LES PERSPECTIVES DU MARCHE

Le marché, solution aux problèmes des Européens : monnaie, emploi, protection sociale, environnement.
Le marché, le libre-échange, la concurrence, facteurs d'intégration.

 

L'EUROPE DIVERSE, L'EUROPE PARTAGEE

Les Européens sont à l'Ouest et à l'Est. Mais l'Ouest et l'Est ne sont pas homogènes non plus.
Les Européens doivent donc faire l'apprentissage de leur diversité : niveaux de développement différents, industrialisation inégale, tradition marchande ou financière, population fortement ou faiblement motivée. De plus, les priorités européennes se dégagent bien mal. Faut-il reconvertir complètement les économies naguère socialisées ; faut-il socialiser les économies de marché ? Comment répartir la main d'oeuvre, les capitaux ? Plusieurs choix s'offrent aujourd'hui, et trouvent les Européens partagés.
Pour vaincre la diversité, pour arrêter les priorités, on peut évidemment faire confiance à une administration européenne, qui serait elle-même l'émanation de gouvernements acceptant la coopération. Mais on sait déjà qu'une telle solution serait à la fois irréaliste parce qu'aucun consensus durable ne saurait être trouvé entre une vingtaine de gouvernements - et dangereuse - parce qu'elle nous amènera à la technocratie européenne.
Alors, dans ces conditions, pourquoi ne pas faire confiance au marché ? Par ses vertus le marché est capable d'harmoniser et de coordonner. Il peut permettre de découvrir des priorités acceptables de tous.

 
LE MARCHE, PROCEDE DE COORDINATION

C'est le grand mérite de Frédéric HAYEK d'avoir redécouvert chez Adam SMITH cette théorie de la main invisible : le marché est un procédé de coordination que l'on a du mal à percer, mais qui s'inscrit dans un ordre social bénéfique.
Le marché va permettre à des intérêts très opposés, à des points de vue très différents, de se rencontrer.
Plus il y a diversité, plus le savoir et l'information sont éclatés, plus le recours au marché est inévitable, tandis que le gouvernement centralisé devient impraticable. Ainsi le marché est-il la réponse à la complexité. Voyons les défis que la complexité européenne lance au marché, et quelles sont les raisons de penser que ces défis seront relevés.

 
LA MOSAIQUE MONETAIRE

Voici déjà le puzzle monétaire, qui ne manque pas de rendre très difficiles les relations commerciales et financières entre Européens.
Même au sein du système monétaire européen, la coordination n'a jamais été possible, en dépit des disciplines que la Communauté voulait strictes. Les deux monnaies réputées le plus étroitement liées, le Franc français et le Deutschemark, n'ont cessé de diverger, parce que la politique monétaire des banques centrales respectives n'a jamais été la même.
Le problème est encore plus grave avec les monnaies d'Europe de l'Est, très souvent inconvertibles, sinon en droit du moins en fait.
Les Allemands ont résolu le problème de l'harmonisation monétaire en intégrant les Allemands de l'Est dans la zone Deutschemark ; ils ont accepté de garantir la circulation monétaire sur l'ensemble du territoire économique allemand réunifié. Mais qui peut imiter les Allemands, et qui le veut d'ailleurs ?
La Communauté Economique Européenne rêve toujours de créer un Ecu, monnaie commune aux Douze, qui serait gérée par un système bancaire fédéral. Mais on ne sait rien de la façon dont ce pouvoir monétaire supranational serait organisé, ni de la politique que suivrait ce système fédéral.
Aussi la solution la plus vraisemblable consistera-t-elle, purement et simplement, à laisser chacune des monnaies européennes circuler librement sur l'ensemble des territoires européens. Les banques centrales incapables de gérer correctement leur monnaie disparaîtront de la scène, du moins internationale.
La concurrence des monnaies et le jeu du marché des changes suffiraient donc à régler le problème monétaire européen.

 

LE DEDALE FISCAL

A la mosaïque monétaire s'ajoute le dédale fiscal. Il est facile de se perdre dans les méandres des diverses législations fiscales. En Europe de l'Ouest les taux de T.V.A. ne sont pas uniformes ; la T.V.A. est ignorée dans la plupart des pays de l'Est.
Les assiettes fiscales sont diverses, tout comme la répartition entre impôts directs et indirects.
Ici la fiscalité est redistributive, là elle se veut la plus neutre possible. Ici on pénalise les riches qui réussissent, là on les encourage. A cet imbroglio des fiscalités nationales il faut ajouter celui qui provient des fiscalités locales.
Comment imaginer que les gouvernements parviennent à un accord à Douze, et à plus forte raison à 18 ou à 26 ?
Là encore, la seule manière de rapprocher les systèmes fiscaux est l'effet de contagion, provoqué par la mise en concurrence des systèmes fiscaux. Cela suppose évidemment une totale liberté d'implantation, des entreprises et des particuliers, une libre circulation des capitaux.

 
MENACES SUR L'EMPLOI

La fiscalité a des conséquences profondes sur l'emploi. Mais l'emploi dépend aussi des niveaux de salaire, et des facilités plus ou moins grandes offertes aux entreprises ici ou là.
L'irruption des travailleurs de l'Est dans le concert Européen pose déjà de nombreux problèmes. Certes leur niveau de productivité est plus faible. Mais les rémunérations sont tellement basses dans les régimes socialistes (au prétexte qu'un certain nombre de prestations sont gratuites) que le risque de chômage semble accru, à l'Ouest sûrement. Les syndicats ouest-allemands ont d'ailleurs déjà réagi, en cherchant à fermer "leur" marché du travail à la main d'oeuvre immigrée. A l'Est le chômage n'est pas exclu, parce que la réorganisation de l'économie fera apparaître tous les emplois factices, qu'il faudra bien supprimer ou diminuer.
Comment trouver une solution à ce fléau du chômage ? Simplement comme on l'a fait aux Etats Unis et au Japon dans les années quatre vingt. En laissant librement se créer de nouvelles entreprises, ce qui suppose un allégement de la fiscalité et de la réglementation. Quant au niveau des rémunérations, il pourra augmenter ici et diminuer là, au gré des indications du marché. Ces adaptations sont évidemment impensables dans un contexte de "droits acquis" où les syndicats et les firmes n'accepteraient pas de remettre en cause les contrats de travail et les rémunérations existantes.

 
DUMPING SOCIAL

On objectera à ces adaptations par le marché du travail que celui-ci est loin d'être homogène puisque les législations du travail et le niveau de protection sociale diffèrent grandement d'un pays à l'autre. N'est-il pas à craindre, dans ces conditions, que l'avantage aille aux pays qui assurent le moins d'avantages et de protection aux travailleurs ? Le risque de "dumping social" a déjà été évoqué à plusieurs reprises par Jacques DELORS, qui a proposé pour y répondre l'idée d'une charte sociale.
Mais si l'idée de la charte a été acceptée, ses modalités ne sont pas près d'être arrêtées.
Aucun gouvernement n'acceptera en effet de remettre en cause fondamentalement sa politique sociale. Les choses se compliquent encore avec l'apparition des pays de l'Est : ici la protection sociale est très développée dans les principes, et très élémentaire dans les faits. En réalité on devra peu à peu s'acheminer vers des formules de protection sociale allégée, combinée avec une protection individuelle renforcée par le jeu des assurances.

 
ENVIRONNEMENT ET PROPRIETE

L'environnement est également une préoccupation des Européens.
On constate d'ailleurs que les pollutions et la détérioration des ressources et sites naturels sont bien plus prononcés à l'Est qu'à l'Ouest ; un certain nombre de dégradations de la nature sont venues d'Est en Ouest. Ici encore, les gouvernements européens tentent d'imposer des solutions communes ; mais naturellement ils se heurtent à la mauvaise volonté souveraine des uns ou des autres.
La seule manière efficace de protéger l'environnement est de développer les droits de propriété individuels. La plupart du temps c'est parce que ceux qui portent atteinte à l'environnement n'en sont pas propriétaires qu'ils se conduisent en irresponsables. La propriété publique des forêts, des sites, des ressources naturelles, est un profond stimulant de la pollution. Ce n'est donc pas en augmentant les interventions de l'Etat, mais en développant des procédures du marché, qu'on peut espérer venir à bout de certains fléaux ressentis au niveau européen.

 
LE MARCHE PROCEDE D'INTEGRATION

Non seulement le marché est la réponse technique à la plupart des problèmes nés de la diversité européenne, mais il est aussi un formidable moyen de changer les comportements individuels, et de rapprocher des gens jusque là séparés, sinon opposés.
On ne redira jamais assez cette vertu d'intégration par le marché. Un bon exemple en est fourni par la réunification des deux Allemagne. Si l'on avait adopté en la circonstance la procédure classique, qui passe par la constitution d'un nouvel Etat allemand, avec définition des compétences à différents niveaux, et en tenant compte du problème si délicat de la défense commune (dans le contexte des deux blocs), il aurait fallu plusieurs mois, sinon plusieurs années aux Allemands, pour se réunifier.
Le chancelier KOHL a adopté une autre démarche, il a brûlé les étapes de la réunification économique. Il a mis en place les institutions de nature à créer immédiatement un marché libre et unique : une monnaie commune, une libre circulation des produits et des hommes. Dans ces conditions, la réunification a été un fait accompli en moins d'un an. On n'a pas réunifié les Etats Allemands, on a réunifié les Allemands eux-mêmes : qu'est-ce qui était le plus important ?

 
LE LIBRE ECHANGE COMME LES DIFFERENCES

Ce que les Allemands ont connu, parce qu'on a fait confiance au marché, n'est que la conséquence d'un grand principe : le libre échange gomme les différences.
C'est vrai au niveau des individus. Il est plus facile à des personnes ou des familles isolées de s'intégrer dans une société marchande que dans une société administrée : ici l'installation et la survie dépendent de l'affiliation au groupe, de la reconnaissance et des relations. Dans une économie de marché, seuls le mérite et les performances individuelles entrent en ligne de jeu ; on ne juge les gens ni à leurs origines, ni à leur race, ni à leurs convictions.
C'est vrai aussi au niveau des nations. Les craintes et les oppositions ancestrales entre nations proviennent souvent d'incompréhension, et sont attisées par les politiques des Etats-nations. Le libre échange permet à des Européens de nations différentes d'apprendre à se rencontrer, à s'estimer, à respecter leurs différences. Ici la différence n'est plus source d'animosité, elle est source de complémentarité.

 
ACCEPTER LA CONCURRENCE

Evidemment, pour que toutes ces vertus du marché puissent se développer, encore faut-il que le fonctionnement dudit marché ne soit point contrarié.
On a déjà évoqué le danger du protectionnisme et du nationalisme, qui créent un climat de "guerre économique" et qui n'arrangeront rien aux problèmes européens.
Cela doit être vrai non seulement entre les pays Européens de l'Ouest et de l'Est, mais aussi à l'égard des pays tiers.
Voilà pourquoi on rejettera aussi bien l'idée d'une intégration "progressive" de l'Europe de l'Est dans le cercle des échanges occidentaux (ce n'est qu'un prétexte pour se protéger contre la concurrence dans certains domaines) que l'idée de la défense commune de l'espace européen contre les agressions extérieures. On voudrait par là même considérer que l'Europe est une chasse gardée aux Européens et on priverait tous les Européens des effets bienfaisants de la concurrence mondiale.

 
PRIVATISER TOTALEMENT

De même la privatisation doit être complètement réalisée. Si en Occident elle a progressé très vite (sauf en France où elle est bloquée actuellement), elle n'apparaît que bien timidement encore à l'Est. L'absence d'un marché des capitaux ouverts, et notamment aux investisseurs étrangers, y est pour beaucoup. Pourtant c'est la seule façon de modifier rapidement les comportements dans les entreprises, et de saisir les opportunités économiques.
A l'Ouest comme à l'Est, les privatisations doivent être l'occasion d'un recul généralisé de l'Etat. Les frontières du "service public" doivent être repoussées et les missions de l'Etats et des administrations locales doivent être réduites à leur plus simple expression. C'est à tort qu'on additionne les obstacles sur la route de la privatisation. Il y a toujours sur le marché des capitaux des occasions de vendre et d'acheter des entreprises dont les taux de rentabilité sont très variables. Contrairement à ce que l'on dit, les privatisations n'épuisent pas l'épargne nationale, elles auraient plutôt tendance à la stimuler.
Enfin la privatisation est la meilleure façon de mettre fin aux privilèges et de régler les droits acquis sans trop de mécontentements.

 
LIBRE ENTREPRISE

En fin de compte les vertus du marché consistent à laisser les gens s'exprimer complètement.
C'est cette dynamique de l'effort et de l'initiative individuels qui fait le succès de l'économie de marché. Mais ce n'est pas le seul avantage. Rendre aux hommes la liberté d'entreprendre, de changer, de progresser, c'est leur rendre toute cette part de dignité qu'ils avaient perdue dans un régime conçu pour la subordination, l'assistance et l'asservissement.
Le marché n'instaure pas la loi de la jungle ou le règne du plus fort. Ceci est réservé aux régimes dictatoriaux qui consacrent définitivement le pouvoir de quelques-uns sur une masse d'esclaves. Le marché instaure la loi du mérite et de l'effort et la réussite des meilleurs.
Le futur appartient au marché. C'est vrai pour le monde entier ; c'est vrai aussi pour les Européens.

   
Une carrière sans frontière La route de la servitude Hayek contre le rationalisme constructiviste