VIEILLE EUROPE ET NOUVELLE EUROPE
 

La première journée de l’Université d’Eté des Nouveaux économistes (lundi 30 août 2004), consacrée à « L’entrepreneur, acteur d’une Europe en transition », s’ouvrait par l’intervention du Professeur Enrico Colombatto de l’Université de Turin, directeur de l’Icer (International Center for Economic Research). Ce spécialiste d’économie internationale considérait le futur des pays de l’Est entrés récemment dans l’Union.

 

 

Enrico Colombatto : Le futur des pays de l’Est entrés récemment dans l’Union

 

La nouvelle Europe est celle de l’Union élargie. Les rapports Est-Ouest vont être influencés par l’activité de trois groupes de pays. D’abord les pays décideurs que sont l’Allemagne, la France et le Royaume Uni -même si la classe politique anglaise ne manifeste pas véritablement d’enthousiasme vis-à-vis de l’Union. Ensuite les autres pays de l’Europe des quinze. Ils forment des groupes d’intérêt constitués par des bureaucrates et des politiciens ayant acquis des positions privilégiées et bien consolidées. Dans cette situation les trois pays décideurs peuvent faire ce qu’ils veulent, pourvu qu’ils respectent ces « rent-seekers » que sont les bureaucrates et les politiciens.

Enfin, le troisième groupe de pays, constitué par les nouveaux entrants, doit faire face aux défis suivants : renforcer, intensifier, multiplier le flux des subventions et transferts de l’Ouest à l’Est ; augmenter les rentes des bureaucrates de l’Est ainsi que de certains producteurs grâce à la réglementation et à la centralisation de l’UE. Autant de défis qui s’adressent tant à la classe entrepreuneuriale qu’aux nouveaux bureaucrates de l’Union.

 

Les nouveaux entrepreneurs de l’Europe élargie

 

Il y a beaucoup d’entrepreneurs à l’Est qui peuvent profiter de la réglementation occidentale en produisant à l’Est et en vendant à l’Ouest. Certains chefs d’entreprises peuvent se comporter comme des « rent-seekers » en soutenant, voire en encourageant, une réglementation plus intensive et plus accablante. Ce qui expliquerait pourquoi les leaders de l’Est ne s’opposent pas d’une façon très convaincante aux processus d’harmonisation et de réglementation qui a lieu et qui aura lieu à Bruxelles. Le problème pour ces entrepreneurs est de sauvegarder leurs privilèges plutôt que de se battre contre l’harmonisation et la réglementation.

Un autre problème a trait à la faiblesse institutionnelle des pays de l’Est. Des garanties telles que le respect des droits de propriété, la taxation modérée, une réglementation faible ou nulle (ce qui est plutôt du ressort de l’utopie !) sont indispensables pour être compétitif sur le marché mondial, où se déroulera la vraie concurrence dans les années à venir. Or, l’Europe centrale et orientale n’est pas prête à « envahir » le marché américain, ni même à se battre sur le marché asiatique. Pour que les institutions évoluent dans un sens favorable, il faudrait que l’organisation de l’Union Européenne y soit favorable. Mais cette organisation est dominée par les bureaucrates, qui gèrent un système de transferts et de subventions, qui imposent des rigidités à travers l’ancrage à l’Euro, rendant illusoires des changements institutionnels. Pourquoi les bureaucrates se comportent-ils de cette façon ?

 

Les nouveaux bureaucrates de l’Europe élargie

 

Les bureaucrates ne profitent pas des résultats mais du processus de négociation. Et les négociations qui se tiendront entre bureaucrates de l’Est et bureaucrates de l’Ouest pourraient avoir pour effet un ralentissement du processus de libéralisation économique. S’en suivrait un renforcement du rôle de l’Etat, soit à Bruxelles soit dans les pays de l’Est, puisque le partenaire naturel d’un Etat centralisé est l’Etat dans le pays d’origine et non l’individu. Tandis que les pays décideurs, et leurs satellites, imposeront une réglementation de plus en plus accablante, les rent-seekers de l’Est demanderont et obtiendront d’importantes subventions ciblées. Le nombre de fonctionnaires de l’Est occupant des postes clés dépendra quant à lui de l’appui politique que les pays de l’Est auront consenti aux pays décideurs de l’Europe de l’Ouest.

Finalement, on retrouve une Europe à deux vitesses, non du fait de la dimension du PNB ni de son taux de croissance, mais eu égard à des jeux politiques entre les pays décideurs, les pays satellites, et les nouveaux entrants de l’Europe centro-orientale cherchant à acquérir des positions importantes en satisfaisants les pays forts. Toutefois, certaines interrogations subsistent à cet égard.

Si nous connaissons assez bien le stéréotype du bureaucrate ou du politicien occidental, le politicien ou le bureaucrate d’Europe centrale, formé à l’école communiste ou à l’école soviétique, est plus difficile à appréhender. Il semble toutefois que le bureaucrate venant de l’Est n’est pas prêt de façon technique ni mentale à parler et à négocier avec l’eurocrate venant de Bruxelles, de Paris, de Berlin ou de Rome. Ils parlent des langages différents et ont des idées différentes sur le rôle de la bureaucratie et des hommes politiques. Cela devrait certainement contribuer à renforcer des tensions et à provoquer des accrochages supplémentaires dans le futur. De plus, ils ne travaillent pas en équipe. A ce titre le bureaucrate de l’Est peut-être qualifié d’individualiste, de rent-seeker à court terme. Or, en Europe, le jeu d’équipe est fondamental. L’équipe italienne est très faible, l’équipe française est beaucoup plus forte, tout le monde joue en équipe.

Finalement, il apparaît que les pays de l’Est ne sont pas prêts à dialoguer, ni à agir rapidement pour répondre aux initiatives lancées et conçues à Bruxelles. Ils réagiront toujours avec une semaine de retard, ce qui est beaucoup dans une Europe où les règles sont faites très rapidement. Aussi, les gens seront très déçus et vont poser des problèmes importants au fonctionnement de la bureaucratie européenne. Et c’est heureux ! Il faut à ce titre envisager une période de tension pour une quinzaine d’année environ, tensions qui seront assouplies et affaiblies par les subventions et la vente de rentes de l’Europe des Quinze aux Dix qui nous ont rejoints. Dans quinze ans peut-être, grâce aux nouvelles générations, l’Union européenne centralisée et bureaucratique aura montré ses limites.