LE MARCHE CONTRE LA JUSTICE SOCIALE

Le passage au marché remet en cause des droits acquis.
La justice sociale, alibi des conservatismes.

 
ECONOMIE DE MARCHÉ = EFFICACITÉ

Tout le monde reconnaît aujourd'hui l'efficacité de l'économie de marché. Sa supériorité sur le plan ne fait plus aucun doute. La ruine des économies planifiées s'étale au grand jour : pénuries de toutes sortes, endettement, désorganisation de la production. 
Non seulement les pays socialistes d'Europe de l'Est, mais aussi les pays les plus pauvres du Tiers Monde abandonnent la planification, s'engagent dans un programme de privatisations et s'ouvrent au libre-échange.
La rupture avec le socialisme a donc été la réaction de peuples désireux d'améliorer leur niveau de vie, et d'en finir avec la pauvreté ou la médiocrité.
Tous les espoirs sont mis désormais dans l'économie de marché. Souvent d'ailleurs ces espoirs sont démesurés, et l'on attend du passage au marché des résultats spectaculaires et immédiats - ce qui ne saurait être.

 

ÉCONOMIE DE MARCHÉ = LIBERTÉ

Mais le rejet de la planification a été aussi le rejet des dictatures qui l'avaient adoptée.
Le communisme, ce n'est pas seulement l'échec économique, c'est aussi un régime inhumain, méprisant les droits de l'homme et les libertés publiques.
La chute du mur de Berlin a été le symbole de cette soif de liberté et de dignité de peuples tenus en esclavage depuis si longtemps. Passer à l'économie de marché, c'est aussi entrer de plain pied dans le monde libre, qui est resté fidèle, plus ou moins d'ailleurs, aux principes de l'économie de marché. Marché est synonyme de liberté.

 
LES NOUVEAUX RICHES

Pourtant l'économie de marché n'a pas que des avantages aux yeux de tous. Telle qu'on la pratique, telle qu'on la comprend ici ou là, elle entraînerait un certain nombre de vices sociaux.
Une économie plus efficace ne serait-elle pas aussi une économie plus inégale ?

Dans une économie de marché tout le monde n'accède pas du premier coup à la réussite. Il y a les "nouveaux riches", ceux qui gagnent de l'argent trop vite et trop facilement au goût des autres. Leur richesse s'étale au milieu de populations qui sont encore plongées dans la misère.
L'économie de marché ne déchaîne-t-elle pas toutes les envies, toutes les passions matérielles, au détriment des valeurs spirituelles dont la défense et le renouveau ont été à l'origine des révolutions européennes ?

 
LES NOUVEAUX PAUVRES

S'il y a des nouveaux riches, il y a aussi des nouveaux pauvres. Dans une économie de marché rien ne serait prévu - apparemment - pour les laissés pour compte de la croissance.
Le chômage est un fléau que découvrent des milliers de personnes connaissant jusque là l'illusoire plein emploi des économies dirigées. Le monde occidental lui-même n'est-il pas confronté à ce fléau, et les pays les plus développés n'ont-ils pas leur "quart monde", un monde d'exclus et de mendiants ?
On a du mal à imaginer que dans un monde de richesse, voire même de gaspillages, certains en soient réduits à la soupe populaire, aux restaurants du coeur et autres formes de précarité.
Voilà donc que le dossier "social" de l'économie de marché se charge lourdement. Marché-efficacité et marché-liberté, mais aussi peut-être marché-inégalité et marché-injustice.

 
L'ÉTAT REDISTRIBUTEUR

Ces charges contre le marché sont d'autant plus facilement retenues que par comparaison l'Etat semble paré de toutes les vertus. Oh sans doute pas l'État totalitaire et oppresseur dont on ne veut plus, mais un État bonhomme et bienveillant, qui aurait pour mission de tempérer les excès de l'économie de marché.
L'Etat devrait prendre en charge les inégalités, les déséquilibres les plus frappants et introduire la justice sociale dans la vie économique.
La forme la plus souhaitable de l'intervention de l'État est la redistribution. L'État redistributeur prélève sur les uns pour donner aux autres, et distrait de la production nationale ce qui est nécessaire à l'intérêt général et bénéficie à tous.

 
JUSTICE SOCIALE = REFUS DU MARCHÉ

En réalité on s'apercevra bien vite que l'appel à la justice sociale n'est qu'un alibi des partisans de l'État.
Dans les économies anciennement planifiées, mais aussi dans les autres, trop de gens vivent pour et par l'État.
Ils craignent (et bien souvent à raison), que le passage à l'économie de marché pure et simple signifie une remise en cause de l'État et, à travers l'Etat, une remise en cause de leur situation personnelle.
Tout en proclamant en façade le désir d'aller dans le sens du marché, ils refusent d'avancer dans une direction dont ils redoutent qu'elle n'améliore pas leur sort, mais sûrement le dégrade.
Au nom de la justice sociale, on cherche donc à se couvrir contre les "méfaits" du passage au marché.

 
LES ACQUIS SOCIAUX

Par exemple, dans une économie socialisée, quel citoyen n'a-t-il pas obtenu, par la bonté de l'État, quelques droits "sociaux" auxquels il ne veut pas renoncer ? CEAUCESCU lui-même a été crédité, par un grand nombre de Roumains, de l'immense mérite d'avoir donné un logement à chaque famille. N'est-ce pas le même sentiment qui explique l'attachement des Français (ou des autres) aux H.L.M. ? Si le logement dit "social" est distribué gratuitement ou à moindre coûts apparents par l'État, on accepte difficilement les perspectives de privatisation des HLM, et l'abandon de l'immobilier au seul jeu de l'offre et de la demande.
De la même façon, les États ont garanti depuis cinquante ans un très grand nombre de ces avantages sociaux, apparemment gratuits : la retraite, la santé, l'éducation, la culture.
Sans doute ces garanties ont-elles été fallacieuses dans la plupart des pays. Mais on n'est pas prêt à les abandonner pour autant, on n'est pas prêt à s'en remettre au marché.

LES PRIVILEGES DES DIRIGEANTS

Parmi ceux qui ont hérité  de la plus grande masse de droits, il y a évidemment les dirigeants des anciens régimes, les notables de toutes sortes qui avaient su se faire reconnaître beaucoup de privilèges. La misère qui frappait la masse de la population ne les concernait guère, et ils avaient tout pour bien vivre : voitures, datchas, voyages à l'étranger, etc.
Ceux-là ne veulent évidemment pas d'une économie de marché "sauvage" qui les ferait rentrer dans le rang, qui supprimerait le secteur public et rendrait inutile l'administration économique du pays qui fonde leur pouvoir et leur richesse.
On observera que la situation n'est pas radicalement différente dans les pays occidentaux. Ici également les dirigeants de toutes sortes, issus de l'économie dirigée et socialisée, craignent une remise en cause de l'État et des privilèges qu'il leur a apportés. Ce sont souvent ces "bons apôtres" qui apeurent les populations en dénonçant les injustices du marché. Ils craignent surtout pour leur propre avenir. Ils vivaient de l'oppression, ils tentent de repousser la liberté.

 
DES DROITS DE PROPRIÉTÉ SANS OBJET

Une autre façon de freiner ou de bloquer le passage au marché est d'invoquer les injustices que pourrait créer la reconnaissance de nouveaux droits de propriété.
Quand tout appartient à l'Etat, comment assigner la propriété à des individus ?
On peut dire  que tous les citoyens devraient avoir un droit. Ou on peut faire droit aux anciens propriétaires, quand on les connaît. Ou on peut reconnaître des droits particuliers aux travailleurs, ou à leurs syndicats.
Faute de pouvoir régler simplement cette redistribution des droits, on en concluera que le marché ne peut concrètement s'organiser.
Evidemment, on a oublié dans cette affaire toutes les possibilités offertes par un libre marché des capitaux, permettant par exemple d'attribuer la propriété au plus offrant.
On observera que les mêmes obstacles ont été rencontrés dans les économies occidentales quand on a entendu démanteler la propriété d'État.
Pour les privatisations, la solution économique simple qui consiste à attribuer des droits à ceux qui sont décidés à les payer a été bien souvent écartée au prétexte que cela se ferait aux dépens des droits acquis par les travailleurs, ou les nationaux, ou même les administrations !

 
LA PEUR DE L'INADAPTATION

La crainte de s'engager dans une nouvelle voie prend un tour dramatique avec le spectre du chômage. On monte en épingle le cas des États de la République Fédérale Allemande qui constituaient la RDA. On se dit que les Allemands eux-mêmes n'arriveront pas à digérer les centaines de milliers de chômeurs que le passage au marché créera inéluctablement.
Il est certain que la transition de l'économie dirigée vers l'économie libre s'accompagne nécessairement d'une réaffectation des ressources et des activités, et que cela a sa traduction en termes d'emplois. Certains emplois - factices et créés par l'administration - disparaissent, tandis qu'apparaissent de nouveaux emplois, rentables et avalisés par le marché.
Nombreux sont ceux qui ne comprennent pas cette nécessaire adaptation, ou en sur-estiment les coûts. Ils n'ont guère confiance dans le mécanisme du marché du travail et du capital, et ne connaissent pas le rôle des entreprises dans ce processus de mutation.
C'est d'ailleurs au nom des mêmes réticences  que de nombreux gouvernements occidentaux subventionnent des entreprises et des activités périmées et privent de leurs chances des gens et des secteurs dynamiques. La rançon, à n'en pas douter, est le chômage, qui est bien plus le résultat du refus du changement que du changement lui-même.

 
LE REFUS DE LA CONCURRENCE
 

Comme l' économie de marché implique l'ouverture au libre échange, elle a contre elle tous ceux qui ne veulent pas être exposés à la concurrence. Ils sont quelques-uns en Europe de l'Est, dont la situation serait compromise si leur entreprise devait être soumise à la sanction de la compétition internationale.

Mais ils sont encore plus nombreux en Europe de l'Ouest, parce qu'ils se rendent compte que la concurrence les menace. Ils essaient d'empêcher par tous les moyens le jeu du marché - évidemment au prétexte que les autres "ne jouent pas le jeu". Opposés aujourd'hui aux Japonais, ils le seront demain aux productions et aux travailleurs de l'Est. Voilà comment on rêve de faire de la CEE une forteresse capable de protéger les pays de la Communauté contre les agressions étrangères. On veut bien se réjouir de la libération des peuples de l'Est, mais à condition qu'ils restent chez eux, et soigneusement tenus à l'écart du marché mondial - réservé à une "élite".

 
LA JUSTICE SOCIALE, CONSPIRATION CONTRE LE CHANGEMENT
 

Bien évidemment, tous ceux qui ont intérêt à se protéger contre la concurrence, tous ceux qui craignent les effets des changements, tous ceux qui songent à la perte de leurs privilèges ou de leurs fallacieux "droits acquis" ne peuvent plaider leur cause en révélant leurs vraies raisons.
Ils vont donc évoquer la fameuse "justice sociale". Ils vont dénoncer les vices sociaux du marché et exiger des aménagements de nature à maîtriser l'économie de marché.
Certains le feront de bonne foi. Après tout, ils ne savent rien des perspectives du marché ; ceux-là même qui vivent en économie de marché depuis des siècles en ont-ils la science ou la prescience ? Il est donc sans doute nécessaire de mieux explorer, de mieux expliquer les règles du marché. Nécessaire en particulier de se demander si le marché est réellement aussi "injuste" qu'on le dit.
Mais d'autres ne sont pas d'aussi bonne foi. Et la justice sociale est au coeur d'une vaste conspiration contre le changement. Les corporations, les syndicats, les nomenklaturas, les administrations de toutes sortes n'ont aucun intérêt à ce que s'élargisse l'espace du marché et se restreigne celui de l'Etat protecteur et redistributeur. Ils n'hésitent pas à exploiter les légitimes impatiences nées de plusieurs années de désastre, ou encore la montée du chômage (fût-elle transitoire). Multipliant les efforts pour rendre inopérante l'économie de marché, ils s'empressent de dénoncer les crises présentes, les problèmes nouveaux, qui ne sont en fait que le lourd héritage de l'économie planifiée étatique. Il faut dire  la vérité sur le marché, mais il faut aussi la dire sur les adversaires du marché, même quand ils avancent derrière le bouclier de la justice sociale.

   
Les nouveaux riches Le refus de la concurrence