DYNAMIQUE INSTITUTIONNELLE
 

A l’occasion de la troisième journée de l’Université d’Eté (mercredi 1er septembre 2005), nous cherchions à déterminer quel était l’environnement institutionnel et culturel favorable au développement de l’esprit d’entreprise. Justina Miklaszewska, professeur de philosophe et de sociologie à l’Université de Cracovie, nous faisait part de l’exemple de la Pologne.

 

Justina Miklaszewska : L’avantage concurrentiel des nations : l’exemple de la Pologne

 

Selon James Buchanan, l’un des maîtres de l’école du Public Choice, le bien-être dépend du comportement de tout un chacun vis-à-vis du travail. A cet égard, il existe des distinctions entre économies de marché et économies socialistes qui mettent en exergue le rôle de la tradition et de « l’imagination historique » dans le processus de transition vers l’économie de marché. Le rôle de la Pologne dans la révolution contre le régime communiste dû, en partie, à la position historique de l’église catholique, en est une parfaite illustration.

Que vaut dans ces conditions l’expérience socialiste dans la tradition entrepreneuriale ? Si l’esprit d’entreprise émerge indéniablement dans les économies en transition, l’absence de créativité suscitée par les régimes socialistes durant de longues décennies constitue certainement un lourd héritage. Ceux qui ont un pouvoir dans la bureaucratie ne tireront-ils pas avantage des opportunités offertes par les changements institutionnels ? Auquel cas, le problème est de savoir s’il y aura des entrepreneurs capables de stimuler l’économie.

Les travaux de Michael Porter sur l’avantage concurrentiel national permettent de traiter ces questions. Dans son ouvrage, The Competitive Advantage of nations, Porter recherche :

1 pourquoi les nations gagnent des avantages concurrentiels dans des industries particulières ;

2 ce qu’est l’avantage concurrentiel ;

3 comment les actions particulières du gouvernement le créent ou le détruisent.

Pour ce faire, il recherche l’impact des valeurs culturelles sur la croissance économique. Il décrit la culture économique comme un ensemble de croyances, d’attitudes et de valeurs qui sont connectées avec l’activité économique des individus. Il en ressort que les habitudes de travail, d’épargne ne sont pas suffisantes pour atteindre le bien-être. Le bien-être d’un pays ou d’une région dépend de sa productivité totale et de la compétitivité de l’industrie locale plutôt que du contrôle des ressources ou de l’obtention de privilèges.

Afin de permettre la création de richesses, le gouvernement devrait donc promouvoir la libre concurrence et soutenir tout spécialement les branches concurrentielles sur le marché mondial.

De plus, Porter suppose que bien que la culture économique d’une société soit ancrée dans la tradition, un pays peut la changer très rapidement par la formation économique, capable de la faire accepter dans le cercle des affaires. Toute tentative gouvernementale visant à l’imposer serait inefficace. Il en est pour preuve les activités illégales que les gouvernements ne parviennent pas à juguler.

Porter suppose encore que lorsque la tradition des nations constitue un véritable obstacle à la prospérité économique, la mondialisation, en instaurant la concurrence, force les nations à accepter la logique de la productivité, sans qu’il y ait pour autant harmonisation ou rejet des valeurs nationales.

 

L’exemple de la Pologne

La Pologne est entrée dans l’économie de marché en 1989. La politique de privatisation mise en œuvre par le gouvernement libéral polonais dans la période 89/93 était cruciale pour le passage de l’économie socialiste à l’économie de marché. Balcerowicz cherchait alors à maîtriser l’inflation, à privatiser les entreprises d’Etat et  à  doter  l’économie  d’un  secteur  privé  fort. En 1993, le secteur privé produisait déjà plus de 50% du PIB et le nombre des employés de ce secteur excédait celui du public malgré de nombreuses difficultés dues à l’ampleur de la tâche à réaliser (8 000 entreprises attendaient d’être privatisées) ; à l’octroi de droits de propriété partiels aux travailleurs sans les responsabilités économiques correspondantes, de telle sorte qu’ils s’opposaient souvent à la privatisation ; ou encore au transfert de droits de propriétés aux citoyens qui les revendaient aussitôt.

Il existe encore aujourd’hui quelques groupes de pression protestant contre la politique de privatisation : dans l’industrie des charbons et de l’acier le gouvernement doit négocier le départ d’environ 170 000 personnes, et leur indemnisation, tandis que dans l’industrie agricole le nombre de fermiers devra passer de 2 millions à 100 000 après une période de transition. Cependant les perspectives globales sont plutôt encourageantes.

Tout d’abord, les réformes libérales ont attiré de nombreux investisseurs étrangers. Les privatisations qui ont fait appel aux capitaux étrangers dans l’industrie polonaise connurent un véritable succès : la compagnie américaine Pepsi Co et la compagnie Suisse Nestlé ont investi dans l’industrie alimentaire ; ING Bank est devenue un investisseur stratégique dans le domaine bancaire ; des compagnies Allemandes (e.g. Henkel) ont quant à elles acheté plusieurs petites firmes dans l’industrie des lessives. Pour le moment, la politique de privatisation se concentre sur les banques. Environ 80% des actifs du capital du secteur bancaire sont étrangers et seulement trois banques sont détenues par l’Etat.

D’autre part, les réformes à l’origine de l’avènement d’un marché libre ont également généré de la croissance économique. Les transformations économiques ont été accompagnées d’un nouvel ordre politico-légal. Une nouvelle constitution polonaise a été votée par le Parlement en 1997. En conséquence, l’Etat polonais est devenu une démocratie libérale constitutionnelle dans laquelle les droits humains et les libertés civiles tout comme la séparation des pouvoirs, la propriété privée et la justice sociale sont protégés. Mais si l’environnement démocratique est aussi crucial pour la démocratie politique que l’est un environnement concurrentiel pour l’économie de marché, est-ce assez pour garantir la prospérité économique de la Pologne en tant que membre de l’Union européenne ? Certainement pas.

Car si le gouvernement crée ces institutions, ce sont les entrepreneurs qui décident de leur efficacité. Et l’héritage du régime socialiste précédent ne rend pas les choses plus simples si l’on pense à la corruption et aux influences. Aussi, le problème le plus important est désormais de changer les mentalités et d’apprendre aux entrepreneurs à préserver les règles éthiques, à se concentrer sur la qualité des produits et à gagner un avantage concurrentiel dans un domaine particulier de l’industrie. C’est un défi pour la Pologne si elle veut tenir le pari européen. Plus tôt nous serons capables de changer notre attitude, et de former nos entrepreneurs à accepter le paradigme de Porter sur la productivité, mieux ce sera pour nous et pour la communauté internationale.

 
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