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1. BICENTENAIRE D’ALEXIS DE TOCQUEVILLE |
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En 1805 naissait Alexis de Tocqueville. L’essentiel
de sa famille avait été décapitée par la Terreur, mais ses
parents avaient échappé de justesse à la guillotine. Le jeune
aristocrate se destine à la magistrature. Après des études
de droit à la Faculté de Paris, il occupe une fonction de
juge auditeur auprès du Tribunal de Versailles. Avec son ami
de Beaumont, il part (à ses frais) aux Etats-Unis, en principe
pour en étudier le système carcéral. En fait il en revient
surtout avec des milliers de notes que lui auront
inspirées la découverte de ce pays et la comparaison avec
ce qu’il appelle le « Vieux Continent ».
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Ces notes fournissent le fond de son premier ouvrage,
la Démocratie en Amérique, paru en 1835. Le succès de l’ouvrage
lui ouvre les portes de l’Académie Française (1838) et de l’Assemblée
Nationale où il est élu en 1839. L’année suivante Tocqueville publie
le deuxième volume de la Démocratie, en réalité très différent
du premier.
Comme Bastiat, Tocqueville sera rapidement déçu par
la Révolution de 1848. Il se consacre dès lors à la rédaction de
son dernier ouvrage L’Ancien
Régime et la Révolution, publié sans être achevé en 1856, trois
ans avant sa mort en 1859.
Mais pourquoi fêter avec solennité le bicentenaire
d’Alexis de Tocqueville ? Que nous apprend
Tocqueville aujourd’hui ?
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2. L’EGALITE, PRINCIPE DE LA DEMOCRATIE AMERICAINE
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Tocqueville a vu dans l’égalité le principe fondateur
de la démocratie en Amérique. Les immigrés, ayant choisi un destin
commun, ont été portés à se respecter mutuellement pour construire
une nation harmonieuse en dépit de leur diversité religieuse et
culturelle. Ils ont rompu avec les structures politiques hiérarchisées
du vieux continent. Ils n’ont pas reproduit les modèles des aristocrates
anglais ou de la noblesse française, ils avaient à conquérir un
monde nouveau et à exploiter des terres fertiles, sans contrainte
d’espace.
Chaque être humain mérite ainsi d’être reconnu dans
sa pleine dignité, de jouir de ses droits naturels imprescriptibles.
Tocqueville s’inscrit ainsi dans la pensée universaliste, qui rejette
toute discrimination et prône la compréhension entre les peuples
du monde entier. Il rejoint aussi la philosophie des droits naturels,
dans la tradition de Locke, Hume et Smith.
C’est l’égalité qui explique la prospérité de la
démocratie américaine, d’abord parce qu’elle instaure un état de
droit propice à l’échange et à l’accumulation du capital, ensuite
parce qu’elle rend insupportable l’inégalité des conditions et pousse
à l’élimination de la misère.
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3. DEMOCRATIE ET ARISTOCRATIE
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Cette passion pour l’égalité est inscrite dans la
nature humaine, mais elle est ignorée des sociétés aristocratiques.
« Les génies les plus profonds et les plus
vastes de Rome et de la Grèce n’ont jamais pu arriver à cette idée
si générale, mais en même temps si simple, de la similitude des
hommes et du droit que chacun d’eux apporte, en naissant, à la liberté ».
Voici le commentaire de Raymond Boudon : « Les
sociétés aristocratiques reposent sur une hiérarchisation entre
groupes sociaux, d’une distinction entre le eux et le nous. C’est
pourquoi l’on ne doit pas s’étonner que les sociétés « aristocratiques »
soient habitées de façon endémique par le rejet, le mépris, voire
la cruauté de ceux qui sont perçus comme inférieurs ».
La pensée de Tocqueville est donc en contraste avec
le schéma de lutte des classes que Marx propose à la même époque.
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4. LA DEMOCRATIE ET LE DANGER DE LA GREGARISATION
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Cependant l’esprit d’égalité qui inspire la démocratie
n’est pas sans danger, et Tocqueville perçoit clairement comment
la démocratie peut évoluer dans un sens dangereux pour les droits
individuels.
La démocratie peut évoluer vers l’égalitarisme, ou
le relativisme : chacun se croit le centre du monde, il n’y
a plus de hiérarchie dans les valeurs, tout semble se valoir, tout
est toléré.
« J’ai montré comment l’égalité des conditions
faisait concevoir aux hommes une sorte d’incrédulité instinctive ». S’ils ne croient plus en rien, les hommes ont un
jugement personnel de plus en plus chancelant,
et l’on débouche sur la grégarisation.
Portés à tout accepter, les individus finissent par
être conditionnés, et à suivre l’opinion dominante. « Ils
aiment les livres qui se lisent vite… Il leur faut surtout de l’inattendu
et du nouveau ». Ils subissent ainsi ce que Raymond Boudon
appelle « la tyrannie de l’opinion », c’est la victoire
de la facilité intellectuelle et de la culture de masse. Aujourd’hui
la télévision met la nullité à la portée de tous. Elle assure la
prééminence de la pensée unique.
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5. LA DEMOCRATIE ET LA MONTEE DE L’ETATISME |
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Parallèlement, la démocratie risque d’évoluer vers
l’étatisme. Légitimés par la démocratie, les hommes de l’Etat se
croient autorisés à modifier les règles du jeu social, et la législation
surabondante amène le déclin du droit.
« Non seulement le pouvoir du souverain s’est
étendu dans la sphère entière des anciens pouvoirs ; celle-ci
ne suffit plus pour le contenir ; il la déborde de toutes parts
et va se répandre sur le domaine que s’était réservé jusqu’ici l’indépendance
individuelle ».
L’Etat devient envahissant,
avec une caste de fonctionnaires jouissant de privilèges considérables :
« Les fonctionnaires administratifs forment
déjà une classe qui a son esprit particulier, ses traditions, ses
vertus, son honneur, son orgueil propre. C’est l’aristocratie de
la société nouvelle ».
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6. LE DEFI DE LA DEMOCRATIE
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Il existe donc un véritable défi pour les sociétés
démocratiques : comment peuvent-elles éviter les pièges de
l’égalitarisme et de l’étatisme ?
La démocratie peut-elle protéger les droits individuels
ou risque-t-elle de les détruire ?
Voilà pourquoi la pensée de Tocqueville est aujourd’hui
plus intéressante que jamais. Non seulement Tocqueville nous révèle
le défi de la démocratie, mais il nous indique aussi à quelles conditions
on peut le relever. « Pour combattre les maux que l’égalité
peut produire, il n’y a qu’un remède efficace : c’est la liberté
politique ». Mais comment l’obtenir ?
Forts de l’expérience qu’ils avaient vécue sur le
Vieux Continent, les Américains ont fixé de solides limites au pouvoir
politique et de sérieuses garanties pour les droits individuels.
C’est cet esprit qui domine dans la Constitution qu’ils se sont
donnés. Etat de droit et subsidiarité en sont les piliers.
Dans l’esprit de leur Constitution, les Américains
ont la possibilité d’exercer leur citoyenneté au niveau local, et
de ne faire appel aux Etats que pour les questions qu’ils ne sont
pas à même de régler de façon satisfaisante.
Les Etats à leur tour ne recourent à l’échelon fédéral que pour
les questions d’intérêt national, fort peu nombreuses au départ,
se ramenant pour l’essentiel à la protection de l’indépendance des
Etats-Unis contre des agressions étrangères.
En dehors de cela, le seul organe disposant de pouvoir
au niveau de la Fédération était la Cour Suprême, chargée de faire
respecter les droits des citoyens, et notamment contre les abus
des autorités publiques quelles qu’elles soient.
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7. LE ROLE DECISIF DE LA SOCIETE CIVILE
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Bien que les garanties apportées par une bonne constitution soient nécessaires, elles
ne sont pas suffisantes. Il faut aussi une vigilance permanente
des citoyens, et leur participation active.
Tocqueville est impressionné par le sens de l’initiative
et de l’harmonie qui existe aux Etats-Unis. Cette subsidiarité horizontale
permet aux Américains de régler entre eux la plupart de leurs problèmes,
et de réaliser la plupart de leurs projets, sans avoir besoin de
l’intervention de la puissance publique, comme cela est systématique
sur le Vieux Continent.
« Les Américains de tous les âges et de toutes
les conditions, de tous les esprits, s’unissent sans cesse… Partout
où à la tête d’une entreprise nouvelle vous voyez en France le gouvernement
et en Angleterre un grand seigneur, comptez que vous apercevrez
aux Etats-Unis une association ».
Tocqueville confirme ainsi l’opinion de Locke sur
les mérites des associations : elles protègent les individus
contre l’Etat, elles éduquent leurs membres à la tolérance, elles
suscitent l’intérêt pour le bien commun, elles favorisent le débat
d’idées et secrètent l’innovation.
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8. LA SOCIETE CIVILE A L’EPREUVE DE L’ETAT PROVIDENCE
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Cependant Tocqueville ne se faisait guère d’illusion :
le défi de la démocratie est toujours à relever, les dangers de
l’égalitarisme et de l’étatisme sont là en permanence.
Dans les plus vieilles démocraties, Etats-Unis compris,
l’Etat Providence a poussé les dirigeants à développer une réglementation
et une redistribution qui ont fait éclater la société civile.
La réglementation a conduit au déclin du droit. La
législation ignore ce qui est de droit naturel. Les individus n’ont
de droits que ceux que veut bien leur octroyer l’Etat. Par exemple
le « droit du travail » a tué le contrat de travail. Le
droit à l’environnement et la fiscalité ont
ruiné la propriété. La législation fiscale et sociale a brisé le
droit à l’initiative personnelle et la liberté d’entreprendre. Les
normes et le droit de la concurrence ont restreint le libre échange.
Quant à la redistribution, au prétexte de justice
sociale, elle a eu le double effet d’une part de faire disparaître
le sens de la responsabilité personnelle, d’autre part de soumettre
des hommes naguère libres à la « servitude consentie ».
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9. LE FUTUR DE LA SOCIETE CIVILE |
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La situation de la société civile est encore plus
dramatique dans les nouvelles démocraties. Les dictatures, qu’elles
aient été communistes, militaires ou religieuses, ont détruit totalement
les sociétés civiles traditionnelles.
Dans certains pays
une nouvelle société civile a pu se constituer rapidement, elle
a émergé principalement à travers l’activité économique, la propriété
privée, la libre entreprise et la mondialisation. Est apparue une
classe moyenne, en général recrutée parmi les éléments jeunes de
la population, qui avaient un plus grand appétit de changement et
de rupture avec la nomenklatura.
Dans d’autres pays l’ancienne nomenklatura a pris
le masque de la société civile et a orienté la transition vers le
marché au mieux de ses intérêts. On débouche alors plus souvent
sur des sociétés maffieuses que sur d’authentiques démocraties
Dans d’autres pays enfin, la société civile a du
mal à se constituer, sans doute à cause du poids persistant de la
société politique : une dictature succède à une autre, même
si elle a reçu l’onction électorale.
Vieilles démocraties livrées à l’Etat Providence,
jeunes démocraties en quête de société civile : l’analyse de
Tocqueville est donc aujourd’hui d’un réalisme frappant, et nous
éclaire sur le futur de la démocratie. Il n’y a certainement pas
de respect des droits individuels sans une vraie démocratie, mais
il n’y a pas de vraie démocratie sans une dynamique société civile.
Pour la survie de la démocratie au XXIème siècle, la priorité est de construire ou reconstruire
la société civile.
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