| | | 1. LA SOCIETE CIVILE AU PIED
DU MUR | | La
société civile relèvera-t-elle le défi de la démocratie ? Nous
ne sommes plus au temps où Tocqueville observait la démocratie en Amérique. La
démocratie a difficilement survécu à deux siècles d’étatisme, et l’Amérique elle-même
a beaucoup changé. Ce que la
société civile faisait à l’époque était inscrit dans la nature du peuple américain
et se déroulait au quotidien, tandis que le gouvernement tenait réellement une
place subsidiaire dans la nation. Aujourd’hui la donne est inversée, et si l’on
veut remettre le pouvoir politique à sa place et le cantonner dans sa sphère il
faut pouvoir compter sur une société civile dynamique. Or, elle a perdu l’essentiel
de sa consistance. Elle se trouve déstructurée, et les individus eux-mêmes ont désappris leurs responsabilités
communautaires, sociales, voire économiques. Il
n’y a donc pas de miracle à attendre : une rééducation est nécessaire, les
cellules de la société civile doivent être vivifiées par l’action décidée d’hommes
et de femmes à la recherche du bien commun. | | |
| 2. LA FAMILLE, CELLULE DE BASE | |
La société civile est faite de cellules
d’activités diverses qui s’articulent entre elles. Parmi ces cellules la famille
est à la fois la plus ancienne et la plus importante. Mais c’est peut-être aussi
celle qui a le plus souffert depuis deux siècles. Fondée
sur les liens du couple et de la filiation, la famille est une communauté naturelle
transcendée par l’affection qui unit ses membres. En dehors de sa dimension affective,
la famille assume un grand nombre de fonctions. Une fonction éducatrice, car elle
est responsable de la formation physique, intellectuelle et morale des enfants.
Une fonction sociale car elle est un apprentissage de la vie en commun, de la
compréhension mutuelle, de l’esprit de partage. Une fonction économique car elle
assure la redistribution volontaire des revenus et la gestion d’un patrimoine. |
| |
Or, la famille est aujourd’hui agressée
de l’intérieur et de l’extérieur. De
l’intérieur quand le couple est absent : les familles monoparentales se multiplient,
et parallèlement s’accroissent les familles « recomposées ». La dénuptialité
est aussi en croissance rapide, le mariage n’a pas résisté au travail des femmes,
à l’allongement de l’espérance de vie. | |
Mais la famille est aussi agressée
de l’extérieur, les diverses fonctions qu’elle exerçait naguère ont été confisquées
ou contrôlées par l’Etat. L’éducation n’appartient plus aux familles, mais à l’administration.
La solidarité n’est plus soutenue par l’esprit d’épargne et de partage, mais elle
est organisée par la Sécurité Sociale. Les patrimoines ont été laminés par la
fiscalité. Doit-on en conclure
que la famille est en voie de disparition ? Certainement pas, puisqu’elle
est la plus naturelle des communautés humaines. Dans beaucoup de pays les jeunes
générations marquent leur désir de construire des familles solides – peut-être
parce qu’elles ont souffert de ne pas en jouir. On mesure peu à peu les dégâts
causés par les naufrages familiaux, c’en est peut-être fini de la banalisation
du divorce. Mais un grand progrès sera réalisé quand les institutions auront rétabli
les familles dans leurs droits et leurs fonctions : choix scolaires, solidarité
intergénérationnelle, gestion patrimoniale. | | |
| 3.
LA LIBERALISATION DE LA VIE ASSOCIATIVE | |
Tocqueville admirait les Américains
pour la multiplicité de leurs associations. Aujourd’hui encore les Etats-Unis
demeurent la patrie des fondations, qui gèrent des domaines entiers aussi importants
que la culture, l’hospitalisation, la recherche scientifique, la lutte contre
la cécité, l’aide aux handicapés. Aux Etats-Unis les associations savent se mobiliser
pour la défense des droits civiques, le respect de la constitution, la lutte contre
les discriminations. D’autres
démocraties sont loin du compte. La vie associative y a été prise en mains par
la société politique, elle est devenue un relais pour les élus, qui s’affranchissent
ainsi des rigueurs administratives et, à travers le jeu des subventions et des
créations d’emplois, entretiennent leur clientèle électorale. Les « associations
lucratives sans but » se sont multipliées, la transparence financière n’est
pas leur qualité majeure. | | |
Parallèlement le sort fiscal réservé
aux fondations et aux donations est dissuasif. La subsidiarité est inversée :
l’Etat aspire au monopole de la générosité, financée par les impôts, et il condescend
à rendre aux particuliers une partie minime de leur argent quand ils veulent l’employer
à des fins caritatives. | | Le
mouvement naturel qui porte les individus à s’associer est donc contrarié par
l’irruption de la société politique dans la sphère communautaire. La vie associative
doit donc absolument être libérée de cette pesante tutelle. | | |
| 4. L’ENTREPRISE A NOUVEAU CONSIDEREE | |
Avec la décomposition des autres
cellules sociales, l’entreprise est souvent devenue la communauté refuge. Les
sentiments qu’elle inspire sont souvent contradictoires. D’un côté on lui demande
de jouer un rôle actif dans la vie sociale, et on la voudrait plus « citoyenne » ;
on exige qu’elle crée des emplois, qu’elle ait le souci de l’environnement, qu’elle
se donne une éthique. D’un autre côté on la vilipende parce qu’elle recherche
le profit, parce que ses propriétaires s’enrichissent. Que ce soit pour la flatter
ou pour la forcer, on lui impose de toutes façons une réglementation et une fiscalité
de plus en plus lourdes. La
vérité est ailleurs. L’entreprise est une communauté, sans aucun doute, mais une
communauté de service. Unissant étroitement l’entrepreneur, le travailleur et
l’épargnant, l’entreprise repose sur la qualité des hommes et de leurs relations.
Pour réussir l’entreprise doit être un foyer d’épanouissement personnel, car les
talents s’y révèlent et se développent, en même temps qu’un espace de relations
harmonieuses où tous concourent au but commun. Mais la réussite de l’entreprise
s’ordonne précisément à ce but commun, c’est le service rendu en répondant aux
besoins exprimés librement sur le marché. La richesse créée par l’entreprise n’est
autre que la satisfaction des besoins de la communauté, elle accroît ainsi le
bien-être général en se soumettant à la loi de la concurrence et au verdict du
marché. L’entreprise est donc
doublement au service de l’homme : d’une part de l’homme producteur en lui
permettant de créer, en lui reconnaissant le droit à l’initiative, en mobilisant
sa responsabilité, d’autre part de l’homme consommateur en lui apportant les revenus
et les produits nécessaires pour améliorer son niveau de vie individuel et familial.
Il faut redécouvrir la grandeur de cette vocation pour faire justice à l’entreprise
et lui rendre la considération qui lui est due. |
| | | 5. LES QUALITES PERSONNELLES
A L’EPREUVE | |
C’est ainsi dans le cadre de l’entreprise,
de l’association ou de la famille, que vont se développer les qualités personnelles
nécessaires à l’animation de la société civile. Mais même si le cadre est rendu
propice, alors qu’il est trop souvent hostile aujourd’hui, le comportement individuel
va compter pour l’essentiel. Rien
ne peut remplacer l’effort que chacun doit fournir pour tenir son rôle, pour assumer
ses obligations. Cet effort est aidé par une éducation appropriée, par une culture
d’ouverture et de compréhension. Cet effort doit tendre à acquérir et développer
l’esprit de service et l’esprit de responsabilité. Tocqueville
avait bien mesuré que les sociétés démocratiques étaient au contraire menacées
par « l’individualisme », « une expression récente qu’une idée
nouvelle a fait naître » dit-il. « La passion générale et dominante »
de l’égalité fait que l’individu tend à devenir à ses propres yeux le centre de
l’univers. Il se replie sur lui-même et sur le petit groupe de ses proches. Il
veut que ses désirs soient immédiatement satisfaits. Ainsi,
au lieu d’épanouir sa personnalité à travers son action communautaire, l’être
humain est-il porté à s’abandonner à ses pulsions individuelles et réductrices.
Aucun sursaut de la société civile ne peut être attendu si les qualités personnelles
ne sont pas au rendez-vous. | | |
| 6. L’ECLAIRAGE MORAL DE LA VIE EN SOCIETE | |
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Si Tocqueville admirait la démocratie
en Amérique c’est justement parce que les qualités personnelles nécessaires à
la société civile étaient bien présentes et visibles. Et il trouvait l’explication
dans le très haut niveau moral des Américains. | |
La société américaine était morale
et moralisante parce qu’elle avait été fondée sur la tolérance religieuse. La
multitude des églises et des sectes protestantes a contribué à accentuer les aspects
moraux du christianisme aux dépens de ses aspects dogmatiques. Car les protestants
se sont séparés sur le dogme, mais se confondent largement dans leurs enseignements
moraux. La moralité chrétienne
qui inspire les Américains leur commande de respecter les autres, et d’obéir aux
règles constitutionnelles qui garantissent ce mutuel respect en reconnaissant
les droits et devoirs de chacun. C’est une éthique de la liberté et de la responsabilité,
elle est donc propice à la confiance nécessaire à la solidité de la société civile. |
| | | 7.
LA RELIGION ET LA DEMOCRATIE | |
Si la moralité chrétienne est à
la source de la démocratie américaine, peut-on en conclure que la religion est
une pièce maîtresse de la démocratie ? Tocqueville
distinguait nettement les valeurs morales et les valeurs spirituelles. Il n’était
pas un mystique, et il semble qu’il n’ait épousé la foi chrétienne qu’aux tout
derniers moments de sa vie. Pour lui, la religion est avant tout porteuse de valeurs
morales. Et la façon dont elle a été vécue aux Etats-Unis a servi la démocratie. « En
Amérique la religion s’est, pour ainsi dire, posée elle-même ses limites :
l’ordre religieux y est resté entièrement distinct de l’ordre politique ».
Cette séparation du religieux et du politique a permis aux lois civiles d’évoluer
mais dans le respect des croyances des citoyens. Le contraste est saisissant avec
ce qui s’est passé en Angleterre et en France, où l’Eglise, anglicane ou gallicane,
était en situation de monopole religieux et a succombé à la tentation de s’ériger
en « parti politique », comme dit Tocqueville. Le contraste est
encore plus saisissant avec les sociétés où la religion contrôle le pouvoir politique :
il n’y a aucune place pour la démocratie parce que les préceptes religieux étouffent
la liberté politique. | | |
| 8.
LA MORALE ET LA FOI | |

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L’élan que les églises protestantes
ont donné à la démocratie américaine sera-t-il suffisant pour la préserver
à plus long terme ? Si pour
Tocqueville ce qui est important pour la démocratie c’est la morale portée par
la religion, et non le dogme, il ne doute pas qu’une religion sans dogme, des
valeurs morales sans le support de valeurs spirituelles, ne sauraient survivre
longtemps. | | Or,
les sociétés égalitaires provoquent une érosion de ce que Tocqueville appelle
« les croyances dogmatiques ». Les
individus ont donc tendance à avoir leur conception personnelle de la vérité,
ce qui les écarte de la recherche de la Vérité révélée : « Dans ces
temps d’égalité c’est en eux-mêmes ou dans leurs semblables que les hommes cherchent
d’ordinaire les sources de la vérité ». Une
morale qui n’a pas le support de la foi a donc tendance à s’affaiblir. Tocqueville
avait donc la prescience d’une déchristianisation des sociétés démocratiques,
de la montée du relativisme, et finalement de la décomposition sociale. | | |
| 9.
LA LIBERTE DE FAIRE VIVRE LA DEMOCRATIE |
| Arrivés
à ce point de la discussion sur les liens entre religion et démocratie, nous pouvons
choisir entre deux possibilités : -
ou bien nous pensons qu’il n’y a pas d’avenir pour la démocratie, parce que les
hommes sont incapables d’accepter les exigences personnelles de la vie dans une
société démocratique, et que leur passion aveugle pour l’égalité domine tout le
reste - ou bien nous pensons
qu’ils ont la liberté d’accepter ou de refuser les contraintes de la démocratie. S’ils
les acceptent, ils ont évidemment le devoir de faire vivre cette démocratie en
s’impliquant dans la société civile. | |
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Le vrai drame des démocraties actuelles,
c’est la passivité des citoyens, leur désintérêt pour la communauté, leur indifférence
allant jusqu’à l’ignorance des réalités politiques, sociales et économiques. |
| Ne pas agir,
c’est subir. Ne nous étonnons pas des déviations de la démocratie si nous sommes
de simples spectateurs. Nous finissons par nous en remettre à la société politique,
nous plaignant ensuite de son omniprésence et de son incompétence. |
| | 10.
DEMOCRATIE ET LIBERTE ORDONNEES A LA DIGNITE DES PERSONNES |
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| C’est
donc l’engagement personnel, la responsabilité associée à la liberté qui guident
l’avenir de la démocratie. Tocqueville n’a pas assez insisté sur ce point. Certes
il se veut observateur et sociologue plus que philosophe. Certes il veut expliquer
à ses compatriotes français qu’il y a d’autres façons de concevoir la vie publique
et qu’ils devraient regarder de plus près ce qui se passe en Amérique. Mais son
approche de la démocratie, devenue un idéal type de société, le conduit à instrumentaliser
la liberté, et précisément la liberté politique, pour n’y voir qu’un moyen de rendre l’égalité supportable.
| | Paradoxalement
il fait de l’égalité une composante de la dignité de la personne humaine, mais
il ne reconnaît pas le même statut à la liberté. Il aurait été plus convaincant
s’il avait ordonné l’égalité et la liberté à ce qui est leur source et leur destination
finale : la dignité de la personne humaine. Dans
cet esprit, la dignité de la personne humaine est aussi de respecter et de défendre
la liberté et, pour ce faire, de se vouer au service de la communauté dans le
cadre de la société civile. | |
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