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Qui domine ? La nature ou l’homme ? La
question
est aussi vieille que le monde. Mais Malthus a exercé une forte influence
depuis deux siècles et les scénarios catastrophes se sont succédés.
La « loi de population » prédisait l’épuisement des moyens
de subsistance à cause de la croissance démographique. Il n’en a rien
été, mais l’idée que l’humanité avait été dotée par la nature d’un stock
de ressources non renouvelables a fait son chemin et reparaît sous diverses
formes depuis cinquante ans. Le rapport Meadows (du MIT) et le Club de Rome concluent dès le début
des années 1960 à l’épuisement des ressources et à la pollution exponentielle.
La parade est bien simple : halte à la croissance. En 1987 le rapport
Brundtland définit le concept de développement durable : ce n’est
plus l’aspect quantitatif de la croissance mais qualitatif qui est abordé,
en lien avec l’évolution des ressources. Enfin, les conférences de Rio
(1992) et Johannesburg (2002) soulignent encore davantage les responsabilités
des pays riches dans les pollutions atmosphériques et l’épuisement de
l’énergie. Il va de soi que toutes ces approches traitent les
problèmes de l’environnement dans un cadre macro-économique et même
planétaire. Elles appellent tout naturellement des interventions tout
aussi planétaires des pouvoirs publics, la signature d’accords internationaux
(type Kyoto), la définition d’objectifs (programme du millénaire). Par contraste, un nombre
croissant d’économistes veut poser le problème dans un cadre micro-économique.
Pigou, l’un des premiers théoriciens des externalités, explique que
les retombées de l’activité économique sont favorables ou néfastes à
l’ensemble d’une population, de sorte que l’entreprise et le marché
sont incapables de les prendre en compte. Quelques années plus tard,
Ronald Coase démontre comment les « coûts
sociaux » peuvent être intégrés dans le calcul pourvu qu’existent
des droits de propriété. Tandis que Pigou concluait à la nécessité d’une
gestion publique des biens « communs », Coase plaidait pour la mise en responsabilité individuelle
grâce à la mise en propriété privée. Echec de la gestion publique, incertitude de la gestion privée On a maintenant
un certain recul par rapport aux politiques environnementales, selon
qu’elles ont adopté des modes de gestion publique ou privée. On peut
laisser de côté l’approche macro-économique, qui tient davantage du
discours politique et de la négociation diplomatique que de la gestion
de la nature. Dans la lignée de Pigou, un grand nombre de mesures
sont prises pour protéger la nature en s’inspirant de deux principes :
le principe du pollueur-payeur et le principe
de précaution. En application de ces deux principes, les pouvoirs publics
fixent des taxes, des normes et des quotas, et beaucoup d’interdictions
réglementaires. Ces mesures ont le plus souvent échoué, pour une raison
simple : elles ont un aspect statique,elles sont prises en fonction
de la situation et des informations en un moment donné, alors qu’il
existe une dynamique des évènements naturels. Cette dynamique provient
de la complexité des écosystèmes et de l’impossibilité de prévoir et
maîtriser les catastrophes naturelles. Imaginer une planète et une vie
sans risque est une vue de l’esprit. Mais cette dynamique dépend aussi
de l’action humaine, pour laquelle nous sommes en état d’incertitude
radicale. Bien plus efficaces a priori apparaissent les politiques
dans la lignée de Coase, visant à encourager
ou instaurer l’appropriation privée des ressources naturelles. Ici on
fait appel à la responsabilité du propriétaire et à la libre transférabilité des droits de propriété : c’est le principe
du marché libre. Un tel marché libre a déjà
pu s’installer et se développer dans deux domaines : - les droits à polluer :
permis négociables (ex : la pollution de l’air) - les droits à prélever :
quotas individuels transférable (les ressources halieutiques). Pour l’instant tous les
problèmes ne sont pas encore résolus pour deux raisons. D’une part l’attribution
des premiers droits est arbitraire (quel est le premier propriétaire
de l’air pur ?), même si ensuite le marché peut aboutir à affecter
les droits à ceux qui valoriseront le plus les ressources naturelles
utilisées. D’autre part les droits de propriété sont encore inadaptés
(ou mal définis) pour des ressources et des usages complexes. En effet,
les écosystèmes sont des ressources « multifonctions » et
les droits de propriété devraient pouvoir être divisibles. Il faudra
donc apporter beaucoup d’innovations pour tenir compte de ces contraintes.
Le marché des droits de
propriété appelle des initiatives entrepreneuriales.
Plusieurs exemples en sont donnés dans les travaux d’Ostrom
(1990), qui décrit comment on peut traiter les ressources naturelles
complexes aux usages extrêmement diversifiés (industriel, agricole ou
récréatif en même temps). Sauver les éléphants et les baleines, économiser l’eau Les perspectives ouvertes
par les droits de propriété sont considérables, on a pu les observer
dans bien des cas, et on peut en retirer espoir pour l’avenir. C’est la propriété privée qui a sauvé les éléphants
au Zimbabwe. Dans ce pays, l’espèce était menacée dans les années 1980
par le braconnage. On a alors transféré la propriété de ces éléphants
à des communautés de villageois qui ont surveillé et géré les troupeaux.
Aujourd’hui, cette espèce n’est plus menacée. Voulez-vous sauver des
baleines ? Joignez vous à l’association créée à Monaco par le Musée
Océanographique, versez une cotisation qui permettra à une compagnie
privée de suivre les évolutions des cétacés et de prévenir les attaques
des prédateurs (japonais par exemple). Vous avez une baleine en copropriété.
De même sur la côte Pacifique des Etats Unis, des fermes privées cultivent
des cétacés, et rentabilisent leur culture par les safaris photos qu’elles
organisent. Les bancs de poisson sont repérables, peuvent être suivis
par satellite, et peuvent s’acheter et se vendre : bonne protection
contre le pillage. L’échec des parcs nationaux
aux Etats Unis, illustré par l’incendie géant de Yellowstone, a conduit
les autorités américaines à briser le monopole de l’Agence
Fédérale des Forêts, et à autoriser la privatisation de nombreuses portions
du territoire (80% du sol est propriété publique !). Aucun dommage
n’a été causé à la faune ni à la flore dans les nouvelles terres. Quant aux permis de polluer,
ils font l’objet d’un marché déjà très bien organisé à Amsterdam et
à Londres, et ils ont conduit à éliminer la pollution dans de nombreuses
régions industrielles : le prix des permis est devenu assez élevé
pour décider les entreprises à s’équiper pour avoir des fumées et des
déjections propres. On pourrait très bien adopter
ce mode d’appropriation aux zones littorales, ou aux ressources en eau.
Les biens environnements représentent un exemple typique de biens que
l’on s’est empressé de confier à la gestion des administrations qui
se révèlent incapables de les préserver et de les aménager. Par contraste la prise en mains par la société civile,
qu’il s’agisse d’entreprises, d’associations ou de simples particuliers,
semble être une meilleure garantie pour le futur. Il faudrait aussi
se rappeler, comme nous y invitait Julian Simon, que les ressources
naturelles ne sont ressources que parce qu’en dernière analyse il existe
une ressource majeure, qui est l’esprit inventif de l’être humain. C’est
là sans doute la meilleure raison d’espérer et de repousser le néo-malthusianisme
qui permet à certains idéologues de culpabiliser l’espèce humaine.
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