DONNER SON VRAI SENS A LA DEMOCRATIE

La reconstruction de la société civile et le respect de la subsidiarité. La désétatisation, la concurrence des pouvoirs par le fédéralisme : Europe et Etats Unis.

 

LA POLITIQUE DETRONEE

Toutes les réformes susceptibles d’ouvrir la route de la liberté se ramènent à une réduction du champ du politique. HAYEK parlait de « détrôner la politique », qui a envahi tous les aspects de la vie en société.

Mais la résistance à une telle entreprise est vigoureuse, et beaucoup de pays subissent la « tyrannie du statu quo ». Les forces ayant intérêt à maintenir un Etat Providence, parce qu’elles en tirent pouvoir et avantages, se coalisent pour bloquer toute volonté de changement. Ce qui rend leur action si efficace, c’est qu’elles s’appuient sur la démocratie, dont elles ont canalisé et perverti le jeu.

 
LE VRAI SENS DE LA DEMOCRATIE

A la suite de Benjamin Constant, HAYEK a opposé deux conceptions de la démocratie : l’une est assimilée à la loi de la majorité, l’autre à la protection de la minorité. Il va de soi que seule cette dernière est conforme à la liberté individuelle : la démocratie doit préserver chaque être humain contre les abus et les attaques du pouvoir politique, quel qu’il soit. La démocratie repose sur l’état de droit.

Bien au contraire, la plupart des démocraties occidentales soumettent les citoyens à la volonté populaire, telle qu’elle s’exprime par le suffrage universel : les minorités sont réduites au silence et à l’oppression quand la majorité le décide.

C’est aussi la majorité qui, dans le cadre de la législature, fait et défait le droit jusqu’à la dénaturer.

Comment empêcher cette dérive de la démocratie ?

 
DESETATISATION

HAYEK indique davantage le but à atteindre : désétatiser, que les moyens pour y parvenir. Il est sûr que le jeu démocratique se calme, et les groupes de pression tournent dans le vide, si le domaine d’intervention de l’Etat se réduit jusqu’à un Etat « veilleur de nuit » gardien des droits individuels.

Mais le chemin de l’Etat providence à l’Etat minimum est bien long.

HAYEK mise beaucoup sur l’effet des privatisations. D’une part elles sont inévitables de plus en plus imposées « de l’extérieur », par les exigences de la compétitivité mondiale.

Les gouvernants et leurs clientèles peuvent tout au plus, comme en France, les retarder par des poussées protectionnistes et xénophobes.

D’autre part les privatisations sont exemplaires : elles font vite apparaître la supériorité de l’action responsable sur l’arbitraire administratif. Enfin, elles sont profitables : elles économisent beaucoup de subventions et de coûts liés au monopole, et elles permettent ainsi un allégement fiscal.

 
DECENTRALISATION

HAYEK vante aussi les mérites de la décentralisation. Le renforcement des pouvoirs locaux au détriment du gouvernement central permet aux individus de participer plus réellement et plus efficacement à la vie publique. Dans les pays de tradition jacobine comme la France, le citoyen est tellement loin des décisions politiques, prises par la capitale, qu’il se désintéresse de la chose publique, laissant libre champ aux lobbies et aux professionnels de la politique. On se rappelle qu’une partie des premiers succès de REAGAN s’explique par sa violente opposition à tout ce qui se faisait à Washington.

Un peu partout dans le monde on observe une reviviscence des sentiments régionaux, provinciaux. HAYEK faisait remarquer que cette participation à la démocratie locale devait être le contre-poids de relations économiques mondialisées désincarnées et virtuelles. Les individus ont besoin d’un enracinement, et cette participation à la démocratie locale est fortement souhaitable.

 
FEDERALISME

Enfin HAYEK a été un adversaire résolu du concept de souveraineté, et en particulier de souveraineté nationale. Il estimait que cette prétention de n’admettre qu’une source du droit et du pouvoir (ce qui est la signification de la souveraineté) était le pur fruit du constructivisme et n’apparaissait qu’au XVI° et XVII° siècle pour justifier rationnellement l’absolutisme.

Il est nécessaire, pour la protection de leurs droits individuels, que les citoyens puissent bénéficier de la diversité des sources juridiques et des pouvoirs politiques et ne soient plus tenus en esclavage par leurs Etats « souverains ».

Bien que le pouvoir de Washington soit bien trop développé, c’est grâce à leur fédéralisme que les Américains ont pu se protéger contre les abus de ce pouvoir. L’Europe pourrait aussi se donner un visage confédéral, au lieu de se laisser emporter par la tentation unitaire, qui n’a d’autre effet que de substituer une souveraineté élargie à une souveraineté nationale.

 
LA SUBSIDIARITE

Bien qu’il n’utilise pas le terme, et se réfère constamment à l’ordre social spontané ou étendu, HAYEK est un partisan de la subsidiarité, compris au sens d’Alexis de TOCQUEVILLE.

Dans une société de libertés, l’initiative de l’action appartient par priorité à ceux, individus et groupes, qui sont directement concernés : la société civile règle ses propres affaires. La société politique n’intervient qu’à titre subsidiaire. Encore faut-il considérer qu’au sein de la société politique, c’est l’échelon local qui doit intervenir si la société civile fait appel à lui, puis l’échelon régional ou national si nécessaire, puis enfin, le niveau transnational ou mondial.

En ce qui concerne ce dernier, HAYEK fait remarquer (et cette remarque prend tout son sens à l’heure actuelle) que les gouvernements s’engagent dans une mauvaise voie quand ils cherchent à créer un gouvernement ou une autorité politique mondiale alors qu’ils devraient accepter en commun les règles d’un droit international, jadis proposé par Grotius avec « le droit des gens ».

 
HAYEK A ETE ECOUTE

En dépit des difficultés de la désétatisation, en dépit des exigences et parfois de l’imprécision du rêve hayékien, certains pays ont suivi les indications de HAYEK, et bien leur en a pris. L’Angleterre est sortie du chaos travailliste et keynésien avec Margaret THATCHER. Les Etats Unis ont renoué avec le plein emploi et la croissance grâce à REAGAN. La République tchèque avec Vaclav KLAUS, la Hongrie avec Viktor ORBAN, la Pologne avec Laszec BALCEROWICZ ont maîtrisé leur transition au marché, alors que bien des pays ex-communistes restent prisonniers des féodalités et des maffias héritées de l’ancien régime.

C’est peut-être pour avoir été écouté qu’HAYEK cristallise tant d’oppositions, pour ne pas dire tant de haines, en France en particulier.

 
LE PREALABLE DE L’OUVERTURE DEMOCRATIQUE

En France, pour mettre les préceptes hayékiens prochainement en application, il faudra satisfaire à deux préalables.

Le premier préalable est le déverrouillage du système des partis. Simples syndicats électoraux, sans doctrine ni projet, ballottés par des vents idéologiques contraires, les partis français n’en contrôlent pas moins la vie publique, et ôtent aux citoyens toute occasion et toute envie de participer à la démocratie française. Voilà qui explique d’une part le discrédit qui touche les partis, d’autre part la pérennité des hommes et des formations. Personne n’en veut, mais il sont toujours là.

La loi sur le financement des partis politiques est un signe de « l’exception française ». Les partis ne peuvent recevoir de fonds que de l’Etat, et en proportion des sièges acquis ! L’origine de cette loi unique au monde est idéologique : seul l’argent public est propre. En privant les citoyens du droit de donner leur argent à qui bon leur semble et de soutenir de nouveaux hommes porteurs de nouvelles idées, la classe politique a trouvé un moyen imparable pour ne pas élargir le cercle. Les « recompositions » se font à l'intérieur du monde des initiés. Si on ajoute que, non contents de constituer un cartel ces partis sont étatistes, jacobins et parisiens, on voit que les chances de participation des Français à la vie démocratique sont bien minces.

Il faut évidemment en finir avec cette caricature indigne d’un pays civilisé.

 
LA RECOMPOSITION DE LA SOCIETE CIVILE

Le deuxième préalable est que la société civile retrouve vigueur et initiative.

Les hommes libres qui la composent ne peuvent défendre la démocratie et la liberté que s’ils s’impliquent dans la vie publique.

Hélas, les uns par désenchantement, les autres par découragement, beaucoup préfèrent se réfugier dans des votes négatifs ou dans l’abstention.

Certes, comme HAYEK le faisait remarquer, les amis de la liberté et les adversaires de l’Etat sont trop nombreux pour s’organiser sans frais ; peut-être même sont-ils inorganisables ?

 
REVITALISER LA SOLIDARITE VOLONTAIRE

L’expérience montre pourtant, comme en Italie, le réalisme et la puissance des réseaux de citoyens réunis par des convictions communes. Pourquoi ne pas serrer la trame du réseau libéral français ? Cela aurait évidemment plusieurs avantages :

-      alertés par les réactions d’électeurs, les politiciens seraient peut-être davantage à leur écoute ; peu à peu les chances électorales du libéralismes apparaîtraient ;

-         un contrat moral pourrait alors s’instaurer entre société civile et classe politique ; comme les Républicains l’ont fait aux Etats Unis en 1996 avec le « Contrat pour l’Amérique » les choses seraient claires entre élus et électeurs. La confiance et la crédibilité renaîtraient ;

-         un réseau de libéraux français pourrait s’articuler avec les réseaux européens et mondiaux pour tirer leçon des expériences et des progrès vécus chez nos partenaires et voisins dans la voie du libéralisme et pour mesurer les bienfaits qu’ils en ont retiré.

-         Cela semble beaucoup pour des gens qui ont été abusés, déçus, qui paient un lourd tribut historique au colbertisme, au jacobinisme, au bonapartisme et au communisme, et qui sont aujourd’hui dominés par une énarchie saint-simonienne. Mais si la liberté est la condition de la dignité de l’homme, la dignité de l’homme est de défendre la liberté.