public. Il est sans doute très satisfaisant pour le
public d'être protégé des longues perturbations dues à une grève. Pourtant la
'solution' qui s'imposa fut de contraindre purement et simplement au travail
; les grévistes furent obligés, contre leur gré, de se remettre au travail.
Une société revendiquant son opposition à l'esclavage, et un pays qui a
déclaré hors la loi la servitude non volontaire n'ont pas d'excuse morale
s'ils font appel à la contrainte légale ou judiciaire pour interdire la grève
, ou mettre en prison les leaders syndicaux qui ont refusé d'obtempérer.
L'esclavage est toujours très apprécié des esclavagistes"[27]. "Le boycott est une
activité visant à persuader des gens d'éviter tout commerce avec une personne
ou une firme donnée. L'objectif poursuivi par un boycott peut être blâmable,
louable ou neutre d'un point de vue moral. Par exemple, il peut viser à
persuader les gens de ne pas acheter des raisins cueillis par une
main-d Suvre non syndiquée ou bien, tout au contraire, par des ouvriers
syndiqués. Dans notre perspective, ce qui importe, c'est que le boycott est
purement volontaire, c'est une tentative de persuasion et, par conséquent, un
mode d'action parfaitement juste et licite. Tout comme la diffamation, le
boycott peut, en enlevant des clients à une entreprise, avoir pour
conséquence de faire chuter la valeur de celle-ci mais cette action demeure
un exercice parfaitement légitime du Droit de propriété et de la liberté
d'expression. Que nous encouragions ou condamnions un boycott donné dépend de
nos valeurs morales et de notre évaluation de l'objectif poursuivi ou de
l'action entreprise. Mais, en soi, un boycott est légitime. Ceux qui le
jugent moralement condamnable sont dans leur droit en organisant un
contre-boycott pour influencer les consommateurs dans l'autre sens ou pour
boycotter les boycotteurs. Tout cela est partie intégrante du processus de
diffusion de l'information et du choc des opinions dans le contexte des
droits de propriété privée. Les boycotts appelés
"secondaires" sont tout aussi légitimes malgré leur prohibition par
la législation américaine actuelle du travail. Le boycott secondaire consiste
pour un syndicat à persuader les consommateurs de cesser d'acheter auprès des
entreprises qui maintiennent des relations commerciales avec les entreprises
non syndicalisées visées par un boycott primaire. Répétons-le : dans une
société libre, on a le Droit de mener ce genre d'action de persuasion, tout
comme ceux qui s'y opposent ont le Droit de riposter par un
contre-boycott"[29]. Certains affirment que les
piquets de grève se forment sur un lieu de travail afin d'informer qu'une
grève est en cours, et il est "admis" que les grévistes deviennent
méchants s'ils voient quiconque (clients, fournisseurs, briseurs de grève)
s'engager dans des négociations commerciales avec l'entreprise visée. On
essaie ici de prétendre que le piquet de grève est simplement informationnel,
et que ces "interférences" sont responsables de la violence qui lui
est inhérente. Mais il faut choisir entre ces deux conceptions du piquet de
grève : soit seule l'information est diffusée, soit il y a autre chose. Si
elle l'est, alors comment expliquer l'inévitable émergence de la violence
dans un piquet de grève ? Ces membres seraient-ils trop
"susceptibles" ? Mais tout ceci est hors de propos. Même si la
violence n'avait jamais été associée aux piquets de grève, cela prouverait
seulement qu'ils réussissent si bien leur intimidation qu'aucune violence
n'est nécessaire. Comme nous l'avons déjà vu, l'axiome libertarien de
non-agression exclut aussi bien la mise en Suvre de la violence que sa menace,
ainsi que le piquet de grève même s'il est non-violent car il est une menace
pour tous ceux qui voudraient le traverser. Dans un régime de
laissez-faire, tous les individus
peuvent concourir pour des emplois sur un marché libre du travail. C'est une
réminiscence du système de caste justement désavoué, ou du corporatisme, que
de penser à l'existence de deux groupes d'individus au regard de l'emploi
dans une usine : les syndicalistes coercitifs, qui ont les postes, ou qui ont
un droit sur eux, et tous les autres individus, qui doivent s'abstenir de les
convoiter. Dans une certaine mesure
nous sommes dupés par le propre langage que nous utilisons afin de décrire
cette situation. Nous parlons de "mon" travail, de
"votre" travail, de "son" travail ; cette utilisation du
pronom possessif semble correspondre à une possession réelle, ou à une
propriété. Mais c'est une erreur totale. Nous parlons également de
"mon" épouse, de "mon" tailleur, de "mon"
employé, ou de "mon" client, et là encore cela tiendrait du
grotesque que d'attribuer des droits de propriété à n'importe laquelle de ces
conventions. Toutes sont fondées sur le caractère mutuel, et non sur la
propriété de la part de l'une ou l'autre personne. Par exemple, s'il s'agit
de "mon" épouse et si elle veut le divorce, alors je serais aussi
sûr en faisant le siège de sa maison qu'elle ne va entrer dans une nouvelle
relation avec mon remplaçant, que le serait le syndicaliste coercitif
protégeant "son" emploi contre les "incursions"
similaires du "renard". Si c'est "mon" employé, alors je
pourrais lui interdire de quitter son emploi. Si c'est "mon" client,
je pourrais l'empêcher de faire ses achats ailleurs, chez un concurrent. Et
si c'est "mon" tailleur, cela constituerait une violation de mes
droits s'il s'installait dans une autre ville, s'il prenait sa retraite, ou
s'il changeait de métier. En troisième lieu, il est
profondément erroné de croire que le niveau de salaires que nous connaissons
dépend de l'activité syndicale coercitive. Comme n'importe quel ouvrage
d'introduction à l'économie le met en évidence[32],
les salaires dépendent, au contraire, de la productivité du travail. Si les
salaires se situent au-dessus des niveaux de productivité, faillite et
chômage pourront en résulter.[33]
Cependant, si d'une façon ou d'une autre les salaires se trouvent au-dessous
du niveau de productivité, d'autres employeurs peuvent tirer du profit en
éloignant ces travailleurs de leurs employeurs actuels , en améliorant
continuellement l'offre de travail jusqu'à ce que salaires et niveaux de
productivité s'égalisent. Il est tout à fait évident
que l'on ne peut porter au crédit du syndicalisme coercitif l'explosion des
salaires et des conditions de vie. D'une part, le mouvement coercitif ouvrier
moderne est né dans ce siècle, et a seulement gagné beaucoup de son pouvoir
(aux Etats-Unis) avec la législation des années 1930, quand sa part dans la
force ouvrière est passée de 5 à 20 %[34].
Pourtant les salaires, le bien-être et les conditions de vie ont augmenté
depuis des centaines d'années avant cela. D'autre part, les économies des
pays d'Asie du Sud sont telles que la Corée du Sud, Taïwan, Hong-Kong,
Singapour, ont bourgeonné dans les dernières décennies, en l'absence pratique
de syndicalisme, coercitif ou volontaire[35].
De même, il y a eu des accroissements de salaires prononcés dans des
activités , à l'intérieur de pays pourtant dotés d'un mouvement ouvrier
puissant , qui ne sont pas du tout organisées. Les exemples comprennent les
secteurs bancaire, informatique et du nettoyage domestique. La comparaison entre les
Etats-Unis et le Canada est également éclairante. En 1960, le secteur
(coercitivement) syndicalisé dans les deux pays était d'environ 30% ; en
1983, les organisations ouvrières représentaient globalement 40% de la force
de travail canadienne, mais seulement 18% aux Etats-Unis. Si l'hypothèse du
syndicat en tant que source de la prospérité était correcte, nous aurions
noté un glissement vers des conditions de travail exploiteuses aux
Etats-Unis, et une zone de grande affluence au Canada. Inutile de dire que
cela n'a jamais été le cas[36]. "Il est évident que
la grève est une forme singulière d'arrêt de travail. Les grévistes ne
quittent pas simplement leurs emplois ; ils soutiennent que d'une manière ou
d'une autre, d'un certain point de vue métaphysique, ils 'possèdent' toujours
leurs emplois et possèdent un droit sur eux, et qu'ils ont l'intention de les
retrouver quand les problèmes sont résolus. Mais le remède à cette politique
contradictoire en elle-même, aussi bien qu'au pouvoir perturbateur des
syndicats ouvriers, n'est pas de voter des lois proscrivant les grèves : le
remède consiste à retirer le corps considérable de lois fédérales, étatiques
et locales, qui confère des privilèges gouvernementaux spéciaux aux syndicats
ouvriers. Tout ce qui est nécessaire, à la fois au principe libertarien et à
une économie prospère, c'est d'effacer et d'abolir ces privilèges spéciaux. "Ces privilèges ont
été intégrés dans le droit fédéral , en particulier dans le
Wagner-Taft-Hartley Act, adopté à
l'origine en 1935, et Le Norris-LaGuardia Act
de 1931. Ce dernier interdit aux tribunaux d'envoyer des injonctions dans les
cas de violence syndicale imminente ; le précédent oblige les employeurs à
négocier "de bonne foi" avec le syndicat qui a remporté les votes
de la majorité d'une unité de travail arbitrairement définie par le
gouvernement fédéral , et empêche également les employeurs de faire de la
discrimination à l'égard des responsables du syndicat. ... En outre, les
législations locales et étatiques protègent souvent les syndicats des
poursuites en justice, et elles placent des restrictions sur les embauches
par les employeurs de briseurs de grèves ; et la police est souvent chargée
de ne pas interférer dans l'utilisation de la violence par les grévistes
contre les briseurs de grève. Éliminons ces privilèges spéciaux... "Il est typique de
notre tendance étatistes que, lorsque l'indignation générale contre les
syndicats conduisit au Taft-Hartley Act
de 1947, le gouvernement n'abrogea pas le moindre de ces privilèges spéciaux.
Au contraire, il rajouta des restrictions particulières sur les syndicats pour limiter le pouvoir que
le gouvernement avait lui-même créé ... la politique apparemment
contradictoire du gouvernement sur les syndicats sert, premièrement, à
accroître le pouvoir du gouvernement sur les relations ouvrières et en second
lieu à entretenir un syndicalisme convenablement conçu par l'Establishment et convenablement
intégré comme un partenaire subalterne dans le rôle du gouvernement sur
l'économie"[40]. L'argument moral contre
les barrières à l'échange sur la base libertarienne est total, complet et
sans détours. Tous les détenteurs d'une propriété légitimement acquise ont le
droit de l'échanger, sur une base volontaire, avec qui ils souhaitent. On ne
se soucie pas que le partenaire de l'échange réside dans un autre pays : les
droits de l'homme ne s'arrêtent pas aux frontières nationales. En plus de l'argument
moral pour un libre échange total, il y en a également un d'ordre économique
: les barrières commerciales réduisent le bien-être économique.
Malheureusement, la plupart des Canadiens ne sont pas conscients du tort
économique causé par la politique qui écrase le commerce international. Le
bannissement auto-imposé des avantages de la spécialisation et de la division
internationale du travail est une grave erreur pour un grand pays qui dispose
à l'intérieur de ses propres frontières d'un marché à échelle mondiale et
renferme bien des compétences, des matières premières et du capital disponibles
dans le monde entier ; pour un petit pays comme le Canada, c'est réellement
folie.[41]
Le terme-même de
"protectionnisme" est faux. Il implique que les citoyens sont
défendus contre une quelconque exploitation économique, rendue encore plus
malhonnête car sa genèse est l'extérieur. En fait rien ne pourrait être plus
éloigné de la réalité que cela. Afin de clarifier ce
point, ne commençons pas avec une nation qui refuse de commercer avec
d'autres, mais avec un individu érigeant des barrières entre lui-même et les
autres. Une telle personne, bien sûr, devra produire tout ce dont elle a
besoin. Il devra produire sa propre nourriture, fabriquer ses habits,
construire sa maison, se soigner par lui-même en cas de maladie, se divertir
lui-même et ainsi de suite. Etant incapable de se spécialiser, sa
productivité ne pourra atteindre des niveaux viables. Il sera "un
prisonnier de tous les commerces et maître d'aucun". Si tout le monde essayait
le chemin de l'autarcie économique, cette terre fertile qui peut assurer aujourd'hui
la vie de quatre milliards de gens ne pourrait laisser subsister que quelques
millions de sauvages vivant dans un état de semi-famine. Au niveau national, un
argument en faveur du protectionnisme est qu'une politique libre-échangiste
signifierait une réduction du niveau de l'emploi pour les nationaux. Et cela,
on doit le concéder, est vrai. Si on offre aux consommateurs canadiens par
exemple le choix entre un pull fabriqué au Canada pour 50$ et un article
identique venant d'Asie du Sud-Est coûtant 10$, ils choisiraient sûrement
d'être économes et épargneraient 40$. Le résultat inévitable sera une perte
d'emplois pour les Canadiens...dans le secteur de la production de pulls. Mais, ne nous arrêtons pas
ici, comme le font les protectionnistes, car de nombreux autres effets
doivent être pris en considération. Que feront les consommateurs des 40$
supplémentaires ? Ils peuvent les dépenser en achetant d'autres produits
canadiens, et s'il en est ainsi, les salariés du secteur des pulls devenus
chômeurs pourront retrouver un emploi dans ces autres secteurs d'activité.
Ils peuvent aussi épargner ce revenu supplémentaire, et dans ce cas, les
banques pourront accorder des prêts à des taux plus avantageux, créant ainsi
des emplois dans la construction, le bâtiment et l'industrie lourde. De
manière alternative, ils pourraient acheter quatre pulls , fabriqués à
l'étranger , de plus (ou importer d'autres produits venant d'autres pays). Que feront les
fournisseurs étrangers avec les 10$ (ou 50$) versés par les Canadiens ? Une
possibilité est qu'ils achètent des produits canadiens, renforçant leur
industrie intérieure. Ils pourraient également dépenser leurs dollars dans
d'autres pays où les nationaux pourraient à leur tour acheter des biens
canadiens, stimulant à nouveau le niveau de l'emploi dans le pays. Mais que se passerait-il
si les étrangers, peut-être déterminés à faire couler l'économie canadienne,
décidaient simplement d'économiser leurs fonds canadiens fraîchement acquis ?
Que se passerait-il s'ils étoffaient leurs matelas avec cet argent ? S'ils
étaient aussi fous, ils réussiraient seulement à nous donner leurs pulls
gratuitement ! Par cette politique ils nous offriraient des biens de valeur
et recevraient en retour des morceaux de papier que leurs actions rendraient
sans valeur. Cette forme d'épargne financière rendrait, bien sûr, notre
industrie de pulls superflue, mais tous les Canadiens épargnant sur leurs
factures vestimentaires pourraient s'offrir des biens supplémentaires , et
des emplois seraient créés dans les industries satisfaisant ces nouveaux
désirs. Si un autre pays peut
fabriquer des pulls moins cher que nous, il devient logique que nous nous
concentrions sur ce que nous faisons de mieux, et de leur permettre d'en
faire de même, d'échanger alors en utilisant les aptitudes spécifiques et les
dotations en facteur de chaque région du globe. Nous ne deviendrons pas une
nation riche si nous obligeons les gens à travailler dans des secteurs où
d'autres sont plus efficaces. Les véritables perdants
sont les propriétaires des entreprises protégées et les salariés hautement
payés, fortement syndicalisés et détenant des compétences particulières dans
la production de pulls. Eux seuls souffriront de pertes sans limite. En
conséquence, les syndicats soutiendront les producteurs dans leur demande de
protection et d'assistance accrue. Pourquoi alors, si le
libre-échange a autant de sens, nous trouvons-nous barricadés, avec des
droits de douane élevés, contre l'affluence ? Bien que ceci ne puisse
seulement être spéculatif, la réponse repose sur notre organisation
économique et sociale. A l'instar des producteurs, nos intérêts sont
hautement concentrés[42].
Il est rare de trouver une personne ayant plus d'une source d'emploi ; la
plupart des investisseurs se concentrent en effet sur une (voire quelques)
industrie(s). Mais, en tant que consommateurs, nous achetons habituellement
des dizaines de milliers de biens. Nos intérêts sont alors étonnamment
diffus. Il est alors évident que,
lorsqu'on considère un droit de douane sur des chaussure, des brosses à
dents, des trombones ou des chewing-gums, les producteurs, aussi bien
propriétaires qu'employés, peuvent facilement se mobiliser. La "protection" des
échanges peut coûter des milliards au public, et ne valoir seulement que
quelques millions pour les fabricants. En raison de l'éparpillement des
consommateurs et du fait que les droits de douane ne coûteront que quelques
pennies à chacun de nous, les consommateurs ont peu d'incitation à organiser
une résistance. La population est
tellement sur-informée par le blitz médiatique qu'opèrent les bénéficiaires
des barrières commerciales , les entreprises protégées et les travailleurs
syndicalisés , qu'elle en vient à sentir, vaguement, que les barrières
douanières sont véritablement de leur intérêt autant que de l'intérêt
général. Si les négociations sur le
libre-échange continuent à faire toujours autant de tapage sans jamais
émerger sur une conclusion favorable au libre-échange, nous nous perdrons
dans une escalade tarifaire tragique et serons confrontés à de sérieux
problèmes. L'abolition des barrières douanières peut relever de l'intérêt
national, mais risque fort d'être hors de portée, quelle que soit sa désirabilité. Une suppression
unilatérale de tous les droits de douane, quotas, et autres
interférences a au moins
l'avantage de pouvoir être atteinte sans la coopération des autres nations.
De plus, elle apporterait, sans aucun doute, d'importants bénéfices au pays
qui adopterait une telle décision. (Dire qu'il serait difficile de convaincre
la population concernée , les Canadiens par exemple , des mérites d'un tel
changement serait, cependant, la sous-estimation du siècle). Sous un tel régime, les
consommateurs nationaux , disons les canadiens , profiteraient de biens à des
prix jusqu'ici inimaginables. Cela donnerait sans aucun doute un magnifique
coup de fouet à notre niveau de vie, et ferait bien plus pour le bien-être
des plus démunis que tous les programmes sociaux théoriques réunis. De plus, cet avantage
accordé aux consommateurs se répercuterait sur les exportations de ce pays,
le Canada. En effet, les fonds supplémentaires dépensés aux Etats-Unis
notamment reviendraient, finalement, ici sous la forme d'achats intérieurs.
Cela ne serait pas seulement un avantage pour les consommateurs, mais
dynamiserait l'emploi au Canada. En fait, une abolition
unilatérale des barrières protectionnistes est une si bonne idée qu'il
pourrait être logique de l'adopter tout de suite et d'oublier toutes les
négociations en cours. Ceci est vrai à un point près : un accord mutuel entre
deux ou plusieurs pays (ou mieux encore, entre le Canada et le reste du
monde) pour ouvrir complètement nos
frontières est certainement préférable à un accord unilatéral. Nous pouvons, en effet,
soit gagner un montant moindre sous l'hypothèse d'unilatéralisme, soit
attendre et atteindre probablement un meilleur résultat plus tard, si les
négociations aboutissent à un accord réciproque. Etant donné cette
situation, deux questions se posent. Premièrement, un tiens vaut-il mieux que
deux tu l'auras ? La théorie économique seule ne peut pas répondre à cette
question car nous ne connaissons pas l'importance respective des gains
immédiats (unilatéraux), des gains espérés de la négociation, ni même le taux
d'actualisation qui pourrait permettre de comparer les bénéfices de manière
significative. Deuxièmement, nous devons
nous demander si prendre "un tiens" augmentera ou diminuera
l'occurrence de "deux tu l'auras". Une déclaration unilatérale de
libre échange favorisera-t-elle ou découragera-t-elle la probabilité que les
Etats-Unis acceptent de mettre fin à leurs propres restrictions commerciales
? D'un certain point de vue,
si nous agissons seuls, nous pouvons inciter les Américains des Etats-Unis à
nous emboîter le pas. Si nous balisons le sentier vers la libre-entreprise,
nous pourrons leur montrer l'ambiguïté de leur allégeance au marché, et ainsi
les forcer à entrer dans l'ère du véritable libre-échange. D'un autre point de vue,
il est impossible de leur forcer la main. Cela reviendrait à considérer les
relations commerciales entre les pays comme un problème de force pure. Si
nous nous débarrassons de nos moutons (leur accès à nos marchés), ils riront
de nos espoirs qu'ils se débarrassent des leurs (notre accès à leur marché). Malheureusement, encore
une fois, il n'y a rien dans la science économique qui permette de donner une
réponse définitive à cette énigme. Néanmoins, une "science
pessimiste" peut être d'une certaine utilité. D'un côté, elle nous
montre notre ignorance. Elle nous aide à comprendre où et comment nous devons
rechercher des informations supplémentaires. De l'autre, elle indique que le
moment est peut-être venu où les bénéfices certains mais moindres issus de
l'unilatéralisme commenceront à compenser les gains plus substantiels espérés
de l'attente interminable d'un accord négocié mais toujours décroissants. Ainsi devrons-nous
volontiers admettre que, même si nous sommes convaincus qu'en toute
circonstance un accord de libre-échange ne sera pas signé avec des
partenaires potentiels, nous devrions nonobstant déclarer nos frontières
ouvertes à leurs incursions commerciales. Il apparaît déplaisant de tendre
l'autre joue, bien que cela relève de la sagesse du commerce. Bien que l'idée paraisse
difficile à réaliser, il s'agit d'une politique publique saine. L'industrie
nationale bénéficierait d'exportations accrues, provenant de la capacité
d'augmenter le degré de spécialisation ; elle se joindrait à la division
internationale du travail et bénéficierait d'économies d'échelle. Le
consommateur national tirerait également avantage d'une dissolution
unilatérale des barrières protectionnistes. Cela peut sembler
improbable, mais il est réconfortant de savoir que nous bénéficierions d'une
déclaration unilatérale d'ouverture des frontières même si les autres ne
suivaient pas notre exemple. Cependant, cette
proposition est une fausse solution à un problème inexistant. Le principal de
l'étude menée par le Fraser Institute est que l'écart des revenus entre les
sexes est dû non pas à une discrimination des employeurs mais plutôt à des différences
de productivité. Rien ne peut permettre d'affirmer que ces différences soient
inhérentes ou fondées sur des dissemblances génétiques. Mais, un facteur
déterminant est l'effet asymétrique que produit le mariage sur les revenus.
Il augmente les revenus du mari et réduit ceux de la femme. Les
responsabilités sont inégales quant aux soins apportés pour élever les
enfants, quant à la gestion de la maison, et aussi en égard aux attachements
psychologiques différents que l'on peut éprouver pour la vie au foyer plutôt
que la vie en entreprise. La preuve ? Les femmes qui n'ont jamais été
concernées par l'institution du mariage, et dont on ne peut que supposer des
niveaux de productivité identiques à ceux des hommes, n'ont pas à subir des
salaires inférieurs. Les statistiques sont sans
appel. En 1981, dernière année pour laquelle les données sont disponibles, le
ratio de salaire femme/homme pour les Canadiennes qui n'ont jamais été
mariées était de 83,1%. Mais, même ceci est une sous-estimation de la relation
véritable, parce que les statistiques n'ont pas été corrigées par
l'expérience, l'age, l'éducation, la syndicalisation, etc. Quand une seule de
ces corrections est faite, par exemple, et que nous comparons les revenus des
hommes et des femmes qui n'ont jamais été mariées et qui ont un diplôme
universitaire, le chiffre monte à 91,3%. (En 1971, les femmes non mariées et
ayant un diplôme universitaire gagnaient, à niveau équivalent, 9,8% de plus
que leurs collègues hommes)[44].
En d'autres termes, quand nous considérons seulement les hommes et les femmes
qui n'ont jamais été concernées par l'institution du mariage amenant à une
différentiation de productivité, c'est-à-dire lorsque nous comparons les
hommes et les femmes qui sont à même d'avoir des productivités similaires,
nous ne trouvons aucune différence statistiquement significative quant à
leurs revenus[45].
Ces résultats ne sont pas
non plus une aberration statistique limitée aux chiffres les plus récents.
Une étude approfondie des données collectées sur les cinq derniers
recensements (1941-1981) révèle que le ratio des revenus femme/homme jamais
mariés n'a jamais chuté en dessous de 80% et n' a pas crû au delà de 47% pour
ceux ayant été mariés[46].
Les recommandations du
rapport de la Commission Royale Abella, sur le rôle de discrimination de
l'employeur et sur la cause de l'écart de revenus, ne résoudra pas le
problème fondamental. En fait, elles causeront des erreurs notables. Car si
la raison pour laquelle les femmes reçoivent en moyenne 6,5$ alors que les hommes
en gagnent 10 consiste en une plus faible productivité moyenne, il est facile
de comprendre quel sera l'effet de la législation qui exige qu'elles soient
payées sur une base "équitable" : leur salaire sera au-dessus du
salaire d'équilibre du marché, et elles seront au chômage[47]. La tragédie est que sur ce
marché la discrimination sexuelle, ou raciale, n'est simplement pas viable[48].
Si les hommes et les femmes salariés, à productivité égale, avaient des
salaires largement différents, des incitations entrepreneuriales tendraient à
dissiper le différentiel. Des entrepreneurs chercheraient à embaucher des
femmes sous-payées et licencieraient des hommes sur-payés. Supposez que vous
soyez un employeur, par exemple, faisant face à deux candidats chacun ayant un
niveau de productivité de 10,00$ par heure. Supposez que l'homme doit être
payé 10,00$ alors que la femme, grâce à la magie de la
"discrimination", ne doit être payée que 6,50$. Qui choisiriez vous
? A moins d'être extrêmement sexiste, vous embaucherez la femme parce que
vous pourrez faire un profit supplémentaire de 3,50$ par heure. Même si vous
étiez extrêmement sexiste et embauchiez l'homme, vous seriez rapidement
éliminé de votre activité, car vos concurrents, avec une force de travail
féminine moins onéreuse, pourraient vendre à meilleur prix que vous. La principale motivation à
l'origine de cette législation est la peur qu'en son absence les employeurs soient
totalement libres de dicter les niveaux de salaire. Dans cette optique, ce
serait un désastre pour les gouvernements de laisser le choix de la
rémunération des salariés les moins payés à la grâce de la classe
capitaliste. Cette attitude est tout à fait compréhensible. Les opposants
éclairés aux lois de salaire minimum ne renient pas le fait que les
employeurs essayeront de payer le moins possible. Au contraire, ceux qui à
l'instar des libertariens, acceptent pleinement l'attitude des employeurs
soucieux de leurs intérêts personnels acceptent aussi l'âpre réalité selon
laquelle il existe une tendance inexorable des niveaux de salaires à refléter
la productivité des travailleurs. Les niveaux de salaire inférieurs à la
productivité sont tirés vers le haut, et ceux au dessus sont tirés vers le
bas. Prenons par exemple un
travailleur qui crée une valeur ajoutée de 2$ l'heure alors qu'il n'est payé
que 25 cents. Cela signif1e que l'employeur réalise un profit pur de 1,75 $
pour chaque heure de travail du salarié. Cela n'est pas très bon pour le
travailleur , mais c'est une situation improbable dans le monde réel, et même
si elle a pu exister, elle est impossible à maintenir. Cela ne peut pas durer
parce que le profit de 1,75$ jouerait le rôle d'une pompe à vide, aspirant
toute utilisation concurrentielle de ce profit tiré du travail. Tout
employeur ne souhaiterait rien d'autre que d'attirer ce salarié pour qu'il
quitte son patron actuel et tirer à son tour profit de ces profits
extraordinaires. Mais le nouvel employeur, bien évidemment, ne pourrait
appâter ce travailleur tant courtisé qu'en lui offrant un meilleur salaire. Ainsi se poursuivrait la
tendance vers un salaire horaire de 2$ pour ne cesser qu'au moment où les
gains provenant de l'embauche d'un tel employé commenceraient à être
inférieurs aux coûts de recherche et d'embauche payés par l'employeur
potentiel. Nous devons donc conclure qu'en l'absence d'intervention de
l'Etat, un travailleur qui rapporte 2$ de l'heure va gagner, à l'extrême, un
salaire qui ne sera pas sensiblement inférieur à ces 2$ de productivité
horaire. Mais que se passe-t-il si
une loi stipule que toute firme qui emploie ce salarié doit lui verser,
disons, 3,40$ par heure ? Il sera contraint à une vie de chômage. Pour l'employeur potentiel,
accepter de faire travailler cet employé serait un désastre financier : 3,40$
par heure devraient être payés, alors que seulement 2$ seraient engrangés !
Il n'y a pas beaucoup de cas où une firme peut accepter d'agir aussi peu
sagement, si ce n'est par charité ; mais si la firme persiste dans cette voie
sur une grande échelle, alors elle n'ira qu'à la faillite. La tragédie et la honte
viennent de ce que, bien que le travailleur produisant à faible productivité,
au cas où il est embauché, puisse augmenter son niveau de compétence
au-dessus des seuils définis par la loi, du fait du salaire minimum il est
d'emblée empêché de trouver un emploi. Il est consigné dans une vie de
désSuvrement forcé, qui amène dans ses faiblesses un cortège d'autres
problèmes : crime, alcoolisme, désespoir, maladie. Les taux de chômage pour
les groupes opprimés comme les noirs aux Etats-Unis, les gens peu instruits
et les jeunes gens d'origine rurale ont atteint des chiffres proches de 50%.
Et même ceux-ci sous-estiment le véritable problème, parce qu'ils ignorent
les personnes qui sont désespérées d'avoir été mises à l'écart du marché du
travail. Le Canada auquel je
m'intéresse ne fait pas exception à la loi économique générale. La
législation sur le salaire minimum au Canada a réduit les possibilités
d'emploi pour ceux qui se situent au bas de l'échelle des revenus. Pourquoi Ottawa et les
provinces continuent-elles dans cette voie si la loi sur le salaire minimum
est une telle erreur ? La première raison réside dans la crainte du public
d'avoir affaire à des entrepreneurs "exploiteurs". Cette crainte
est l'un des motifs invoqués dans les revendications syndicales. Mais le fond du problème
ne réside pas là. Il est dans la concurrence qui existe toujours entre
syndicats et travailleurs non-syndiqués, et c'est en particulier le cas pour
les activités non organisées où la productivité du travail est moindre. Chaque
fois que les syndicats élèvent le niveau de leurs revendications salariales,
les employeurs sont tentés de répliquer, jusqu'à un certain point, en
substituant du travail non-syndiqué. Quel meilleur moyen de couper l'herbe
sous les pieds des employeurs que de faire pression pour imposer un salaire
minimum légal ? Par le salaire minimum le coût de revient des travailleurs
inorganisés est ipso facto augmenté
et ceux-ci deviennent par là même non compétitifs. Naturellement, les
syndicats clament leur soutien à une telle loi en montrant leurs efforts
"pour augmenter le niveau de salaire de ceux qui sont en bas de
l'échelle des salaires". Mais si cela était vraiment leur position,
alors ils devraient ne pas avoir d'objection à une loi sur le salaire minimum
qui s'appliquerait exclusivement au travail des syndiqués, une loi qui
interdirait aux seuls syndiqués de travailler pour, disons, moins de 30$ par
heure. Aucun responsable syndical ne voudra de toute façon accepter ce défi,
parce que cela signifierait un chômage massif de ses adhérents et une
carrière moins rémunératrice pour lui-même. Comment pouvons-nous
vérifier le principe économique selon lequel des niveaux élevés de salaire
minimum tendent à augmenter les taux de chômage relatif des individus les
moins qualifiés ? Un des moyens est de calculer le taux de chômage des jeunes
en pourcentage des taux concernant les salariés adultes les plus productifs,
et de les comparer aux niveaux de salaire minimum dans chacune des provinces.
(Pour notre tableau, nous choisissons la classe des travailleurs entre 20 et
24 ans parce qu'ils sont la partie la plus jeune de la population active qui
soit soumise à la loi sur le salaire minimum des adultes.)
Il y a toutefois de
nombreuses preuves montrant que les programmes d'aide sont sujets à caution
au regard de ces fins louables. En outre, il y a des indications selon
lesquelles le commerce et l'investissement privés, aujourd'hui entravés et
tempérés par les tarifs et les barrières à l'exportation dans les pays
occidentaux, pourraient être plus efficaces que les transferts
intergouvernementaux. L'octroi de stocks de
nourriture représente une importante part de l'aide internationale, et le
Canada tientv la première place mondiale, fournissant près de 30% de ses
engagements bilatéraux sous cette forme. (Le Canada canalise près de 70% de
ses donations totales de façon bilatérale, les autres 30% étant donnés par
l'intermédiaire d'organisations internationales comme l'Organisation pour la
Coopération et le Développement Économiques). Les denrées alimentaires
sont évidemment vitales, parce que la malnutrition qui prévaut
malheureusement dans de nombreux pays sous-développés empêche toute amélioration
économique. Mais mis à part les cas d'aide humanitaire d'urgence comme ceux
de famine, même cette sorte d'aide est dangereuse. Par des cadeaux massifs,
on peut écarter loin de l'agriculture locale les signaux de profitabilité :
avec moins d'agriculteurs et moins de surface arables et cultivables, cela
peut paradoxalement aggraver, et non améliorer, les perspectives à long terme
de la production alimentaire, et par là même accroître le danger d'une famine
future. |