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QUELLE JUSTICE
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Quand on s'interroge sur les mérites sociaux du capitalisme
ou d'autres systèmes, on se réfère à la justice sociale.
On a pris l'habitude d'apprécier les mérites ou les
faiblesses de l'économie de marché en se référant à la justice sociale.
Mais a-t-on une conception rigoureuse de cette fameuse justice sociale
? De quelle justice s'agit-il ? En quoi est-elle sociale ?
Il y a, au minimum, un débat entre deux conceptions
de la justice :
- une justice - résultats : une situation est "juste"
quand certains résultats sont obtenus.
- une justice - procédure : une situation est "juste"
parce qu'elle a été obtenue moyennant une certaine procédure.
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LA SOCIÉTÉ
GARANTIT DES RÉSULTATS
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La première de ces conceptions est la plus fréquente
dans les esprits et dans les écrits.
Ici la justice sociale est satisfaite lorsque la société
prodigue un certain nombre de bienfaits aux divers individus ou
groupes sociaux qui la composent. Cela suppose évidemment que la
société juste dispose des moyens pour combler les désirs estimés
légitimes ; et cela suppose aussi que l'on se soit mis d'accord
sur ce qui est légitime et ne l'est pas. On peut s'attendre à ce
que chacun ait sa propre conception de ce que la société lui doit
et doit aux autres.
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| UNE JUSTE
RÉPARTITION DES RICHESSES |
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Certains pensent cependant qu'un consensus social peut
naître, qu'une unanimité peut exister autour d'une certaine répartition
des richesses. |
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C'est par exemple le cas de John RAWLS. Ce philosophe
suppose que tous les individus seraient prêts à accepter une clé
de répartition des revenus s'ils ignoraient a priori quelle est
leur véritable position dans l'échelle globale des revenus. Par
l'effet de ce "voile d'ignorance" ils ne sauraient pas
si la redistribution leur serait favorable ou non, et seraient donc
disposés à accepter une redistribution qui tirerait sa justice du
fait qu'elle donnerait le maximum de ce qui est possible à ceux
qui ont le minimum de revenus.
Cette théorie est une variation habile autour du thème
de l'égalitarisme. Directement ou indirectement on admet qu'une
société est plus "juste" quand la répartition des revenus
ou des patrimoines est plus égalitaire.
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UN JUSTE EXERCICE
DES DROITS SOCIAUX
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Une autre variation égalitariste propose non pas une
égalité des situations individuelles, mais une égalité des droits
économiques et sociaux que l'on doit garantir à chaque individu.
Cela signifie que chaque membre de la collectivité est
en droit d'accéder à un certain nombre de prestations : droit au
travail, droit à l'éducation, droit à la santé, droit à la culture.
La justice sociale serait donc obtenue lorsque ces "nouveaux
droits de l'homme", notamment proclamés par la Déclaration
des Nations Unies en 1948, sont réellement exercés. Par contraste
chômage, ignorance, carences sanitaires, alimentaires ou culturelles,
sont des signes révélateurs d'une société injuste.
Comme il faut bien trouver les moyens financiers pour
permettre l'exercice de ces droits économiques et sociaux, cette
conception de la justice sociale est très proche de celle de la
répartition des revenus, à cela près qu'ici la société ne doit pas
garantir de l'argent pour tous, mais l'équivalent de ce qu'on peut
se procurer avec l'argent. Cet équivalent est bien sûr laissé à
l'appréciation de la société. Et on suppose, une fois de plus, que
l'unanimité peut se faire autour des résultats.
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| LES INDIVIDUS
RESPECTENT LES REGLES |
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HAYEK et quelques autres ont montré l'impossibilité
d'une unanimité autour de résultats.
Les individus ne sont pas ignorants des mécanismes de
la redistribution au point d'hésiter durablement sur ce qu'une mesure
sociale peut représenter comme avantages ou coûts nouveaux pour
eux. Ils cherchent à améliorer leur sort personnel, et ils seront
toujours tentés de crier à l'injustice tant que leurs aspirations
ne seront pas satisfaites. Sur ces bases là aucune société ne saurait
être juste.
La seule chose qui puisse faire l'objet d'un accord
généralisé, c'est la procédure qui règle les relations entre individus
dans leur quête personnelle de progrès. La société écarte l'injustice
quand les individus respectent les règles du jeu, quand il y a une
reconnaissance généralisée de ce qui est interdit et pas, et de
la nécessité de respecter les interdits.
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LES REGLES
S'IMPOSENT A TOUS
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Pour que la vie en société soit possible, il faut en
effet que les individus se réfèrent à une même règle : les règles
sociales s'imposent à tous. On ne peut imaginer que chacun conduise
du côté de la route qui lui semble personnellement le meilleur.
Une juste conduite est celle qui est conforme à la règle.
Une société juste exclut la possibilité que certains
échappent à la règle, et entendent bénéficier d'une règle particulière,
d'une loi privée. Priva lex : privilèges. La justice se mesure à
l'absence de privilèges. C'est donc une affaire de droit.
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JUSTICE ET
ÉTAT DE DROIT
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On découvre ainsi les liens nécessaires qui s'établissent
entre justice et état de droit.
L'état de droit est une situation dans laquelle la règle
de droit s'impose à tous, y compris à ceux qui détiennent le pouvoir
politique.
Il est sans doute difficile d'obtenir de simples particuliers
qu'ils se reconnaissent mutuellement des droits et des obligations
et s'abstiennent de contraintes injustes. Mais il est encore plus
difficile d'obtenir cette abstention d'injuste contrainte de la
part de ceux qui détiennent le pouvoir politique, qui veut se légitimer
habituellement par un nécessaire monopole d'exercice de la contrainte.
De la Magna Carta au libéralisme moderne, la lutte pour
soumettre les gouvernants au droit et pour assurer l'état de droit
n'a jamais cessé.
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COMMENT NAISSENT
LES REGLES JUSTES ?
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Mais les particuliers et les gouvernants ne seraient-ils
pas d'autant portés à respecter la règle sociale que celle-ci serait
"juste" aux yeux de tous ? Comment peut naître une unanimité
autour des "justes règles" ?
Lorsque le nombre des
individus qui composent la société est limité, on peut déboucher
sur un accord que chacun a intérêt à respecter. C'est
d'ailleurs ce qui se
passe dans le cas des contrats privés : les clauses peuvent être
débattues, conclues et respectées sans nécessaire recours à une
contrainte extérieure.
Mais comment passer de règles limitées et contractuelles
à des règles sociales, qui vont devenir le droit ?
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LA SOUVERAINETÉ
POPULAIRE CONTRE LA JUSTICE
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A cette question un grand nombre de fausses réponses,
de réponses "injustes" ont été données.
La pire déformation de l'idée de droit est celle qui
le fait naître de la souveraineté populaire. C'est le mythe inventé
par Jean Jacques ROUSSEAU du "peuple législateur". La
loi naîtrait du peuple - ce qu'on peut admettre en des termes si
généraux - mais la volonté populaire s'exprime par la voix des représentants
du peuple - ce qui est inadmissible. En effet cela signifie que
la majorité des électeurs fait la loi, et que le droit est affaire
de volonté politique, soumise à variations et à spécificités.
Si les assemblées légifèrent avec la prétention de créer
le droit, on s'engage dans l'arbitraire le plus complet. Les droits
individuels ne résistent pas longtemps à l'assaut des individus
et des groupes qui ont intérêt à concevoir une législation qui soit
favorable à certains (à eux-mêmes en général) au détriment de quelques
autres, dont la vie, la liberté et la propriété sont menacées.
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LE JUGE NE
FAIT PAS LE JUSTE
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Certains estiment que le juge fait mieux que le législateur,
et peut dire ce qui est juste et ne l'est pas.
Il est vrai que dans les pays de "common law"
le juge a pour mission essentielle de découvrir le droit commun,
c'est à dire les règles qui sont susceptibles les d'obtenir un agrément
généralisé. C'est un progrès appréciable par rapport au rôle du
juge de droit civil, qui se contente d'appliquer la loi du législateur,
fût-elle injuste.
Mais le juge peut outrepasser ses prérogatives et prétendre
faire le droit à sa manière et organiser les relations sociales
à sa façon. Son arbitraire vaut alors celui du législateur.
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JUSTICE ET
TRADITION
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Si les règles ne naissent ni de la volonté populaire
ni du pouvoir du juge, quelle est leur véritable origine ?
La réponse a été en partie donnée par HAYEK dans sa
conception de l'état de droit. La règle juste est celle qui s'inscrit
dans la tradition, celle qui est lentement sécrétée par l'expérience
permanente des individus à la recherche de meilleures procédures
de vie en commun.
Le droit est donc le fruit d'une sélection historique
; il ne peut se construire ou se détruire en un jour, par la volonté
de quelques-uns, fussent-ils aujourd'hui majoritaires ou investis
de pouvoirs exceptionnels. Le droit se transmet, comme les histoires
que racontent les grands-pères à leurs petits enfants ; et comme
ces histoires il se modifie en se transmettant sans que personne
n'ait nettement conscience de cette transformation.
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TRADITION
ET ORDRE NATUREL
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Tout en admettant la conception d'HAYEK il reste à se
demander pourquoi certaines règles sont sélectionnées, et certaines
autres ne le sont pas.
HAYEK trouve la question dangereuse ; elle nous ramènerait
à une vision de la justice absolue. Mais on peut se référer à une
justice absolue sans avoir pour autant la prétention de la connaître.
Il suffit de pouvoir repérer ce qui est contraire à la justice,
dans l'absolu.
On peut alors soutenir que l'injustice naît lorsque
la liberté individuelle n'est plus satisfaite, lorsque la règle
va contre ce qui est naturel : naturel pour l'homme, naturel par
l'ordre dans lequel l'homme inscrit son action. Est juste ce qui
crée l'harmonie pour les hommes, l'harmonie entre les hommes. Mystérieux
ordre naturel, vers lequel tendent nos progrès sans le discerner
nettement.
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