LA DIGNITÉ DE L'ENTREPRENEUR
Le marché, la concurrence et le bien commun. Propriété et responsabilité.
 
L'HOMME EST CRÉATEUR

La source profonde des erreurs commises au nom de la justice sociale est l'idée de l'économie à somme nulle. On a dans la tête que, dans la vie économique, si les uns gagnent c'est que les autres perdent. Il s'agit de trouver le juste partage du gâteau.

On n'oublie ainsi le plus important : c'est que la taille du gâteau peut augmenter, de telle sorte que tout le monde peut en avoir plus, sans que personne ne soit amputé de sa part.

La taille du gâteau augmente parce que l'homme est créateur, et qu'il est capable d'accroître les ressources existantes. Nous ne vivons pas sur un stock donné de ressources naturelles, et il n'y a pas à s'inquiéter pour leur épuisement. D'une part les ressources "naturelles" ne sont en fait que le sous-produit de l'activité de l'homme, et aujourd'hui la dépendance vis à vis de la terre a pratiquement disparu : les hommes ont "dominé la terre". D'autre part les autres ressources se multiplient à un rythme soutenu par la créativité de l'esprit humain, l'homme est bien la ressource de base. L'homme est créateur.

 
L'HOMME EST ENTREPRENEUR

La création, fruit de l'action humaine, n'est pas seulement une production, au sens de la transformation physique d'éléments existants. Elle est aussi une meilleure adaptation de ce qui existe aux besoins ressentis, ou une recherche de ressources nouvelles pour satisfaire ces besoins.

La richesse, la valeur, c'est ce qu'attendent les individus.

Ordinairement on réserve le nom d'entrepreneur à celui qui prend l'initiative de créer une valeur nouvelle. Mais en fait tout homme est potentiellement un entrepreneur. Comme pour le travailleur, il n'existe pas un statut social de l'entrepreneur. Cependant, entreprendre requiert certaines exigences : la mission de l'entrepreneur est délicate.

 
L'ENTREPRENEUR EST VIGILANT

Pendant longtemps, les économistes se sont mépris sur la vraie mission de l'entrepreneur et sur les conditions de son succès.

Tantôt ils n'ont vu que le technicien, chargé d'organiser des facteurs de production. Tantôt ils n'ont vu que l'homme qui prend des risques, et qui ose ce que les autres ne voudraient pas faire: Schumpeter et Knight ont fait de l'entrepreneur un superman, et Schumpeter en tirait la conséquence logique : dans une société enrichie, l'aversion pour le risque augmente, et il y aura de moins en moins d'entrepreneurs. La race des aventuriers de l'économie se perdra, ce sera "le crépuscule de la fonction d'entrepreneur".

Le Professeur Kirzner a ramené la fonction d'entrepreneur à une dimension plus concrète, et plus humaine aussi. Dans une société où le savoir est dispersé, où l'information est diffuse - et c'est le sort de toute société avancée, de toute "grande société" - l'entrepreneur perçoit et exploite ce que les autres ne savent pas, ou pas encore. Il a une antériorité d'information, mais ce n'est pas le fruit du hasard : il est plus vigilant que d'autres, il a repéré les déséquilibres qui peuvent exister sur le marché, il est capable d'interpréter les marchés à travers les signaux des prix et des profits.

 
LE PROFIT RÉCOMPENSE LES SERVICES DE L'ENTREPRENEUR

Si l'entrepreneur est si vigilant, c'est évidemment parce qu'il y a un intérêt. Le repérage des déséquilibres est l'annonce de bénéfices substantiels, il ouvre la porte à un profit.

Mais le profit serait-il alors le seul prix de la spéculation, voire même le pur produit de la chance? L'entrepreneur est-il un joueur ? Les adversaires de la libre entreprise, qui veulent confisquer le profit, soutiennent ce point de vue : en tirant partie de l'ignorance, l'entrepreneur abuserait les autres, et il serait redevable à la société de tout ou partie du profit.

En réalité, l'entrepreneur n'a rien pris à personne, puisqu'avant son intervention il n'y avait rien. Tout au contraire il a permis de réduire les déséquilibres, de mettre en oeuvre des marchés nouveaux qui apportent plus de satisfaction à ceux qui les passent. Ainsi il a bien ajouté de la valeur, il a bien créé de la richesse. Le profit n'est que la rémunération pour ce service rendu par l'entrepreneur à la communauté : il a coordonné des activités et des informations jusque-là éparses et inutilisées, ou mal utilisées.

 
EFFICACITÉ ET JUSTICE DE LA LIBRE ENTREPRISE

Dans une société de libertés, le profit ne saurait donc provenir que d'un meilleur service de la communauté, c'est à dire de la meilleure écoute de ceux qui sont disposés à payer ce prix pour ce produit en cette quantité.

 

La source du profit n'est donc pas dans l'exploitation de quiconque, mais dans la satisfaction, elle-même née de la création de valeurs nouvelles. Et le client dit sa satisfaction à l'entrepreneur en lui donnant les moyens de continuer à innover, à créer : quand on a l'accord de la clientèle, on peut toujours aller plus loin.

Ce principe a son symétrique : sans client, sans création, sans vigilance, l'entrepreneur enregistre des pertes, on lui fait savoir qu'il remplit mal sa fonction.

Quoi de plus juste ? S'il réussit l'entrepreneur a l'assurance de garder pour lui le fruit de sa création, s'il échoue il paiera pour les gaspillages qu'il a engendrés. C'est le profit, c'est la propriété du profit qui explique l'extraordinaire efficacité du capitalisme. Car les individus, trouvant juste d'être récompensés ou sanctionnés pour leurs initiatives, sont incités à prendre davantage d'initiatives, de responsabilités.

L'entrepreneur a permis que l'économie soit mieux coordonnée. Les déséquilibres, au fur et à mesure qu'ils apparaissent, sont plus vite et plus complètement résorbés. Cette permanente réorientation des activités minimise le risque de chômage parce que les créations d'emplois sont incessantes.

Certains ont vanté les mérites du capitalisme en observant que ses performances permettaient le progrès social : parce qu'il est efficace, le capitalisme nous approcherait de la justice sociale. Israel Kirzner nous invite à voir les choses exactement à l'envers : c'est parce qu'il est juste, c'est parce qu'il reconnaît les services de l'entrepreneur, parce qu'il est fondé sur le profit et la propriété, que le capitalisme est efficace.

 
L'EXIGENCE DE LA CONCURRENCE

Si elle est bénéfique et stimulante, on ne saurait pourtant pas dire de la mission de l'entrepreneur qu'elle est facile. La réussite de l'entrepreneur est suspendue à des exigences nombreuses. La première exigence est celle de la satisfaction du client, et elle s'exerce avec toute son intensité à travers la concurrence. La concurrence donne le choix au client, et oblige à être sans cesse le meilleur, ou parmi les meilleurs.

Voilà pourquoi certains entrepreneurs cèdent à la facilité et cherchent à neutraliser la concurrence par tous les moyens. En fait, il n'y a guère qu'en faisant appel au pouvoir politique que l'on peut durablement se protéger contre la concurrence. Aujourd'hui parce que l'Etat veut sauvegarder des entreprises, des emplois, des régions, de multiples atteintes à la concurrence sont tolérées, voire même organisées.

La fermeture des professions, la fermeture des frontières, la manipulation des prix, des salaires, des taux d'intérêt, la réglementation, la fiscalité, les monopoles, les entreprises publiques : autant de façons d'éviter à des entreprises en déclin la disparition totale ou partielle, mais autant de façons de faire disparaître des entreprises naguère profitables.

Mettre la concurrence sous la garde de l'Etat est donc une grave erreur, parce qu'il est le premier sollicité, et le premier intéressé à fausser la concurrence.

Quand l'Etat tue la concurrence, l'irresponsabilité apparaît dans le monde de l'entreprise. L'entreprise n'est plus sous le verdict du client, son sort est entre les mains du pouvoir politique, son argent vient du contribuable.

 
L'EXIGENCE DE LA PROMOTION PERSONNELLE

Responsable vis à vis du client, l'entrepreneur est aussi responsable vis à vis de son personnel.

Il doit permettre à chacun, considéré individuellement, de trouver la voie de son progrès et de sa promotion au sein de l'entreprise. Toute sa carrière dans l'entreprise doit être l'occasion de cultiver ses capacités individuelles, de donner la mesure de son initiative, de sa compétence, de développer ses talents.

Au fond, comme il a été dit, chaque homme est en puissance un entrepreneur. Si, dans l'entreprise on sait mobiliser ce potentiel créatif, on gagnera en performances en même temps que le salarié y gagnera en intérêt personnel et en dignité.

A l'inverse, toute la stratégie syndicale et toute la législation dite "sociale" tendent à réserver le monopole de la communication aux canaux "démocratiques" : surtout pas de dialogue direct entre le personnel et la direction, surtout pas d'individualisation des rémunérations, ni des conditions de travail. Les négociations collectives, l'avancement à l'ancienneté, les augmentations générales de salaires : voilà qui a la préférence des partisans de la lutte des classes.

 

L'EXIGENCE DE LA PROPRIÉTÉ

Responsable à l'égard du client, à l'égard du personnel, l'entrepreneur est aussi responsable à l'égard des propriétaires de l'entreprise.

Certes, dans l'entreprise individuelle, il n'y a pas de différence entre celui qui possède le capital de l'entreprise et celui qui le gère. Cela n'efface pas pour autant les devoirs que l'entrepreneur individuel a vis à vis de son patrimoine : il ne peut dilapider son bien, et s'il commet une erreur il est sévèrement sanctionné. C'est sans doute la raison de l'extraordinaire efficacité de l'entreprise individuelle, car ici la responsabilité personnelle est portée à son sommet.

Dans les sociétés, il en va différemment, et il y a séparation entre propriété et direction de l'entreprise. On a souvent prétendu que dans de telles conditions il y avait une sorte d'impunité des dirigeants. Les actionnaires peuvent-ils effectuer un contrôle réel sur ces dirigeants ? Si l'on s'en tient aux seules perspectives du contrôle juridique, à travers les Assemblées Générales, le pouvoir des actionnaires paraît mince. Mais derrière le contrôle juridique il y a le contrôle financier. S'ils ne sont pas satisfaits, si les profits ne sont pas au rendez-vous, les actionnaires finiront pas se lasser et retireront leurs capitaux : les titres passeront entre de nouvelles mains, et les dirigeants seront en péril.

Ceux qui ont en charge les actifs de l'entreprise ont donc tout intérêt à les faire fructifier de façon satisfaisante pour les propriétaires.

La chaîne de la responsabilité de l'entreprise capitaliste est donc complète : responsable devant la propriété, l'entrepreneur doit assumer ses responsabilités à l'égard de son personnel pour pouvoir satisfaire ses clients, ultimes juges de la qualité du service fourni par l'entrepreneur.

 
LA RESPONSABILITÉ DE L'EMPLOI ?

Si les responsabilités naturelles de l'entrepreneur sont lourdes et diverses, certains ont tendance à y ajouter des responsabilités discutables.

Ainsi en France s'est développée une campagne sur le thème de "l'entreprise citoyenne". L'entrepreneur aurait le devoir de servir la nation en contribuant à la lutte contre le chômage. Il devrait créer des emplois, ou partager le travail.

Cette prétention n'est pas réaliste. L'entrepreneur ne peut servir deux maîtres à la fois : le client et la nation. S'il choisit l'un il néglige l'autre. D'ailleurs, les entrepreneurs ne créent-ils pas spontanément autant d'emplois qu'ils le peuvent, c'est à dire que le justifie le service de la clientèle ? C'est le client qui paie les salariés, et non l'entrepreneur, qui ne fait que louer de la main-d'oeuvre pour le compte des clients. Ou alors il faut admettre que le contribuable paiera à la place du client. Mais le contribuable et le client sont une seule et même personne. Ce qui n'est pas payé par un prix est payé par l'impôt. La différence est qu'avec le prix le client a le choix et crée des emplois qui sont conformes à ses attentes, alors qu'avec l'impôt le contribuable paie n'importe quel type d'emplois, dont beaucoup ne lui sont d'aucune utilité.

Il n'y a donc pas trente-six manières de servir la nation à travers son activité économique : la seule méthode logique est le service de chacun des citoyens-clients.

Mais il est vrai que dans un pays obsédé par le dogme du service public on a du mal à imaginer le service privé, le service marchand.

 
LES LIMITES DE L'ENTREPRENEUR

Ces dernières conclusions suggèrent que l'on ne peut tout attendre de l'entrepreneur, ni tout attendre du marché.

L'entrepreneur crée des richesses suivant les indications du marché, c'est déjà une mission difficile, qui exige comme on l'a vu une vigilance de tous les instants, une capacité d'adaptation rapide, une lourde responsabilité vis à vis des partenaires.

On ne peut lui demander de se substituer aux pouvoirs publics et de transformer les services marchands en services publics. On ne peut davantage lui demander de réparer les erreurs commises par l'Etat à travers ses interventions économiques et sociales. Si le marché fonctionne mal, s'il y a du chômage massif et durable, c'est la faute de l'Etat qui a tout déréglé, qui a brouillé l'information, cassé les motivations, confisqué la propriété, traqué le profit.

Il faut aussi se rappeler, encore et toujours, que si le marché peut régler un grand nombre de problèmes, si l'échange marchand est la solution de la plupart des raretés et des misères, il y a des relations entre les hommes qui n'appartiennent pas au domaine de l'économie, mais qui relèvent d'une logique non-marchande : logique du partage dans le cadre des communautés, logique de la coercition dans l'exercice du pouvoir politique.

La confusion des esprits et des genres fait qu'aujourd'hui on veut mettre de la solidarité forcée et de l'autorité publique partout, y compris sur le marché où elles n'ont rien à faire. Sur le marché, laissons faire l'entrepreneur.

 
   
Efficacité et justice de la libre entreprise Les limites de l'entrepreneur