LA JUSTICE DES COMPORTEMENTS INDIVIDUELS

Solidarités forcées et esprit de partage. La société civile : des communautés d'harmonie. Harmonie et équilibre.

 
LE REGNE DE LA SOLIDARITÉ FORCÉE

S'il est nécessaire de s'interroger sur le juste et l'injuste, il l'est peut-être encore plus de se demander si la justice est une affaire sociale ou non.
L'interrogation a de quoi surprendre aujourd'hui.
Nous sommes habitués à l'idée que c'est au niveau de la société que se fait ou se défait la justice.

Par justice sociale, on entend une mécanique contraignante qui nous entraîne dans un processus de redistribution obligatoire. Sur ordre de la société, nous devons tous être solidaires. La justice sociale ne se discute pas ; nous vivons le règne de la solidarité forcée.

 

LA NATIONALISATION DE LA GÉNÉROSITÉ

Par voie de conséquence on ne peut imaginer que la générosité s'exerce autrement qu'à travers les procédures sociales de redistribution. Tout ce qui concerne le service des autres est nationalisé. Il est interdit aux individus de s'en occuper, si ce n'est en donnant leur argent pour les prélèvements obligatoires.
On ne s'étonnera pas, dans ces conditions, de voir se développer un égoïsme forcené. La solidarité forcée tue la solidarité spontanée, et les gens n'ont cure de leurs voisins, des misères et des désarrois qui peuvent naître autour d'eux : l'État Providence est là pour y pourvoir.

 

LA JUSTICE, UNE AFFAIRE PERSONNELLE

On en vient ainsi à oublier que la justice est avant tout une affaire de comportement personnel. Ce n'est pas la société qui est juste ou injuste, ce sont les individus qui la composent qui se conduisent justement ou injustement.
Une société déshumanisée par les excès de justice sociale redécouvre aujourd'hui, insensiblement, les vertus de l'engagement personnel au service des autres.
Non, la liberté individuelle n'est pas source d'injustice; Il y a au contraire un lien indissoluble entre liberté et justice, entre individu et justice.

 

LIBERTÉ = PERSONNALITÉ

Pour le comprendre, il faut en revenir aux principes mêmes d'une société de libertés. parce qu'elle est conçue autour de l'individu et de ses droits, elle a pour mérite de permettre à chacun d'affirmer sa personnalité, de faire la preuve de ses propres capacités.
Dans une société libre chacun est mis en demeure d'aller au plus loin, au plus haut de son possible. "Deviens ce que tu es" : il y a dans la liberté une incitation à progresser sur son propre chemin.
Tout le monde n'atteint pas le même sommet, mais chacun peut viser son sommet.

 
INTÉRET PERSONNEL ET BIEN COMMUN

La recherche de l'intérêt personnel, la place accordée à l'individu, ne nous éloignent-elles pas d'un idéal de respect des autres ? Sommes-nous dans le juste lorsque par priorité nous pensons à nous-mêmes ?
En apparence, si chacun roule pour soi, le bien commun n'y trouvera pas son compte.

Mais ce n'est qu'apparence. En réalité, comme nous vivons avec les autres, nous ne pouvons avancer que par nos relations avec eux. Dès lors, tout calcul individuel prend nécessairement une dimension "sociale", si on entend par là la prise en compte des autres calculs individuels.
Le marché et la concurrence qui le prolonge nécessairement sont un excellent exemple de cette transmutation des intérêts : égoïstes et conçus au départ dans le seul but de satisfaire les désirs personnels, ils rencontrent par la force des choses les désirs des autres et doivent s'intégrer dans un schéma social que la volonté individuelle ne peut maîtriser, ni même percevoir.

 

ESPRIT DE SERVICE

D'autre part, il ne faut pas sous-estimer le potentiel d'altruisme qui existe au coeur de chaque individu.
L'intérêt personnel peut intégrer le service des autres. On est loin d'avoir recensé toutes les initiatives prises spontanément par des individus, par des groupes, pour venir en aide aux autres.

L'esprit de service est attesté par la mobilisation pour les grandes causes humanitaires, par la prise en charge de fléaux collectifs, ou de misères et de désarrois individuels. La canne blanche, les chiens guides d'aveugle, la visite des malades, la prévention de la drogue : autant de signes que les individus veulent faire quelque chose pour les autres.

 

ESPRIT DE PARTAGE

De même, l'esprit de partage est bien plus développé qu'on ne le croit. Obliger les gens à partager au prétexte de justice sociale suppose que personne ne serait prêt à partager - ou que le partage doit être également partagé !
En fait celui qui donne s'enrichit et il n'a besoin de nulle contrainte pour déterminer ce qu'il doit donner et la meilleure façon de le faire. A-t-on par exemple réalisé qu'il existe une forme de partage tout à fait spontané au sein de la famille ? A bien y réfléchir, et à bien mesurer, la plus grande partie des revenus et patrimoines se redistribue suivant des procédures volontaires et privées. La redistribution et le partage n'ont pas commencé avec les lois sociales.

LA COMMUNAUTÉ FAMILIALE

L'exemple de la redistribution familiale est révélateur.
Il nous rappelle que les individus exercent leur esprit de service et leur esprit de partage dans des espaces communautaires variés.
La famille est l'un de ces espaces, sans doute le plus naturel, le plus ancien.
Voilà bien la preuve que les individus ne peuvent cheminer seuls et que leur progrès personnel se fait nécessairement avec les autres, à leur côté, à leur rencontre.

 

COMMUNAUTÉS SPONTANÉES : LA SOCIÉTÉ CIVILE

L'ensemble des espaces de solidarité, de partage et de rencontre constitue la société civile. Elle est faite de nombreuses cellules communautaires, les unes d'essence familiale, les autres nées du voisinage, des convictions religieuses, des accointances intellectuelles, des complémentarités professionnelles.
La société civile, dans un monde de libertés, devrait résoudre l'essentiel des problèmes qualifiés abusivement aujourd'hui de "sociaux". Apporter à chacun les aides, les encouragements, les protections dont il a besoin, et personnaliser ces interventions : voilà ce que sait faire la société civile, pour peu qu'on la laisse vivre. Alexis de Tocqueville admirait les Américains du XIXème siècle pour leur art de régler au niveau le plus modeste, le plus humain possible, la plupart des difficultés nées de la vie en commun et des misères individuelles.

 

LA SOCIÉTÉ POLITIQUE FOYER D'INCOMPRÉHENSION

Mais Alexis de Tocqueville ne se faisait guère d'illusion sur le devenir de la société civile, même aux Etats Unis. Il avait la prescience d'un étouffement progressif par la société politique.
Celle-ci impose la contrainte là où il y avait la spontanéité ; elle impose la centralisation et l'anonymat là où les relations étaient proches et personnalisées. La société politique peut imposer ses formules, puisque c'est elle qui détient le monopole de la contrainte.
Elle aboutit à séparer ce qui était naturellement uni, à inventer des frontières entre des catégories sociales artificielles, à séparer des populations naturellement proches.
Désormais, chacun cherche à vivre contre les autres, au détriment de ceux qui sont différents. La justice sociale est devenue l'alibi de toutes les envies, de toutes les violences, de tous les arbitraires.
Tous contre tous.

 

LES EUROPÉENS UNIS DANS LA LIBERTÉ

 

Il y a peut-être une chance historique de revanche de la société civile sur la société politique, de revanche des nations et des hommes libres sur les Etats et leurs gouvernants.
Cette chance s'appelle l'Europe. Ou mieux encore : elle s'appelle les Européens, ces centaines de milliers d'hommes qui ont fait connaître leur volonté d'en finir avec la servitude, avec les illusions collectivistes entretenues par la société politique, pour vivre ensemble la liberté, au delà de frontières artificielles.
Ces Européens pourraient se retrouver dans un espace de libre rencontre et de libre  communauté, où solidarité et ouverture s'organisent librement.

 

JUSTICE ET HARMONIE

 

Les Européens retrouvés dans une Europe ouverte, à l'intérieur comme sur l'extérieur, pourraient ainsi renouer avec la grande tradition de la civilisation libérale.
Cette tradition de liberté nous enseigne que la justice n'est pas affaire de répartition, ou d'équilibre. La justice est affaire d'harmonie.
Est juste ce qui est ajusté, ce qui s'intègre naturellement dans la vie des hommes en société. Est juste ce qui respecte les différences, mais qui permet de les décliner pour le bien commun.
Nous sommes trop occupés de l'équilibre de la justice. Nous devrions rechercher  l'harmonie. La balance image une justice immuable, uniforme. La lyre évoque une justice dont les accents se prolongent, changeante et diversifiée. Préférons la lyre à la balance. Préférons l'harmonie à l'équilibre.
Faisons de la justice une harmonie personnelle, une harmonie avec les autres.

   
Le règne de la solidarité forcée Esprit de service Intérêt personnel et bien commun