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La dernière journée de
l’Université d’Eté
de la Nouvelle Economie qui se tenait à Aix en Provence (mercredi 31 août
2005) avait pour thème les fondements de la société civile. Jean Yves
Naudet, Professeur d’Economie
à l’Université Paul Cézanne, d’Aix-Marseille
III considérait la façon dont l’une de ses cellules de base, la famille,
s’est vue dépouillée de ses fonctions essentielles par l’Etat
Providence. La famille y résistera-t-elle longtemps ? Jean Yves
Naudet : L’engagement familial On pourrait
se consoler des déboires de la société civile en se disant qu’il en reste
quand même un élément important, même dans nos États Providence, qui est
la famille. Il est vrai que la solidité de la famille a su bien souvent
résister aux attaques du temps. En France un jeune sur quatre est au chômage :
cette situation serait-elle supportable si la famille ne continuait à
prendre en charge ses enfants ? Dans les moments difficiles la famille
sait se retrouver, et mobiliser tout son potentiel d’entraide et d’affection.
D’autre part lorsqu’on interroge les jeunes sur ce qu’ils entendent par
« réussir sa vie » la réponse qui vient et de très loin en tête
c’est « fonder une famille solide ». Pourtant la
famille a souffert et n’a plus aujourd’hui la place ni la vigueur qu’elle
a eues dans le passé. Les destructeurs de famille ont fait un gros travail.
Tous les régimes totalitaires ont cherché à anéantir la famille et à en
confier toutes les fonctions à l’État, mais
si l’on veut bien regarder autour de nous, il est tout aussi vrai que
l’État Providence a peu à peu détruit les libertés
familiales. Certes, à la
différence des régimes totalitaires, cette destruction n’a pas été délibérée,
elle a été souvent due aux effets pervers de l’intervention. L’exemple
le plus significatif de ces effets pervers est la multiplication des familles
monoparentales, puisqu’il est plus avantageux pour une femme d’avoir un
enfant sans mari. On peut donc
se demander si la famille, en dépit de son caractère naturel à plus d’un
titre, pourra résister longtemps à la poussée étatique née elle-même de
la dérive des démocraties contemporaines. Dépouillée
de ses fonctions Par les interventions
de l’Etat Providence la famille s’est vue dépouillée
de ses fonctions essentielles. C’est évident en matière d’éducation, nous
en avons parlé hier, et on constate de plus en plus que le rôle des parents
est quasiment inexistant en matière de libre choix de l’école, car la
concurrence scolaire n’est pas véritablement instaurée dans notre pays.
Mais c’est vrai aussi en matière de patrimoine, en matière de retraite,
en matière de protection sociale, en matière d’assurance maladie. L’étatisation
progressive de tous nos régimes sociaux dont nous avons également parlé
hier, a retiré aux familles le droit de gérer leur propre patrimoine,
le droit de gérer leur propre assurance, le droit de gérer leurs propres
retraites. En France, par
exemple, il y a une obligation de s’assurer pour l’assurance maladie à
un monopole public, qui est la sécurité sociale. Il y a une obligation
de s’assurer, pour le régime des retraites, de cotiser auprès d’un monopole
public qui pratique la retraite par répartition et il n’y a pas de possibilité,
si on le souhaite, de pratiquer la retraite par capitalisation. Comme toujours,
à l’origine de ces interventions publiques, il y a souvent de bonnes intentions,
mais les mesures prises ont été à l’opposé du but recherché. Parfois,
il y a une volonté idéologique de détruire la famille, mais, dans tous
les cas, la protection sociale généralisée a été la plus importante de
ces interventions aux effets pervers. Lorsque la puissance publique prend
en charge les individus, depuis le berceau jusqu’au cercueil, les fonctions
économiques et sociales de la famille disparaissent. Puisque nous sommes
obligés de cotiser à un régime public de retraite, pourquoi allons-nous
nous occuper des personnes âgées ? Pourquoi allons-nous en prendre
soin lorsqu’il y a, par exemple, une canicule comme celle que nous avons
connue en France il y a trois ans ? Le lien entre les générations est distendu La solidarité
publique et forcée prend peu à peu la place de la solidarité familiale
spontanée, puisque la famille est privée de ses moyens financiers (les
prélèvements sociaux sont de plus en plus lourds) et de ses motivations
naturelles (l’Etat est là, le besoin s’en va). Un aspect assez dramatique
de cette évolution est de rompre le lien intergénérationnel qui faisait
que les parents prennent en charge les enfants, en attendant que les enfants
prennent en charge les parents. Aujourd’hui les déficits des régimes sociaux
et du budget de l’Etat sont tels que les sacrifices
sont reportés de la génération présente sur les générations futures. Le
seul patrimoine des familles est désormais le passif des dettes laissées
aux jeunes. La taxation excessive de la fortune et de l’héritage ôte d’ailleurs
tout intérêt à la constitution d’un patrimoine familial. La progressivité
de l’impôt et la protection sociale sont dissuasives
de l’esprit d’épargne et de promotion professionnelle. De même, offrir
la gratuité complète des études évite évidemment aux parents d’avoir à
se sacrifier pour les enfants. L’école n’est plus la chose de la famille,
mais de l’Etat. Manquer l’école ou s’y comporter
n’importe comment ne relève donc plus du domaine des parents, voilà comment
ils se font les complices inconscients de la délinquance juvénile. Le droit des personnes bouleversé Mais si elle
doit récupérer ses fonctions éducatrices et patrimoniales et les exercer
efficacement, la famille est-elle en mesure de faire face ? Elle
semble très fragilisée de l’intérieur. Pendant des siècles, le mariage
a été le socle sur lequel s’est bâtie la famille, et le Code Civil consacrait
son rôle déterminant. Aujourd’hui on ne se marie plus, d’une part parce
que le mariage n’a plus aucune signification quand le lien peut être brisé
d’un jour à l’autre, d’autre part et en sens inverse parce que personne
ne veut se sentir lié. La conclusion, c’est tout à la fois la dénuptialité
galopante, la banalisation du divorce (un couple sur deux), la filiation
hors mariage (un tiers) et les familles monoparentales (près de 40%).
Mais le législateur y est pour beaucoup. On dit qu’il s’est « adapté
aux mœurs », mais il s’agissait au départ des mœurs d’une minorité ;
grâce au législateur tout le monde est désormais invité à se libérer des
liens familiaux. Aujourd’hui,
on a prétendu libérer l’individu de toutes contraintes, y compris de celles
dans lesquelles il s’était préalablement engagé. Les diverses réformes
du droit de la famille ont eu pour effet principal peu à peu de dissoudre
les liens familiaux. On dit que la crise actuelle de la famille est avant
tout une crise de responsabilité, un refus d’accepter les conséquences
de ses actes, un refus de l’engagement, mais cette crise de la responsabilité
vient avant tout de l’omniprésence de l’État
qui a retiré aux individus les éléments qui constituaient cette responsabilité.
Retour au sens des responsabilités personnelles
Nous voilà donc
en présence d’un cercle vicieux : réduire le rôle de l’Etat et du législateur c’est rendre aux familles leurs responsabilités,
mais ce sens des responsabilités a été bien entamé par l’Etat et le législateur. Par où commencer ? Il faut sans
doute mettre les gens en situation de responsabilité pour qu’ils puissent
retrouver le sens des responsabilités. Il faut d’abord supprimer toutes
les subventions à l’irresponsabilité : ne plus subventionner l’instabilité
familiale, ne plus surtaxer les familles nombreuses et les femmes au foyer,
arrêter de pénaliser l’épargne, le patrimoine. Il faut ensuite
rendre à la famille son pouvoir de décision dans le domaine de l’éducation
et de la solidarité. Rendre aux parents la responsabilité éducative, leur
redonner le libre choix : voilà de nouvelles exigences pour eux.
Il faut comparer, choisir, s’impliquer dans les associations de parents
d’élèves. Il faut susciter des initiatives, créer des écoles véritablement
libres, y investir du temps et de l’argent. Les familles doivent consacrer
du temps à choisir et même à gérer l’école de leurs enfants. Bien entendu,
le secteur marchand éducatif se développera aussi si on le laisse libre ;
si on en finit avec les diplômes nationaux, les diplômes d’État, avec les réglementations nationales, bref si on laisse
l’offre scolaire se développer en fonction des demandes des parents. Parallèlement
il faut rendre aux parents la possibilité de gérer eux-mêmes la protection
de la famille. Qu’il s’agisse de s’assurer contre la maladie ou contre
les aléas de la vie économique (chômage, perte de revenus) le recours
à l’épargne familiale et aux compagnies d’assurances est moins coûteux
et plus efficace que de s’en remettre à une couverture sociale en déconfiture.
Pour les retraites, les choses sont encore plus évidentes, parce que l’explosion
des systèmes par répartition est toute proche. Chaque famille doit pouvoir
constituer sa propre épargne retraite, la placer dans des fonds de pension
par capitalisation, seule garantie sérieuse pour les vieux jours. Bref, chaque
secteur jusque là occupé par l’État doit ainsi
être libéré et chacun doit s’y investir. L’espace ne sera pas inoccupé,
mais foisonnera des initiatives du secteur marchand qui a été longtemps
écarté de ces domaines et de celles des communautés qui ont longtemps
été empêchées d’agir et, au minimum, de les inciter à le faire. Mais on
ne fera pas non plus l’économie des responsabilités personnelles de chacun
et de la nécessité d’une éthique personnelle et familiale forte pour vivifier
la famille et la société civile en général. Pour cela, il faut retrouver
le sens de la communauté qui favorise le lien social. Le sens de la responsabilité est une éthique qui est naturelle à l’homme à condition de lui rendre d’abord la liberté d’agir, de le laisser prendre des initiatives. Le droit à l’initiative est l’un des plus importants qui soit. Il est urgent de libérer la société civile pour que chacun puisse librement servir les autres. Retrouver le sens de ses responsabilités, c’est aussi savoir que les droits sont toujours accompagnés de devoirs. Le droit à la liberté s’accompagne du devoir de faire vivre la société civile.
Le 9 Février
2006
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