| |
| 1. L’ETAT DE PLUS EN PLUS CONTESTE |
|
Les démocraties ont
versé le plus souvent dans l’étatisme. Mais cette grave déviation
trouve aujourd’hui son anti-dote : l’Etat est de plus en plus
contesté.
Une première raison
avait été clairement perçue par Tocqueville : l’Etat Providence
est pris à son propre piège. « Le gouvernement ayant pris
ainsi la place de la Providence il est naturel que chacun l’invoque
dans ses nécessités particulières… Le gouvernement finit nécessairement
par rencontrer une opposition permanente ; car sa tâche est
de satisfaire avec des moyens limités des désirs qui se multiplient
sans limites ».
Une autre raison est
l’extension du libre échange international, allant jusqu’à la mondialisation,
qui met les Etats en concurrence, et autorise les individus, les
entreprises et les capitaux à se localiser en fonction du poids
de l’Etat.
Un peu partout le constat
est le même : l’Etat est en crise, il doit se réformer.
|
| |
| 2. QUI PRODUIRA LES BIENS PUBLICS ? |
|
Se pose alors une question angoissante : qui produira les « biens
publics » ?
Dans l’opinion du plus grand nombre, avalisée d’ailleurs par certains économistes,
il y a des produits et des services que seule l’administration publique
pourrait offrir.
A vrai dire, le concept de biens publics est ambigu. La définition la plus
précise en a été donnée par Paul Samuelson qui repère un bien public
par deux caractéristiques : la non excluabilité (nul ne peut
être exclu de sa consommation, il profite à tout le monde) et la
non rivalité (la consommation des uns ne diminue pas celle des autres).
Le feu d’artifice du 14 juillet serait l’exemple type de « bien
public ». Un premier progrès consisterait à parler de « biens
de consommation non individualisée » plutôt que de « biens
publics ».
Car en disant biens « publics » on suggère fortement que seule
la puissance publique serait en mesure de les procurer à la communauté,
et que le recours à la coercition serait indispensable pour les
produire. Restreindre la sphère de l’Etat, ce serait donc renoncer
à ces biens publics.
|
| |
| 3. LES BIENS PUBLICS PAR ABUS |
|
Il n’en est heureusement rien, et pour une première raison : beaucoup
de ces « biens publics » ne sont même pas des biens de
consommation non individualisée. La preuve en est que dans de très
nombreux pays, ils sont fournis exclusivement par le secteur privé,
sans aucune intervention de quelque administration publique.
Transport, énergie, poste et télécommunications : ces biens, entre
autres, ne sont publics que par un abus de langage, parce qu’on
a délibérément choisi de les soustraire à l’initiative des entreprises,
au jeu de la concurrence.
Ici le relais par la société civile est facile : il suffit de rendre
ces activités à la propriété privée et au marché concurrentiel.
La privatisation élimine comme par enchantement les erreurs et les
surcoûts. Mais, comme elle élimine aussi les privilèges et le protectionnisme
dont bénéficient les acteurs du « secteur public », elle
se heurte à la « tyrannie du statu quo ».
|
| |
| 4. LES BIENS PUBLICS PAR EXTENSION |
|
Pour justifier le maintien de l’Etat dans certaines
activités, on fait encore allusion aux « défaillances du marché »
et aux « externalités ». Les biens devraient être publics
parce qu’ils ne sauraient être marchands. Leur production ne pourrait
obéir aux lois du profit car leur rentabilité est diffuse,
médiate, « sociale » et qu’aucun entrepreneur ne prendrait
ces externalités en compte. Dans cette optique, l’extension du secteur
administratif serait justifiée.
Un
premier exemple caractéristique est celui de l’enseignement. Certes
une population mieux instruite est un avantage pour tous. De plus,
on admet difficilement qu’une démocratie ne procure pas à chaque
enfant l’accès à la connaissance. Mais quel est le résultat des
systèmes de monopole public de l’enseignement ? Tout y est
placé sous le signe de la coercition : les familles perdent
l’exercice de l’éducation de leurs enfants et n’ont pas le choix
des établissements, les programmes sont définis de façon autoritaire
et centralisée, les enseignants forment un bloc qui impose ses vues.
Le niveau de l’éducation et des connaissances diminue, les diplômes
délivrés par l’administration n’ont plus de valeur, la jeunesse
est gaspillée.
Par
contraste les pays qui reconnaissent la pleine liberté scolaire
et universitaire offrent un éventail très ouvert, permettant la
diversité des études et des métiers, obligeant chaque établissement
à l’excellence. Cela peut se réaliser avec des établissements soumis
aux lois du marché et de la concurrence, ou avec des institutions
confessionnelles, caritatives, à caractère non profitable. Dans
tous les cas la société civile est capable de relever le défi.
Si
des familles pauvres ont besoin d’aide financière, des chèques-éducation
peuvent y pourvoir, mais aussi des parrainages, des bourses ou des
crédits bancaires.
|
| |
| 5. LA PROPRIETE PRIVEE SAUVEGARDE LA NATURE |
|
Un autre exemple d’extension
injustifiée du concept de bien public est fourni par les biens environnementaux.
Protection des forêts, des sites, des essences et des espèces rares,
gestion de l’eau, lutte contre la pollution de la mer et de l’air,
sont désormais sous la garde des pouvoirs publics, ces biens appellent
même une intervention planétaire.
Pourtant voilà des décennies
que la gestion publique a prouvé son inefficacité. Les parcs nationaux,
les quotas de pêche, les conservatoires du littoral ont des coûts
prohibitifs pour des résultats médiocres. Ils imposent une réglementation
paralysante pour l’activité économique.
Par comparaison la privatisation
des biens environnementaux s’est avérée salutaire. Particuliers
et associations devenant propriétaires gèrent de façon responsable
leur patrimoine, ils n’ont aucun intérêt à sa dégradation et veillent
à sa conservation à long terme. Les baleines, les éléphants, les
forêts, les rivières et les massifs montagneux ont été sauvés de
cette façon. Les puits privés et l’eau payante évitent de tarir
les nappes phréatiques.
L’air lui-même a vu
sa qualité améliorée par le marché international des droits à polluer.
Chacun doit se sentir
responsable de la nature, et ce sentiment n’est réel et durable
que si des droits de propriété précis sont définis, attribués et
protégés.
|
| |
| 6. LES BIENS PUBLICS PAR SOLIDARITE |
|
Si les droits de propriété
sont souvent attaqués dans les démocraties contemporaines, on leur
a substitué quantité de droits sociaux. Le droit à l’environnement
et le droit à l’enseignement en font d’ailleurs partie. Mais beaucoup
de ces droits sociaux sont attribués au nom de la solidarité, comme
par exemple le droit à la santé, le droit à la retraite, le droit
au revenu.
Le recours à la puissance
publique serait nécessaire pour que les bien portants se solidarisent
des malades, pour que les jeunes prennent en charge les vieux, pour
que les actifs employés aident les inactifs et les chômeurs.
Faire de la protection
sociale un bien public conduit à un double échec. D’une part tout
le monde étant responsable de tout le monde, et contre son gré,
plus personne n’est responsable de personne. On débouche sur la
société d’assistés qui, comme le dénonçait Tocqueville, détruit
et la démocratie et la personne humaine. La porte est ouverte à
l’incurie administrative, aux abus, aux tricheries, et le système
dit « par répartition » (qu’il s’agisse de la maladie
ou de la retraite) devient explosif.
D’autre part il est
paradoxal d’associer la solidarité et la coercition, et d’ignorer
ainsi qu’il n’est de solidarité que volontaire et spontanée.
|
| |
|
7. LA PROTECTION
SOCIALE ASSUREE PAR LA SOCIETE CIVILE
|
|
Pourtant la société
civile sait faire jouer la solidarité volontaire sans recourir à
la coercition. La solidarité est présente dans le mécanisme de l’assurance,
qui repose sur la mutualisation des risques et la valorisation collective
de l’épargne.
Le passage de la répartition
à la capitalisation est la seule façon de sauver les systèmes de
sécurité sociale. La plupart des pays ont compris les avantages
de la gestion privée des risques maladie, vieillesse, chômage. Ils
sont en train de rompre avec les monopoles publics et les prélèvements
obligatoires.
La solidarité est également
présente dans la famille, qui redistribue les revenus du moment
mais assure aussi une répartition intergénérationnelle.
La solidarité est enfin
présente dans toutes les formes d’associations et fondations qui
s’occupent des handicaps, des détresses physiques et morales, qui
prennent en charge les plus déshérités et dispensent l’aide humanitaire
dans les pays pauvres.
|
| |
|
8.
LES BIENS PUBLICS PAR NECESSITE
|
|
Reste enfin le cas des
biens publics que l’on peut qualifier de « naturels »,
parce que leur production supposerait nécessairement le recours
à la coercition, et que la coercition est le monopole du pouvoir
politique.
Le gouvernement n’est-il
pas le seul à donner consistance au droit, et à obliger chacun à
le respecter ? Voilà pourquoi on lui reconnaît en général des
« droits régaliens » : la police, la justice, la
défense collective, la monnaie.
Mais voilà que l’Etat,
pourtant omniprésent, se révèle impotent dans ces domaines, parce
qu’il subit la pression permanente de ce que Tocqueville appelait
le « pouvoir social » : « C’est un spectacle
qui frappe de voir comme ce gouvernement si envahissant demeure
interdit à la moindre résistance, et comme il s’arrête, il hésite,
parlemente, prend des tempéraments et demeure bien en deçà des limites
naturelles de sa puissance ». Les défaillances de la puissance
publique sont devenues aussi visibles que celles que l’on attribue
au marché.
Dans ces conditions,
il n’est pas étonnant de voir se développer ou apparaître des processus
mis en œuvre par la société civile. Elle intervient parfois en partenariat
et en subsidiarité de la puissance publique : on recourt de
plus en plus à des polices ou à des armées privées. Parfois la société
civile peut s’organiser sur la base du consentement mutuel qui dispense
d’utiliser la coercition physique : celle-ci n’est pas utile
quand on préfère l’arbitre privé au magistrat public, ou la monnaie
privée à celle des banques centrales.
|
| |
| 9. LA CONFIANCE ET LA PUISSANCE |
|
Ces dernières remarques
mettent en évidence ce qui sépare les initiatives de la société
civile et celles de la puissance publique. D’un côté la confiance,
de l’autre la puissance. Francis Fukuyama a opposé les sociétés
qui incitent les hommes à se respecter mutuellement et à collaborer,
et celles où on s’en remet à un pouvoir exercé par ceux qui disposent
de la force.
Cette ligne de partage
se matérialise avec le sort que l’on réserve au droit, et notamment
au droit de propriété. Dans les pays où la propriété privée est
admise et respectée, le bien-être naît de l’échange et des services
mutuels qui le rendent possible. Dans les autres pays c’est par
la conquête du pouvoir politique que l’on s’enrichit.
Multiplier à l’infini
le nombre de biens classés « publics » signifie en fait
marquer une préférence pour la puissance. Les démocraties actuelles
sont menacées par l’usage inconsidéré de la coercition publique.
Redonner vie à la société civile, c’est au contraire rétablir la
confiance entre les hommes, améliorer la qualité de leurs relations,
favoriser la compréhension entre les gens, entre les peuples.
|
| |
| 10. OU PLACER SA CONFIANCE ? |
|
Mais aujourd’hui, à
la manière des brigands du Moyen Age,
les hommes de l’Etat et leur clientèle de bureaucrates, de
syndicalistes, de corporatistes, font régner la Grande Peur.
Ils alertent la population
sur les périls qu’elle encourrait si l’Etat était amené à abandonner
les multiples activités qu’il a colonisées. Les malades ne seraient
plus soignés, les pauvres mourraient de faim dans les rues, les
retraités seraient ruinés, la loi du plus fort s’imposerait. Quelques
propagandistes zélés vont même jusqu’à décrire les Etats-Unis comme
l’enfer sur terre parce que le bien public y est ignoré.
Il s’agit d’un énorme
mensonge car les vices dénoncés sont précisément ceux qui ont cours
dans les démocraties les plus étatisées. C’est bien l’Etat qui a
ruiné la croissance économique, créé le désordre social et aliéné
les individus. On ne voit pas pourquoi on devrait continuer à lui
faire confiance.
Au contraire, la société
civile, aujourd’hui et dans le passé, a fait la preuve de son efficacité,
mais plus encore de son humanité, parce qu’elle est le cadre naturel
de l’initiative personnelle et de l’harmonie sociale.
Faire confiance à la
société civile, c’est croire aux vertus de l’homme, à son sens de
l’initiative, de la compréhension et du service des autres. C’est
donner à la liberté toute sa dimension, en l’associant à la responsabilité
et à la dignité personnelles.
|
|
|
|