TOCQUEVILLE ADMIRATEUR DE LA SOCIETE AMERICAINE


Poursuivant les retranscriptions des interventions de la 28° Université d’Eté de la Nouvelle Economie consacrée à Tocqueville, la société civile et la démocratie, nous vous présentons cette semaine une synthèse de la présentation d’Enrico Colombatto, directeur de l’ICER (International Center for Economic Research) à Turin. Il nous proposait une lecture économique de l’analyse de Tocqueville.

 

Enrico Colombatto : Lecture économique de l’Analyse de Tocqueville

 

Démocratie, liberté et individualisme selon Tocqueville

La notion de démocratie dans la pensée de Tocqueville serait ce que nous appelons aujourd’hui l’absence de privilège. La société démocratique décrite par Tocqueville serait donc une société sans recherche d’intérêt particulier, très éloignée de celle que décrit Bastiat à l’époque ou aujourd’hui l’école du Public Choice (logique des choix politiques). Pour cette école le jeu des groupes de pression assure le succès de quelques minorités au détriment de l’ensemble du peuple. Pour Tocqueville, s’il y a recherche d’intérêts particuliers on s’expose à une certaine dégénérescence de la démocratie puisque le processus de création des règles sociales s’effectuera non du bas vers le haut, comme il est souhaitable, mais du haut vers le bas.

Dans ces conditions Tocqueville s’oriente vers des solutions qui lui sont propres pour éviter cet écueil, écarter la démagogie et la dictature de la minorité.

Il trouve ces solutions dans les associations. Il pense qu’une vie de communauté est capable d’empêcher les dérives des gouvernants, de nous préserver de la dégénérescence liée à la recherche d’intérêt personnel en produisant des règles informelles qui émergent de l’interaction des individus. Au terme de cette conception, les associations volontaires créent donc les règles favorables à la liberté.

Chez Tocqueville, la liberté a aussi un sens particulier. Elle est à la fois civile et morale. Il parle de valeurs, de traditions et de culture justes. Sa conception de la justice dérive de l’idée de ce que la société aimerait voir se réaliser, de ce qu’elle pense être juste. La société a besoin d’un chemin lui permettant d’assurer que la liberté dont elle jouit est une liberté juste. Donc la liberté va effectivement mettre en avant les bonnes valeurs. Mais elle apparaît davantage comme un projet, un progrès de la société que comme un droit individuel.

Cette conception ne laisse pas une grande place à la liberté individuelle, qu’il appelle « individualisme ». Il n’en parle d’ailleurs pas dans des termes très favorables. Pour lui, l’individualisme pouvait être dangereux. Par opposition à sa conception de la vie de communauté à travers les associations, l’individualisme mène à l’isolement et par voie de conséquence à une dégénérescence de la démocratie.

 

Les conséquences économiques de l’analyse de Tocqueville

 

En argumentant contre l’individualisme, Tocqueville s’écarte des principes d’une économie libre, telle qu’elle est entendue par les classiques ou les libéraux. Leur approche se fonde sur l’existence d’un compromis entre les objectifs personnels, tels que le profit, le contentement, la satisfaction d’une part et les notions développées par Tocqueville d’interactions individuelles justes dans le cadre d’une société libre et démocratique.

Il est vrai aussi que sa conception de la liberté n’est pas exactement celle que lui donneraient classiques et libéraux, à savoir l’absence de coercition, une société dans laquelle les individus agissent librement, la seule  contrainte  étant  l’absence  de  violence.  Une  telle  conception  met  l’accent  sur l’initiative individuelle, celle que développe Kirzner dans sa théorie de l’entrepreneur. La distinction mise en évidence par Baumol en 1990 marque la différence entre entrepreneurs productifs et non productifs. Cette analyse sous-tend que nous sommes tous des entrepreneurs, des humains vivants dans une société civile et détenant des capacités à peu près identiques. Mais ce qui fait la différence est la manière dont les capacités individuelles sont utilisées. S’il existe, dans une économie de marché, des incitations pour utiliser cette matière grise de façon productive, il y a aussi des incitations pour l’utiliser dans des tâches improductives. Chaque individu peut donc choisir entre produire quelque chose ou le prendre à quelqu’un d’autre. Or, il est généralement plus facile de prendre ailleurs que de produire soi-même. C’est sans aucun doute le danger que Tocqueville n’avait pas prévu.
Tocqueville, en défendant une idée modérée de la liberté, n’a vraisemblablement pas vu que ce qui permet d’empêcher la dégénérescence de la démocratie, de rendre illégitime cette recherche de l’intérêt particulier, est précisément l’individualisme plutôt que des associations ou des juges éclairés. En réalité, il n’y a recherche de l’intérêt particulier que lorsque quelqu’un a le monopole de la violence et permet ainsi de légaliser cette recherche d’intérêt particulier. La solution donnée par Tocqueville de l’indépendance d’un pouvoir judiciaire, capable d’interpréter les lois et faire plier l’Etat devant la loi, n’est pas tenable. Un pouvoir judiciaire capable de faire tomber les politiques, sans que les politiques puissent destituer les juges n’est pas une garantie suffisante contre l’emploi de la coercition.

 

Quel espoir pour la démocratie ?

 

Le plus grand espoir vient aujourd’hui des économies en transition. Elles ont l’expérience de plusieurs décennies de communisme et savent qu’il n’existe rien qui ressemble à des juges ou un exécutif indépendant, des politiciens bien intentionnés ou soucieux du bien être général.

Si comme Tocqueville le pensait les associations sont nécessaires, elles doivent réellement être vigilantes, dénoncer les abus pratiqués au nom du bien commun et se battre contre le pouvoir discrétionnaire.

Les pays de l’ex bloc communiste savent cela bien mieux que les autres car ils ont vu ce qu’était le soi-disant bien commun. Donc oubliez les peurs de Tocqueville au sujet de l’individualisme, oubliez les peurs de Tocqueville concernant le capitalisme ! D’autant que si comme Tocqueville le pensait la religion est le cœur de la civilisation occidentale, l’égalité entre les hommes et l’égalité de la dignité sont à l’évidence les fondements à partir desquels se développe la pensée libérale. La religion est une manière de consolider une certaine forme de l’interaction humaine fondée sur la confiance, le respect des autres, vertus qui sont données par ce que nous appelons le marché libre et le capitalisme.


 

 

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