FINANCEMENT DE L'ENTREPRISE ET CREATION D'EMPLOIS

Si la capitalisation permet de sauver les retraites, elle a aussi pour mérite d'apporter de l'argent frais aux entreprises et, par ce biais, de réduire le chômage. Aujourd'hui, la capitalisation en Bourse de Paris assure les retraites des Anglais et des Américains puisque ce sont les fonds de pension étrangers qui viennent s'investir chez nous. Pourquoi ne pas recapitaliser les entreprises françaises avec des fonds publics pour nos propres retraites ?

 
L'ENTREPRENEUR AU COEUR DU MARCHÉ

Puisque l'avenir est inéluctablement à l'économie de marché, essayons de mieux comprendre comment fonctionne le marché.

Le marché ce n'est pas la seule rencontre, ou le seul lieu de rencontre de l'offre et de la demande, de gens qui vendent et d'autres qui achètent.

Le marché est un processus dynamique de coordination des décisions individuelles.

Alors que dans une économie de plan c'est une autorité centrale qui se charge d'adapter les produits aux besoins - et y parvient difficilement - dans une économie de marché les individus se coordonnent eux-mêmes, et les intérêts personnels s'harmonisent et concourent à l'intérêt général. Ce processus est connu depuis Adam SMITH sous le nom de "main invisible", pour exprimer le fait qu'il n'existe pas une main centrale et connue qui planifierait l'ensemble, et que pourtant tout paraît s'arranger à la satisfaction de tous.

En réalité, cette main invisible a des doigts : ce sont les entrepreneurs.

Le rôle de l'entrepreneur, mis en évidence par Jean Baptiste SAY, a été redéfini avec précision récemment par Israël KIRZNER. L'entrepreneur est un coordinateur, il perçoit les déséquilibres sur le marché, grâce au système des prix, et à partir de ces informations il prend l'initiative de réduire les déséquilibres en réaffectant les ressources productives et les produits en fonction des besoins exprimés.

L'entrepreneur est donc au coeur du marché, c'est même le coeur du marché.

 
LA PROPRIÉTÉ DU CAPITAL DE L'ENTREPRISE

L'entrepreneur n'est pas un philanthrope.

S'il veille aux déséquilibres du marché et s'il contribue à les résorber, c'est qu'il y trouve un profit. Ce profit est sa rémunération, ce profit est sa propriété.

C'est la raison pour laquelle la propriété de l'entreprise est elle-même déterminante. Les régimes communistes, dans les dernières tentatives de réformes, avaient remis à l'honneur le profit, mais ils n'avaient pas restauré la propriété privée de ce profit : les réformes de l'entreprise, ainsi conçues, ont échoué.

Au contraire, dans l'entreprise individuelle, le profit est approprié, et devient un élément constitutif du patrimoine de l'entrepreneur. Le profit est un enrichissement personnel.

Les choses sont-elles différentes dans les entreprises sociétaires ? Ici, les propriétaires du capital sont les actionnaires, également propriétaires des profits partagés, appelés dividendes. Mais les actionnaires peuvent-ils assumer la tâche de coordination du marché, alors qu'ils ne sont pas les gestionnaires ? Ils le font par procuration : ils demandent aux managers, aux dirigeants salariés, de remplir la fonction entrepreneuriale qu'ils ne peuvent exercer eux-mêmes collectivement. Si le marché des actions, c'est à dire des droits de propriété du capital de l'entreprise, est suffisamment libre et ouvert, les managers seront sous le contrôle permanent - bien qu'indirect - des actionnaires. S'il n'y a pas de profit, la valeur du patrimoine des actionnaires diminue, ils vendront leurs titres et les dirigeants pourront y perdre leur place. A l'inverse, quand la gestion est très rentable, les cours montent, et les actionnaires touchent des plus-values patrimoniales.

 
LA JUSTICE DU CAPITALISME

De l'analyse qui précède on peut tirer avec Israël KIRZNER la conclusion que le capitalisme, en ce qu'il est un système de propriété privée de l'entreprise, est juste, et que parce qu'il est juste il est efficace.

En effet l'enrichissement de l'entrepreneur individuel ou de l'actionnaire ne se fait pas au détriment de quiconque. Il provient de ce que des déséquilibres ont été résorbés, c'est à dire qu'il y a globalement plus de satisfactions pour la communauté, c'est à dire qu'il y a création de richesses.

On retrouve une idée déjà évoquée : dans une économie de marché, le patrimoine se constitue en rémunération d'un service rendu. Comme le travailleur, comme l'épargnant, l'entrepreneur est récompensé. Il profite de ce qu'il a créé : c'est justice.

Et, parce qu'il est juste de gagner un argent bien mérité, beaucoup de gens sont désireux de créer, avec l'idée que leur création correspond bien à ce qu'attendent les autres. Quand on gagne beaucoup, on crée beaucoup. Par contraste, dans un système planifié ou administré, nul n'éprouve le besoin d'être vigilant, attentif, d'innover et de changer.

 
L'ENTREPRENEUR CRÉE LES EMPLOIS

Coordonner le marché ne rapporte pas seulement à l'entrepreneur, ou à la clientèle. L'entrepreneur contribue à maintenir l'emploi à son niveau le plus élevé, il écarte le spectre d'un chômage massif. En effet, son action consiste à réaffecter sans cesse les produits et les facteurs de production. En déplaçant l'activité des secteurs ou produits en déclin vers les secteurs ou produits en expansion, il évite que l'on continue à gaspiller des hommes et des capitaux à des activités socialement inutiles, et il permet à ces mêmes hommes et capitaux d'aller s'employer à des activités socialement utiles.

Des emplois disparaissent, d'autres apparaissent. Grâce à l'entrepreneur, la liaison entre emploi et utilité sociale, emploi et création de richesses est maintenue en permanence.

Au contraire la politique tendant à créer des emplois fictifs, ou à maintenir des emplois condamnés par le marché aboutit à moyen terme à créer du chômage massif, à un gaspillage quantitatif et qualitatif de la main d'oeuvre.

On retrouve donc cette loi économique inéluctable : les emplois ne se créent qu'à l'occasion de la création de richesses, à l'occasion de produits marchands.

 
LES ENTREPRENEURS DÉMOTIVÉS ?

La liaison entre création d'emplois et fonction entrepreneuriale n'est cependant pas aussi mécanique que la théorie du marché le suppose.

 

Car il faut des entrepreneurs motivés par la réussite, le profit et le patrimoine pour que tout se passe bien.

Or les entrepreneurs ne sont pas toujours motivés. Certains les en accusent durement et leur reprochent d'être de "mauvais citoyens". Ils feraient mieux d'aller au fond des choses et de se demander pourquoi des entrepreneurs font le choix de raccrocher, de vivoter ou de réduire leur activité.

Ce choix est rationnel quand tout se ligue pour décourager l'entrepreneur.

Il y a les démotivations fiscales : inutile d'entreprendre au seul profit du percepteur. Il y a les démotivations réglementaires, administratives : on a parlé à ce propos de "harcèlement textuel". Il y a les démotivations sociales : la perspective de conflits, de politisation, l'ingérence syndicale ne sont pas très bien vécues. Toutes ces démotivations ont en commun de diminuer ou de supprimer et le profit, et le patrimoine de l'entrepreneur.

 
DES ENTREPRISES SANS CAPITAUX
A ces démotivations s'ajoutent des impossibilités.

Beaucoup d'entreprises ne trouvent pas sur le marché financier les fonds dont elles ont besoin.

La distribution des crédits, les réglementations bancaires, sont ici en cause. Les banques n'accordent pas toujours les crédits sur

des critères de rentabilité, parce qu'elles-mêmes n'ont qu'un attrait modéré pour la rentabilité.

Mais dans certains pays, dont la France, il faut aussi évoquer le manque global d'épargne disponible pour l'investissement productif. On a su les raisons profondes de cette pénurie, l'épargne étant dilapidée ailleurs, ou ponctionnée à la source. La fiscalisation du profit, des gains en capital, des plus-values boursières détourne l'épargne de l'investissement productif national : l'épargne ira se placer ailleurs. La fuite des capitaux est inéluctable en dépit des mesures de rétorsion que prévoient les gouvernements.

 
LES ENTREPRISES PATRIMONIALES

Les gouvernements sont ainsi amenés à détruire ce qui a fait la richesse des nations depuis des siècles. L'histoire de l'entreprise, aussi loin que l'on remonte dans le temps, est celle de la conjugaison d'une aventure personnelle et d'un capital risque engagé.

De toutes les formes d'entreprises, celle qui a jalonné le développement économique c'est l'entreprise patrimoniale, celle où le sort de l'entreprise se fond dans la fortune de l'entrepreneur, et réciproquement. C'est alors que la propriété privée prend tout son sens. Elle unit étroitement la croissance de l'entreprise et la promotion d'un homme, puis d'une famille - certains diront d'une dynastie.

Or, l'entreprise patrimoniale est menacée si elle ne peut se transmettre librement, si on veut interdire aux enfants de succéder au père sans avoir à vendre la moitié des actifs ou si au contraire on veut forcer le père à se retirer avant l'heure pour laisser place aux enfants.

Elle est tout aussi menacée quand le fisc évalue arbitrairement les plus-values d'actifs et les taxes, quand les actifs figurant au bilan de l'entreprise sont soumis à l'impôt sur la fortune personnelle. Le législateur a curieusement de l'indulgence pour les entrepreneurs éphémères qui se gardent bien d'engager leurs fonds propres dans l'entreprise, il ne pardonne pas à ceux qui font le choix d'associer leur vie et leur fortune à celle de l'entreprise.

 
LES ENTREPRISES À TAILLE HUMAINE

Les entreprises patrimoniales ont aussi, aux yeux du législateur et du fisc, la malédiction d'avoir une taille humaine. Les rapports sociaux y sont personnalisés, il y a moins de prise pour les conflits et la politisation, les syndicats sont absents : voilà qui ne plaît pas à des idéologues pour lesquels le patron doit être un exploiteur, le travail doit être un esclavage.

En même temps les performances économiques y sont spectaculaires, grâce à la très grande souplesse, à la meilleure communication et l'absence de bureaucratie, à la plus grande implication de chacun. Voilà qui ne plaît pas à ceux qui ont prophétisé la concentration et le gigantisme, qui ont annoncé que le capitalisme allait tirer les petits pour ne laisser survivre que les gros, qui ont décrit la fatalité de la prolétarisation des artisans, des paysans, des commerçants.

Aujourd'hui, ce sont les pays où le tissu entrepreneurial s'est reconstitué autour de petites et moyennes entreprises qui connaissent la prospérité et l'on sait pertinemment que c'est ici que se créent les emplois.

Les pouvoirs publics seraient bien inspirés de changer leur politique dans les autres pays, dont la France, où tout est fait pour ruiner les PME. La loi sur les 35 heures est un bon exemple de dispositions inapplicables dans les micro-entreprises mais propice à créer une mentalité délétère pour un personnel agité par des syndicalistes venus de l'extérieur.

 
LE FINANCEMENT PERSONNALISÉ

Quel contraste avec ce qui se passe aux Etats Unis ! Depuis quelques années non seulement on y a redécouvert que "small is beautiful", mais la petite entreprise est redevenue une affaire financière "privée", au sens de confinée à un cercle de parents, d'amis, de voisins, qui trouvent passionnant et très profitable de placer leurs fonds chez un entrepreneur de leur connaissance.

On renoue ainsi avec ce que les économistes appellent la "finance directe" : plus d'intermédiaire, plus de banque, plus de caisse d'épargne, simplement une confiance mutuelle et le goût de la performance économique.

En Californie, ce phénomène est appelé "les Anges". Ces anges sont les gardiens de l'entreprise, ils veillent à sa rentabilité : le financement "de proximité" représente ainsi un dixième du financement total des entreprises dans cette région, trois fois plus que ce qui est réalisé par le capital-risque qui fait pourtant trois fois plus de bruit.

De telles formules se heurtent ailleurs à la voracité fiscale. On en a eu un excellent exemple avec l'affaire des stock options en France. Si des salariés préfèrent être rémunérés par la remise d'actions de leur entreprise plutôt que par un salaire dont le montant le prédispose à des ponctions importantes, le fisc ne voit que le manque à percevoir, et finalement le législateur interdit ou limite la pratique.

Dans ce pays, comme dans d'autres, il est interdit à un particulier de jouer au capitaliste, de se vouloir partiellement entrepreneur : on appartient à une classe ou à une autre, défense de passer la barrière.

 
MOBILITÉ SOCIALE ET CRÉATION D'EMPLOIS

Il y a d'un côté les patrons, de l'autre les prolétaires, d'un côté les riches exploiteurs, de l'autre les damnés de la terre condamnés à la misère.

 

C'est cette vision manichéenne de la société capitaliste qui continue à hanter bien des esprits. En particulier ceux des dirigeants politiques. Veut-on alléger la fiscalité sur l'épargne et le patrimoine ? On sera accusé de subventionner "le grand capital". Veut-on supprimer l'impôt sur la fortune ? On se révoltera contre "le cadeau fait aux riches". Veut-on suivre les traces des Américains, des Anglais ou des Hollandais pour résorber le chômage ? On s'insurgera au nom des "injustices sociales" que représentent la flexibilité des salaires, la souplesse du contrat de travail, la diminution de la pression fiscale sur les hauts revenus et les profits.

Tout se passe comme si on voulait figer la société, fixer chaque individu dans un statut : statut de travailleurs, statut de patrons, statut de fonctionnaires. C'est bien la fonctionnarisation qui guette certains pays vieillis comme la France. Or, comme on l'a dit excellemment, "à chaque fonctionnaire son chômeur".

Le chômage est la rançon de la rigidité, du refus ou de l'impossibilité de s'adapter. Alors que l'économie contemporaine est fondée sur la communication et le mouvement, beaucoup de gens prônent et pratiquent le cloisonnement et l'immobilisme. Par conséquent, la structure des emplois, les activités des entreprises, n'ont plus aucun rapport avec ce qu'exigent les marchés. Sans valeur marchande, sans utilité sociale, ces emplois et ces produits sont condamnés à terme, même si on les maintient artificiellement. Car ce soutien est un remède pire que le mal, il ne peut subsister que par des ponctions et des transferts qui anémient les éléments dynamiques et qui entament le pouvoir d'achat général.

Pour lutter contre le chômage, faut-il le rappeler une fois encore, la seule méthode est de favoriser la mobilité sociale, d'accepter l'innovation, et au lieu de brimer l'entreprise, de laisser faire l'entrepreneur.

 
   
L'entrepreneur au coeur du marché Des entrepreneurs démotivés ? Des entreprises sans capitaux Mobilité sociale et création d'emploi