|
CONCURRENCE ET ESPRIT D’ENTREPRISE
|
||
|
A l’occasion de la troisième journée de l’Université d’Eté de la Nouvelle
Economie (mardi 31 Août 2004), Pierre Garello,
Professeur d’économie à l’Université Paul
Cézanne (Aix en Provence), avait le plaisir d’introduire Israël Kirzner,
Professeur Emérite à l’Université de New York.
Il rappelait l’apport considérable de cet éminent économiste à la Science
économique. |
||
|
Pierre Garello :
Les apports de Kirzner à la science économique La science économie
est basée la plupart du temps sur des modèles qui inspirent les
politiques. Or, ces modèles sont loin des réalités sociales. A ce
titre, nous avons besoin de mieux les comprendre, de mieux les appréhender
puisque, comme nous l’enseigne le Professeur Kirzner,
les leçons de la science économique ne sont pas intuitives. Nouvelle approche économique Dans son ouvrage
« Competition and
Entrepreneurship », publié en 1973,
le Professeur Kirzner propose une alternative
aux modèles néo-classiques en exposant de nouveaux concepts. Tout
comme L.von Mises et F. von Hayek, il démontre
que quelque chose est manquant dans la compréhension du marché et
de la concurrence chez les néo-classiques : l’aspect créatif
des décisions humaines, qui constitue l’essence et la dynamique
du marché. Dans « Competition and entrepreneurship », l’acteur, l’agent économique est
avant tout humain. Les apports de Kirzner
à la science économique résident précisément dans cette idée que
l’économie traite du comportement des hommes et non du comportement
de … robots. A ce titre, sa vision de l’entrepreneur et de la concurrence
amène un nouvel éclairage à la compréhension des phénomènes sociaux. Quelques exemples
l’illustrent parfaitement. Le premier concerne la publicité. Beaucoup
y voient un gaspillage. D’autres l’appréhendent comme une barrière
à l’entrée. Selon Kirzner, la publicité
permet aux consommateurs d’avoir de l’information, de la connaissance
à propos des produits. Il montre ainsi que la publicité joue un
rôle très différent de celui qui lui est attribué habituellement
et qu’elle ne peut pas être dissociée du processus de production.
Le second concerne
le monopole. Mieux comprendre la concurrence, c’est mieux comprendre
le monopole. Si l’on remonte à A. Smith, le monopole se définit
par l’absence de libre entrée. Après deux siècles, dans les années
70, le monopole se définit différemment comme une situation dans
laquelle on ne trouve qu’un seul producteur. Or, Kirzner montre dans son ouvrage que si cette vision moderne
du monopole n’est pas totalement fausse, elle est aujourd’hui très
limitée. Elle manque d’éléments pour comprendre la dynamique de
l’économie, perspective essentielle dans l’analyse kirznérienne. Approche dynamique de l’économie Dès lors que
l’on introduit l’idée suivant laquelle l’économie traite des comportements
humains, on ne peut ignorer la succession de décisions qui émanent
des individus. On ne peut raisonner au travers de modèles statiques.
Il faut une approche dynamique de l’économie. En reprenant l’exemple
du monopole, il faut se demander d’où vient-il ? Quelle est
son origine ? Nous savons qu’il peut être le fruit soit d’une
protection légale de l’Etat soit d’une
action libre et indépendante sur le libre marché. C’est l’exemple
de l’entrepreneur qui perçoit une opportunité que d’autres n’ont
pas décelée. Pour bénéficier d’une rente plus longtemps, sans protection
légale, l’entrepreneur devra monopoliser les ressources nécessaires
à une production particulière. Il y a donc, de facto, un monopole
sur le produit. Comment évaluer une telle situation ? La théorie des
néo-classiques ne peut rien dire à ce sujet. Leur critère permet
seulement d’évaluer des situations dans lesquelles il n’y a pas
de dynamique. Ce que nous cherchons est un critère pour évaluer
des situations qui se produisent à l’intérieur d’un processus dynamique. Nous devons
évaluer tout ce qui se produit depuis le début de l’action, c’est
à dire depuis l’idée d’exploiter une opportunité jusqu’au moment
où le consommateur en bénéficie. Si l’on abroge
le droit du monopoleur (celui qui résulte de la libre acquisition
de ressources), cela peut donner l’avantage au consommateur. L’entrepreneur
a en effet découvert quelque chose dont le consommateur peut encore
profiter. Or, les politiques qui confisquent arbitrairement au monopoleur
sa position dominante, même si elles augmentent temporairement la
satisfaction du consommateur, ont pour effet de décourager la vigilance
dans le futur. Ce qui est à déplorer, même lorsque la vigilance
conduit à une situation de monopole. En définitive,
la compréhension développée par le Professeur Kirzner
au sujet de la concurrence et du marché, conduit à des perspectives
sur les réalités sociales très différentes de celles que nous proposent
les schémas néo-classiques. Considérer les réalités sociales au
terme de l’approche kirznerienne revient à regarder le processus qui y conduit.
Cela semble plus pertinent qu’une évaluation de la réalité fondée
sur des convictions personnelles, des jugements de valeurs qui conduisent
à de très graves erreurs. Quelles leçons pour l’Europe ? Le professeur
Kirzner ne donne pas d’argumentation spécifique
à propos de l’Europe. En revanche, il nous donne les clefs permettant
de comprendre la situation. Le principal
problème que pose la construction européenne est l’horizon qui nous
est imposé : le mandat politique, l’échéance électorale. Or,
construire l’Europe de cette façon est très dangereux. Si l’on se
réfère à la pensée de Kirzner il est plus approprié de prendre un horizon de décision
plus vaste permettant aux choses d’évoluer en fonction de plus de
connaissances, ce qui appelle bien évidemment un nombre de possibilités
plus grand. Et c’est précisément là la principale distinction entre
les positions libérales et celles des autres politiciens. Les premiers
préconisent d’emprunter des routes simples et de laisser faire le
temps plutôt que de jouer avec la peur, de manipuler les gens, et
de réduire ainsi le nombre de décisions que certains peuvent prendre.
Laisser faire, c’est laisser faire les entrepreneurs pour trouver
de nouvelles opportunités, de nouvelles technologies. Ce n’est pas
la régulation ou la résignation, c’est au contraire la libre expression
de la créativité et de la vigilance de ceux qui en sont capables.
|
||