| |
| L'ECHANGE INEGAL |
|
L'échange commercial,
technique fondamentale de l'économie de marché, n'a pas échappé
aux assauts menés au nom de l'éthique.
Pour qu'il soit "juste",
l'échange devrait mettre en présence deux parties rigoureusement
égales.
Ce n'est pas le cas
quand l'échange se déroule entre riches et pauvres, disent les uns
: et voilà comment pendant des années la misère du Tiers Monde a
été imputée au commerce mondial, qui appauvrit les pauvres et enrichit
les riches.
Ce n'est pas le cas,
disent les autres, quand l'échange se déroule entre producteurs
qui ne sont pas soumis aux mêmes contraintes, par exemple quand
le niveau de salaires ou de protection sociale est disparate. Voilà
comment on cherche à protéger les industries des pays très développés,
à haut niveau de vie, contre la concurrence "sauvage"
des exportateurs asiatiques, entre autres.
|
| |
|
L'ECHANGE REPARTITEUR
|
|
Y-a-t-il quelque chose
de scandaleux dans l'inégalité de l'échange ?
Paradoxalement, on peut
remarquer que s'il n'y avait pas inégalité, il n'y aurait pas échange.
C'est bien parce que les deux échangistes n'ont pas la même opinion
sur la valeur des produits qu'ils détiennent actuellement qu'ils
cherchent à s'en défaire mutuellement. Il n'y a d'échange que parce
que les deux parties y trouvent leur compte, et s'engagent librement
à tenir leurs obligations.
Il est vrai que les
échanges peuvent décevoir certaines attentes ; mais c'est l'une
des erreurs inévitables dans un système de liberté et de responsabilité
individuelles. Cela ne suffit pas à annuler des contrats ou à les
réviser.
Cela aura sans doute
pour effet de mettre le perdant en alerte, et de lui éviter de se
laisser prendre à ce qu'il considère comme un piège. Pour imaginer
l'exploitation durable d'un échangiste par un autre, il faut supposer
un état de dépendance irréversible ; mais alors la libre volonté
des parties n'est plus présente.
Cela ne peut se produire
que lorsque les échanges ne sont pas marchands et libres, mais politisés
et étatisés. C'est le commerce d'Etat qui est en effet responsable
de nombreuses catastrophes dans les pays les plus démunis. Mais,
une fois de plus, il ne faut pas confondre des arrangements entre
chefs d'Etat et hommes politiques avec le fonctionnement normal
d'un marché mondial.
En fait, l'échange marchand,
né des inégalités, a pour effet de les réduire, et de répartir au
mieux les produits en fonction des préférences révélées.
|
| |
|
DIVISION DU TRAVAIL
|
 |
Les théoriciens du marché ont pris l'habitude,
depuis Adam SMITH, de lier échange et division du travail. Cela
n'est pas faux, mais on peut en tirer des conclusions hasardeuses. |
|
|
Cela n'est pas faux,
puisque la division du travail, facteur principal du progrès économique
selon Adam SMITH, oblige chacun à combiner son activité avec celle
des autres. Incapables désormais de vivre directement sur notre
production, nous devons l'échanger pour nous procurer celle des
autres.
De là à conclure, comme
l'a fait Ricardo, que l'échange se nourrit de spécialisation internationale,
c'est une extrapolation dangereuse. En effet, l'échange ne condamne
pas chacun des pays du monde entier à se confiner à une activité
majeure, abandonnant par là-même toute idée de production de certains
biens ou services.
|
| |
| DIVISION DE LA CONNAISSANCE |
|
La véritable dimension
de l'échange, comme de la production, n'est pas physique, et ne
concerne pas la disparité dans la dotation des pays en richesses
naturelles et autres facteurs de production. On constate d'ailleurs
qu'entre les pays les plus riches, qui font ensemble 80 % du commerce
mondial, plus de la moitié des transactions portent sur des produits
qui sont fabriqués et disponibles sur les territoires des deux échangistes.
Ce n'est pas parce qu'on fabrique des voitures que l'on n'en importe
pas.
La véritable dimension
de l'échange est ailleurs : c'est la découverte de nouveaux produits,
de nouvelles techniques, mais aussi et surtout, de nouveaux clients,
de nouveaux besoins. L'échange fait partie du processus de découverte
qu'est le marché. C'est ce qui en fait sa principale justification
éthique.
|
| |
|
LIBERTE INDIVIDUELLE ET LIBRE ECHANGE
|
|
Le libre échange est
en effet le prolongement nécessaire de la liberté individuelle.
Celle-ci s'exprime à travers des droits de propriété, et ce serait
nier ces droits que d'en limiter l'usage ou le transfert. D'autre
part, l'échange est une des formes de la fonction entrepreneuriale.
Il a donc pour raison d'être de créer des richesses, et de mieux
tenir compte des préférences de chacun, autre attribut de la liberté
individuelle.
Les protectionnistes
aimeraient bien imposer aux consommateurs "d'acheter français"
; ils font tout ce qu'ils peuvent en ce sens. Mais ils se heurtent,
en dernière analyse, à l'entêtement de ceux qui préfèrent
porter leur choix sur
des produits
étrangers. Irait-on jusqu'à l'interdiction
d'acheter
étranger ? C'est en
effet la solution des pays totalitaires et planifiés.
|
| |
|
L'ECHANGE MONETAIRE EN CAUSE
|
|
Le procès fait à l'échange
se prolonge souvent par une attaque contre l'argent, qui sert d'instrument
des échanges sur le marché.
En soi, l'argent n'a
d'autre signification qu'un droit social, un pouvoir d'achat généralisé,
distribué à l'occasion d'une activité productrice et créative. Il
est vrai que, dans les systèmes monétaires et financiers contemporains,
l'argent est géré de telle sorte que sa valeur peut fortement varier.
Cela se traduit par des pertes ou des gains de pouvoir d'achat tout
à fait arbitraire.
|
| |
| L'ARGENT EN DORMANT |
|
On dénonce facilement
les "spéculateurs" qui amassent encore plus d'argent en
quelques heures : l'argent fait de l'argent - sans effort.
Tout cela ne serait
pas possible si les producteurs de monnaie étaient soumis aux mêmes
statuts et aux mêmes obligations que tous les autres producteurs.
Mais, pour des raisons faciles à comprendre, la monnaie a été nationalisée,
elle est désormais gérée par des monopoles publics qui, tant au
niveau national qu'international, excluent la concurrence, et n'ont
cure de la valeur de la monnaie qu'ils émettent.
C'est aussi la politisation
des circuits financiers qui explique les scandales politico-financiers
qui se multiplient. Il ne faut pas laisser au chat le soin de garder
la tasse de lait.
Comme bien des choses,
la monnaie et la finance sont malades de l'Etat.
|
| |
| CONCURRENCE = LIBERTE DU COMMERCE ET DE LA PRODUCTION |
|
Empoisonnés par la monnaie,
les échanges capitalistes seraient aussi menacés par le non-respect
de la concurrence.
C'est peut-être vrai,
encore faut-il s'entendre sur ce qu'est la concurrence. Pour beaucoup
de gens et d'économistes, la concurrence est une situation de stricte
égalité entre les producteurs. Voilà pourquoi, dans la construction
européenne, certains mettent le préalable de l'harmonisation : fiscalité,
normes, législations, protection sociale, doivent être "alignées"
avant de songer à ouvrir le grand marché.
C'est oublier que la
concurrence, comme l'échange lui-même, naît de la diversité, et
des déséquilibres géographiques ou temporels. Le rôle du libre-échange
concurrentiel est en fait de gommer insensiblement les différences.
L'harmonisation n'est pas un préalable, mais un résultat. Peu à
peu, les différents producteurs sont bien obligés de se mettre au
diapason des meilleurs.
Au lieu de juger de
la concurrence en termes statiques, d'après la situation en un moment
donné, il faut l'apprécier en dynamique : de nouveaux compétiteurs
peuvent-ils apparaître ? Peuvent-ils participer à ce concours général
devant le grand jury des consommateurs ?
Les producteurs font
valoir leurs intérêts, et cherchent à bloquer la concurrence, au
prix d'une réduction de la liberté d'entrée ou d'exercice sur le
marché. L'adversaire du marché ce n'est donc pas la concurrence
"sauvage", c'est le "contrôle de la concurrence".
|
| |
| LE NATIONALISME ECONOMIQUE, UNE ETHIQUE ? |
|
Les protectionnistes
se sentent aujourd'hui portés par la vague de nationalisme qui déferle
sur l'Europe en particulier. Nationalisme au niveau de la CEE, avec
l'idée de la '"préférence communautaire", mais même au
sein de la CEE, nationalisme au niveau des Etats membres. C'est
ainsi que la France se sent agressée ou abandonnée par ses partenaires
européens eux-mêmes.
Mais y a-t-il une éthique
nationaliste, qui serait supérieure à l'éthique du libre-échange
?
Si elle existe, cette
éthique est à base de solidarité, et de nature holiste. Elle consisterait
à enrôler tous les nationaux dans une lutte commune contre tous
les autres. En réalité, le nationalisme économique est une habileté
pour faire croire aux naïfs qu'on défend des intérêts communs alors
qu'il s'agit simplement de défendre des intérêts catégoriels, au
détriment des consommateurs. Cela est doublement menaçant : un nationalisme
en entraîne d'autres, et la "guerre économique" n'est
pas loin, d'autre part, les intérêts protégés aujourd'hui ne pourront
pas l'être indéfiniment : en créant des privilèges en leur faveur,
on dissuade les producteurs d'aller à la découverte d'autres opportunités,
la fonction entrepreneuriale s'émousse et on verse dans l'économie
dirigée, dont on connaît les performances, et dont l'éthique est
malgré tout assez mal assurée.
|
| |
|
UNE ETHIQUE EUROPEENNE
|
|
Voilà pourquoi l'Europe
ne devrait pas être l'occasion d'un raidissement nationaliste, mais
celle d'une ouverture complète. Les Européens doivent pouvoir communiquer
et échanger, sans limite autre que celle du respect des institutions
du marché.
Il s'agit évidemment
de tous les Européens, sans reconstruire les murs de la honte.
Contrairement aux nouveaux
constructeurs de l'Europe, il n'est pas besoin d'institutions politiques
ni de législation ou de budget fédéraux pour faire fonctionner un
grand marché européen. Et ne voir dans l'Europe qu'un grand marché
n'est pas une infamie. Car il faut plus de vertus et de règles morales
pour pratiquer l'économie de marché qu'on ne le soupçonne. Toute
notre réflexion nous porte à cette réflexion : l'éthique et l'économie
se rencontrent naturellement quand on accepte la logique du marché.
|
| |
|
|
|