TOCQUEVILLE ADMIRATEUR DE LA SOCIETE AMERICAINE

L’Université d’Eté de la Nouvelle Economie consacrait sa 28° édition à Tocqueville, la société civile et la démocratie. Lundi 29 Août, les débats s’attachaient à considérer l’admiration de Tocqueville pour l’Amérique. Jeremy Jennings, Professeur de science politique à l’Université de Burningham et spécialiste de la théorie des idées politiques et du rôle des intellectuels en politique, nous livrait son analyse.

 

Jeremy Jennings : Le génie de l'Amérique selon Tocqueville

Tocqueville s’est rendu aux EtatsUnis dans les années 1880 et est resté en contact avec les Américains jusqu’à la fin de sa vie, notamment à travers une correspondance nourrie. Dans ses lettres, on voit quel enthousiasme, quel attachement il a eu tout au long de sa vie pour l’Amérique et les Américains. Il disait d’ailleurs de lui-même qu’il était à moitié Yankee.

Cependant, il faut reconnaître qu’il existe une certaine ambivalence dans les propos de Tocqueville au sujet de l’Amérique. C’est à la fois le précurseur d’une grande révolution démocratique, et un avènement politique susceptible de mener à une nouvelle forme de tyrannie : la tyrannie de la majorité pouvant s’étendre à tous les aspects de la société et de la morale américaine. Pourquoi Tocqueville manifestait-il de telles craintes ? Comment les justifiait-il ? Quel espoir fondait-il sur la démocratie ?

 

L’analyse de Tocqueville

La démocratie américaine se fonde sur un principe central : la souveraineté du peuple. Or, la majorité a selon Tocqueville les goûts et les instincts d’un despote. Le risque encouru réside donc dans la production d’un gouvernement arbitraire et capricieux.

Cependant, Tocqueville pensait que le génie des pères fondateurs aux Etats-Unis résidait dans le fait d’avoir arrangé les institutions politiques de telle manière qu’elles protégeaient la liberté individuelle, préservaient tout ce qui avait de la valeur pour la vie. Plus précisément, Tocqueville pensait que la constitution préservait d’un gouvernement arbitraire dans ce grand Etat, même si elle n’était pas exempte de faiblesses.

Ainsi, Tocqueville était-il impressionné par la construction d’un système capable de fonctionner dans un grand pays. Il était encore impressionné par le caractère législatif du régime américain, son administration décentralisée qui autorisait la démocratie à un niveau local. Il avait été le témoin privilégié des gouvernements locaux auto dirigés dans les villages de la Nouvelle Angleterre. Les institutions municipales, pensait Tocqueville, constituaient la force d’une nation libre, favorisaient un apprentissage de la liberté et de la démocratie capable de transcender les intérêts personnels, de développer le sens de l’intérêt commun.

Mais Tocqueville admirait encore d’autres arrangements institutionnels capables de promouvoir un gouvernement modéré, le rôle de l’Etat étant de faire en sorte que les citoyens n’aient pas besoin du gouvernement. Ainsi ce que Tocqueville admirait à propos de l’Amérique était que plus que tout autre pays, elle donnait une expression institutionnelle et juridique à ses croyances : liberté de presse, liberté d’association, droits de propriété, égalité devant la loi.

Le grand génie de l’Amérique fut donc de réaliser que l’individualisme, dans ses tendances dangereuses, pouvait être combattu par des institutions libres, dont la plus importante était le principe d’association, mère fondatrice de la démocratie. Tocqueville fut frappé par le très grand nombre d’associations nées dans le but de s’entraider, de réaliser des objectifs communs : construction d’églises, fondation d’hôpitaux, d’écoles, de prisons, de pubs et de cafés.

Tocqueville écrivait à ce propos : « Les Américains de tous les âges, de toutes les conditions, de tous les esprits s’unissent sans cesse ». C’est ainsi que les Américains ont acquis le sens de la communauté, l’esprit public, et le respect de la loi.

D’autres institutions allaient dans le même sens : la famille, la religion, qui a de fait un grand rôle dans les institutions américaines. Tocqueville était d’ailleurs convaincu que la religion allait dans le sens d’un choix libre et indépendant, qu’elle servait à réguler notre goût pour le bien être matériel ainsi que les tendances individualistes exacerbées par la démocratie et l’égalité.

 

L’approche Tocquevillienne de la démocratie en 1848 

En France, lors du débat de 1848 relatif à la Constitution, Tocqueville utilise l’exemple américain pour convaincre les membres du mouvement Républicain que leur texte constitutionnel affaiblirait les libertés et mènerait au chaos. Aussi tenta t-il de montrer au peuple français comment on pouvait avoir une République.

Dans le volume II de la Démocratie, il écrivait : « les institutions de l’Amérique qui n’étaient qu’un sujet de curiosité pour la France monarchique doivent être un sujet d’étude pour la France Républicaine ». Dans une de ses correspondances privées, il va un peu plus loin en écrivant : « les lois de la République française peuvent et doivent en bien des cas être différentes de celles qui régissent les Etats-Unis. Mais les principes sur lesquelles les Constitutions américaines reposent, ces principes d’ordre de pondération des pouvoirs, de liberté vraie, de respect sincère et profond du droit sont indispensables à toutes les Républiques. Ils doivent être communs à toutes et l’on peut dire à l’avance que là où ils ne se rencontreront pas la République aura bientôt cessée d’exister ».

On retrouvait cette éloquence dans ses discours. Pour preuve, un extrait de ce qu’il exprimait au peuple de Cherbourg : « En Amérique, la République n’est pas une dictature exercée au nom de la liberté. C’est la liberté même, la liberté réelle, vraie de tous les citoyens. C’est le gouvernement sincère du pays par le pays, l’empire incontesté de la majorité, le règne du droit. A l’ombre des lois de l’Amérique, la propriété est sûre, l’industrie libre, les charges publiques légères, la tyrannie d’un seul ou de quelques uns inconnue. Depuis 60 ans, il en est ainsi ». Tocqueville a fait du mieux qu’il pouvait pour s’assurer que la Constitution de la Seconde République ressemble à celle des Etats-Unis. Nous savons pourtant qu’il a échoué et que cela a eu des conséquences désastreuses pour la liberté individuelle.

 

La vision de Tocqueville à la fin de sa vie 

Tocqueville fut déçu par ce qui se passait en France durant le Second Empire. Et malgré son intérêt continu et persistant pour les institutions américaines, il devint de plus en plus pessimiste à propos des Etats-Unis. Il finit par penser que les Etats Unis allaient dans la mauvaise direction. Son pessimisme est perceptible dans cette citation : « Je souhaite personnellement voir une Europe libre et je m’aperçois que la cause de la vraie liberté est plus compromise qu’elle l’était à l’époque de ma naissance ». Il écrivait encore à un ami : « Votre Amérique même vers laquelle se tournaient autrefois le rêve de tous ceux qui n’avaient pas la réalité de la liberté donne à mon avis depuis quelques temps bien peu de satisfaction aux amis de celle-ci ».

A la fin de sa vie, Tocqueville pensait donc que les Etats-Unis n’étaient pas encore tout à fait l’endroit rêvé pour les amis de la liberté. Il pensait que l’Amérique avait perdu de vue la liberté. Même s’il admirait beaucoup les Etats-Unis, il était également conscient que cet attachement à la liberté ne perdurerait pas nécessairement dans le temps.

Comme lui, continuons à regarder les institutions de la liberté avec toute l’admiration qu’elles procurent, et ce malgré les frustrations qu’elles peuvent parfois entraîner.

 

 

 

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