| LA CITE, COMMUNAUTE POLITIQUE ET ETHIQUE
| | Dans
l'ordre social de la subsidiarité, la Cité vient tout de suite après les communautés
naturelles et volontaires qui constituent la société civile. Elle
s'articule d'ailleurs assez facilement avec elles. Cependant, sa nature est déjà
différente puisqu'elle est un espace politique. Polis, c'est la ville, c'est la
cité. C'est aussi un centre de pouvoir, où des décisions et des règles peuvent
être appliquées en usant de la coercition, en faisant pression sur ceux qui seraient
portés à les refuser. La
légitimité de cette coercition est l'intérêt commun, et plus précisément la défense
des droits individuels. L'argument est assez vague. Mais l'existence d'un intérêt
commun peut intuitivement se comprendre pour des gens qui vivent à la proximité
les uns des autres, qui éprouvent facilement des sentiments réciproques de sympathie.
Ils ont en général les mêmes problèmes, les mêmes réactions pour quantité de questions
; leurs valeurs de référence sont souvent identiques : il y a une communauté éthique. |
| | | DE LA CITE NATION A L’ETAT NATION |
 |
La force du sentiment
communautaire entre concitoyens peut être considérable. Dans la Grèce Antique,
comme au Moyen Age, la Cité est en soi une nation. N'est pas citoyen qui veut
: | | | l'étranger
est reçu, mais c'est un métèque, un hôte de passage. Il faut accepter les règles
de la Cité, et prouver cette soumission, avant d'accéder à la dignité de citoyen.
A Rome les
choses sont encore plus nettes : c'est la ville de Rome, Urbs, qui répand sa puissance
et ses lois sur le reste du monde, Orbs. Mais Rome est déjà un empire, et la Cité
est déjà un Etat : elle n'admet ni la pluralité ni la contestation. C'est le monopole,
c'est la seule Cité. Il
faudra en réalité attendre le XVIII° siècle et la Révolution Française pour voir
apparaître l'Etat Nation, cette assimilation de la nation à un appareil gouvernemental
et administratif. Dans ce système jacobin il n'y a guère de place pour la Cité,
politique et étatique se confondent. | | | | LES
CITES AU CŒUR DU DEVELOPPEMENT | | On
a sans doute perdu beaucoup en diluant le pouvoir des Cités dans le pouvoir central.
Car la Cité
a été un cadre parfaitement accordé aux nécessités de la vie économique et politique
pendant des siècles. Les
villes des Phéniciens, du Moyen Age et de la Renaissance ont été des carrefours
du commerce et les centres d'un développement spectaculaire. Installées dans les
ports reliés à l'arrière-pays, ou au confluent des fleuves ou des routes, elles
ont rassemblé des pionniers, des individus dynamiques, grâce auxquels l'innovation
a pu se faire dans divers domaines : commerce, production, finance, mais aussi
arts et sciences. Symbole
de ces dimensions de la Cité : les ponts du Moyen Age, faits pour unir, faits
pour concentrer en un lieu accessible les marchands, les pèlerins, les paysans
et les artisans. Construire un pont était alors considéré comme une œuvre pie. L'administration
de la Cité était aussi légère que possible : il y a peu de services publics municipaux,
les corvées d'entretien des rues et bâtiments sont partagées entre tous, réparties
par quartiers. Les impôts locaux (au sens strict) sont inexistants, car la Cité
n'a pas de mission de défense collective : c'est le seigneur voisin qui s'en charge
(moyennant un impôt cette fois!). | | | | L’HEGEMONIE
DE L’ETAT |
| C'est
précisément la convoitise fiscale des seigneurs et des rois qui va troubler la
vie des Cités. Au prétexte de les affranchir des tutelles voisines, le roi de
France regroupe les villes riches sous sa propre protection : la centralisation
est en route. |  |
| | Puis,
avec le mercantilisme, les gouvernements démontreront tout l'intérêt que les marchands
et artisans peuvent trouver en instaurant les barrières douanières, les octrois
et autres obstacles au libre échange. Voilà en tout cas des prétextes et des sources
de rentrées fiscales plus importantes, qui peuvent alimenter le Trésor royal et
étendre la spoliation fiscale. Les
pouvoirs locaux ne peuvent lutter efficacement contre les menées hégémoniques
des Etats. En 1791, la très indépendante République des Escartons doit renoncer
à quatre siècles d'autonomie pour adhérer au mythe de la République française
une et indivisible. Briançon, capitale des Escartons, est promue au rang de sous-préfecture
! | | | | LA PRESSION ETATIQUE IRA CROISSANT |
| L'Etat
ne desserrera plus son étau, broyant les libertés locales dans la plupart des
pays. La pression
du pouvoir central sera financière, fonctionnelle, réglementaire. L’exemple français
est significatif. Les impôts locaux y ont une assiette et des taux déterminés
par l'Etat. Les compétences naguère reconnues à la commune passent à un niveau
supérieur : police, éducation, aide sociale. Enfin et surtout la commune se trouve
étouffée par la législation et les Codes mis en place par le législateur au niveau
national : urbanisme, environnement, santé publique. Un cas extrême de cette domination
par l'Etat est donné par la loi GAYSSOT, qui prescrit aux municipalités d'avoir
sur leur territoire 20 % de leurs habitations en "logements sociaux",
sous peine d'avoir à verser une amende qui permettra d'aller construire lesdits
logements…ailleurs! On
n'a jamais autant parlé de décentralisation et d'autonomie en France, pourtant
on n'a jamais tenu les municipalités dans un tel carcan. La fameuse "loi
DEFFERRE" de 1962 n'a été que de la poudre aux yeux : elle a transféré aux
collectivités locales des tâches dont l'Etat a bien voulu se décharger (parce
que cela l'intéressait) mais sans transférer les moindres ressources nouvelles
pour assumer ces tâches. | | | | LE NOUVEAU
DYNAMISME MUNICIPAL |
 |
Ce mouvement de
centralisation n'est-il pas en train de s'inverser ? On
remarquera d'abord que certains pays ont assez bien résisté au jacobinisme : c'est
le cas en Europe pour l'Italie, l'Allemagne, la Belgique et les Pays Bas. |
| | Mais,
de façon plus systématique, la redécouverte des vertus de la Cité, et la dynamique
municipale, s'observent chaque jour un peu plus. C'est
la Ville de New York qui prend en mains le problème de la criminalité et de l'anarchie
dans les rues, et qui change les conditions de scolarisation et d'aide sociale,
ainsi que la façon d'opérer de la police municipale. C'est
le rétablissement de l'équilibre financier dans de nombreuses villes jusque là
surendettées, c'est la privatisation des services publics municipaux, c'est la
libéralisation de terrains constructibles par l'abandon d'une réglementation d'urbanisme
trop restrictive et peu respectueuse des droits de propriété. Serions-nous
en présence d'une révolution dans les pouvoirs locaux ? | | |
| DES VILLES FRANCHES | | Là
encore, la nouvelle donne de la mondialisation a orienté les évolutions récentes. Puisque
la localisation est désormais secondaire, l'avantage ira aux villes qui sauront
le mieux attirer et conserver des hommes de qualité, des entreprises performantes.
Or, l'Etat impose aux communes de telles contraintes qu'elles ont perdu toute
possibilité de compétition. Les villes veulent retrouver leurs compétences naturelles,
et cesser de se voir imposer des dispositions qui ruinent l'emploi, le développement,
ou le cadre de vie. Elles
ont été suffisamment inventives pour se passer du pouvoir central et prendre des
initiatives originales. On assiste ainsi peut-être à un mouvement d'affranchissement
communal, comme au temps des villes franches du XII° siècle. |
| | | LE MARCHE IMPOSE SES LOIS AUX GOUVERNANTS |
| Elles
bénéficient pour ce faire du nécessaire recul de l'Etat dans les relations internationales.
Lorsqu'il s'agit de commerce, de marché, les règles de la concurrence et de l'ouverture
s'imposent à tous, quelle que soient l'orientation et les désirs des gouvernements
nationaux. Le fonctionnement de la Bourse de Shanghai échappe aux dirigeants chinois
; ils ne pouvaient s'intégrer dans le jeu financier mondial sans accepter les
règles des autres partenaires, et la ville de Shanghai bénéficie de cet espace
de liberté qui s'offre à elle. Il
en sera demain de même pour des zones de libre échange, pour des "paradis
fiscaux". Cela n'est pas du goût des ministres en place, mais cela risque
de se reproduire de plus en plus. | | | | L’ETAT
CENTRALISE : UN LUXE COUTEUX POUR LA MONDIALISATION |
En
allant au-delà de la simple réapparition de franchises communales, ce qui n'est
pas mineur au demeurant, les coûts d'un Etat centralisé sont devenus prohibitifs
dans un espace économique mondialisé. |  |
| | Les
impôts d'Etat sont les plus lourds qui soient, parce que le contrôle des administrations
centrales ne se fait pas facilement, parce qu'il y a une distance considérable
entre le contribuable et le fonctionnaire. La seule existence d'administrations
centrales introduit des retards, des couches de bureaucratie supplémentaires.
Elle induit d'ailleurs une centralisation des sièges sociaux et des organes directeurs
des sociétés, qui est tout aussi coûteuse. Il y a des coûts d'agglomération, aussi
bien humains que financiers. Tout le monde est perdant dans cette affaire. |
| | | UN RESEAU DE METROPOLES ECONOMIQUES |
| Par contraste
observons ce qui se passe dans des pays en croissance rapide. C'est
Barcelone qui démarre avec les Jeux Olympiques de 1992, et qui entraîne la Catalogne,
puis l'Espagne entière, dans un tourbillon de progrès. C'est Prague et Budapest
qui accueillent des touristes par millions chaque année, et qui exercent un effet
d'entraînement sur tout le pays tchèque ou hongrois : les investissements étrangers
affluent, les universités se remplissent, les entreprises se multiplient. Dans
la "banane bleue" de l'Europe, on dénombrera par dizaines les villes
qui participent à ce dynamisme. De Londres à Milan, en passant par Lille, Anvers,
Rotterdam, Hambourg, Francfort, Strasbourg, Bâle, Lyon, Genève, Turin, ce sont
des pôles urbains denses et performants qui assurent la prospérité, qui tranche
avec l'Eurosclérose environnante. La
carte économique de l’Europe et du monde entier est donc en train d’être redessinée.
Progressivement mais inéluctablement la Cité reprend sa place. |
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