CONCURRENCE ET ESPRIT D’ENTREPRISE
 

Troisième matinée de l’Université d’Eté (Aix, Mardi 31 août 2004) : le Professeur Israël KIRZNER, présenté par Pierre GARELLO, prononce la conférence tant attendue, puisque cet éminent économiste de New York University doit sa renommée à sa théorie de l’entrepreneur.

 
I. KIRZNER : QUEL ESPRIT D’ENTREPRISE POUR QUELLE EUROPE ?
 

Son élargissement offre à l’Europe des perspectives tout à fait nouvelles. Depuis Adam Smith, on sait que l’ouverture des marchés est une bonne chose parce qu’elle permet une division du travail plus poussée, une plus grande circulation des capitaux et des ressources productives, bref une disparition de toutes les barrières au commerce.

Pourtant, ce n’est pas l’élargissement des marchés qui, en lui-même et de façon automatique, crée les conditions de la croissance et de la richesse des nations. La croissance ne sera effective que si le talent et l’esprit d’entreprise passent par là. La vraie question qui se pose aujourd’hui est donc celle-ci : la future Europe sera-t-elle propice à l’art d’entreprendre ?

 

Quelle est la mission des entrepreneurs ?

Pour répondre à cette question il faut évidemment savoir ce que l’on attend d’un entrepreneur, et comment il contribue à la croissance économique.

Dans mon esprit, il ne fait pas de doute que l’art d’entreprendre consiste à être vigilant aux indications du marché, ce qui se concrétise par le fait qu’un entrepreneur a un talent pour lancer des affaires, pour prendre des initiatives créatives.

Mais par contraste l’opinion des économistes sur ce sujet est assez ambiguë. On constate par exemple que toute la théorie économique des néo-classiques, quand ils veulent expliquer le marché, est bâtie sans référence aucune à l’entrepreneur. Pour eux, l’important dans la vie économique est de faire les bons choix en matière d’affectation des ressources productives. C’est le concept de Lionel Robbins, qui indique que pour des buts et des moyens donnés il y a une manière et une seule d’optimaliser la production.

Il s’oppose à l’approche de Ludwig von Mises, qui prend en considération l’action humaine, dans laquelle il y a toujours un élément entrepreneurial puisque ce sont les individus qui déterminent quels sont les buts et les moyens qui lui conviennent.

Cette opposition est lourde de conséquences. En effet à partir de la conception de Robbins on débouche facilement sur une organisation socialiste de l’économie, le système économique étant bâti autour d’un projet social donné.

Si cette conception devait être dominante demain en Europe, cela signifierait que l’on devrait s’attendre à ce que l’élargissement du marché et tout le bienfait que l’on pourrait en retirer soient plus que compensés par une extension du champ des interventions politiques en vue de réaliser un « projet social » impliquant une affectation des ressources, placée sous contrôle des pouvoirs publics – une perspective bien moins propice à la croissance économique.

Voilà donc les deux questions décisives :

1-           L’élargissement va-t-il provoquer une « offre de talent d’entreprendre » (cette expression ne me plaît qu’à moitié car il n’existe pas de véritable « marché » de la vigilance entrepreneuriale) ?

2-           L’intégration économique européenne sera-t-elle ou non propice à cette éclosion entrepreneuriale, y aura-t-il liberté d’entrée sur les marchés ou dirigisme centralisé en vue de réglementer et de mieux « répartir » l’activité économique ?

 

L’Europe, un marché ouvert ?

Commençons par nous rappeler qu’historiquement les premières initiatives entrepreneuriales, les plus innovantes et les plus importantes, ont été prises dans ce qui était alors « l’aventure marchande internationale ». Ce sont ces initiatives qui, progressivement, ont fondu le commerce national dans les échanges mondiaux. De façon paradoxale, l’élargissement de l’Europe aujourd’hui est l’héritage des marchands entrepreneurs des siècles passés.

Mais nous devons aussi comprendre les leçons de cette histoire de la mondialisation. Il y a une raison pour laquelle le commerce international a fourni à l’esprit d’entreprise les premières occasions de s’exprimer : c’est qu’à l’époque il n’y avait aucune autorité susceptible d’interdire l’entrée de produits étrangers (ce qui pouvait contraster avec la réglementation qui pesait sur le commerce domestique). Il est d’ailleurs à remarquer qu’au XX° siècle, au plus haut des régimes socialistes  planifiés, ce sont les maigres échanges internationaux qui ont pu sauvegarder des espaces de liberté – même si ces échanges n’étaient pas le fait d’entreprises privées.

La vraie nature de la contribution de l’ouverture des marchés à la croissance, c’est que la liberté d’entrée ne signifie pas la simple possibilité d’exploiter un nouveau marché jusque là entre les mains de producteurs locaux. Cela va beaucoup plus loin. C’est que l’ouverture de nouveaux marchés stimule la vigilance et la créativité des entrepreneurs. Sans liberté d’entrée ces occasions d’entreprendre et de réaliser des profits n’auraient jamais pu être perçues. Voilà pourquoi on ne peut pas connaître précisément les dommages que fait subir la fermeture des marchés : il faudrait pour cela connaître toutes les occasions perdues, celles qui se seraient présentées si les marchés avaient été ouverts. Il faudrait pouvoir reconstruire un monde de libre échange que l’on a refusé de créer.

 

Les risques d’extension de l’économie dirigée

Si l’on a du mal à mesurer tous les avantages que les entrepreneurs peuvent retirer d’une ouverture des marchés, il est assez facile de repérer ce que coûterait une expansion de l’économie dirigée, qui entendrait dresser des obstacles à cette ouverture des marchés.

Les risques de cette expansion sont considérables. Ils dépendent essentiellement de deux attitudes d’esprit de la part des gouvernants :

1° Sont-ils prêts à admettre que l’économie ne peut pas être l’objet d’un contrôle centralisé, du fait qu’aucune autorité politique, comme nous l’ont appris Mises et Hayek, ne saurait connaître la nuée d’informations qui circulent dans le corps économique ? Les Européens se rendent-ils compte de ce que plus le marché s’élargit, plus la vie économique est complexe, et moins il est possible d’obtenir et de figer les informations nécessaires à son fonctionnement ?

2° Ou au contraire sont-ils persuadés de la nécessité de « rationaliser » le déroulement « anarchique » du marché, et de mettre bon ordre à la cacophonie provenant de la multitude de marchés locaux et nationaux, qui de plus communiquent entre eux ?

Dans le premier cas, les gouvernants reconnaîtront le rôle irremplaçable des entrepreneurs pour la coordination de la complexité économique, dans le second cas, ils ne rêveront que d’harmonisation et de réglementation, et l’esprit d’entreprise sera bridé, voire combattu.

Un bon indicateur de la volonté des autorités européennes sera sans doute leur comportement dans les affaires de concurrence, leur conception d’une « politique de la concurrence ».

Les tenants de cette politique peuvent se proposer d’« organiser » la concurrence en se référant à la conception habituelle de la concurrence, celle qui de façon statique mesure le degré de concurrence d’un marché au nombre et à l’importance des compétiteurs. Dans cette optique, ils veilleront aux monopoles existants (bien qu’ils soient le plus souvent publics), aux cartels et aux ententes et aux fusions et absorptions. Ils limiteront la taille des entreprises, leurs parts de marché, etc. Cela va évidemment bloquer l’esprit d’entreprise, et c’est contraire aussi à la vraie concurrence, qui ne doit pas s’apprécier en termes statiques mais dynamiques.

La concurrence en réalité se ramène à la liberté d’entrée sur le marché, elle ne dépend ni du nombre ni de la taille des compétiteurs, puisque le marché va évoluer sans cesse si les entrepreneurs existants ou nouveaux sont autorisés à exploiter de nouvelles occasions.

L’Europe concurrentielle est donc nécessairement l’Europe de l’ouverture des marchés. Elle seule est favorable à l’esprit d’entreprise, elle seule permettra de tirer les avantages de l’élargissement actuel.