ETHIQUE DE L'ECHANGE

Après une interruption, la Nouvelle Lettre reprend cette semaine la transcription des travaux de la XVIème Université d'Eté de la Nouvelle Economie (Aix-en-Provence, 30 Août  - 4 Septembre 1993). La cinquième journée avait pour thème "Ethique de l'échange".
Voici, comme à l'habitude, le texte du montage audio-visuel de présentation.

 
L'ECHANGE INEGAL

L'échange commercial, technique fondamentale de l'économie de marché, n'a pas échappé aux assauts menés au nom de l'éthique.

Pour qu'il soit "juste", l'échange devrait mettre en présence deux parties rigoureusement égales.

Ce n'est pas le cas quand l'échange se déroule entre riches et pauvres, disent les uns : et voilà comment pendant des années la misère du Tiers Monde a été imputée au commerce mondial, qui appauvrit les pauvres et enrichit les riches.

Ce n'est pas le cas, disent les autres, quand l'échange se déroule entre producteurs qui ne sont pas soumis aux mêmes contraintes, par exemple quand le niveau de salaires ou de protection sociale est disparate. Voilà comment on cherche à protéger les industries des pays très développés, à haut niveau de vie, contre la concurrence "sauvage" des exportateurs asiatiques, entre autres.

 

L'ECHANGE REPARTITEUR

Y-a-t-il quelque chose de scandaleux dans l'inégalité de l'échange ?

Paradoxalement, on peut remarquer que s'il n'y avait pas inégalité, il n'y aurait pas échange. C'est bien parce que les deux échangistes n'ont pas la même opinion sur la valeur des produits qu'ils détiennent actuellement qu'ils cherchent à s'en défaire mutuellement. Il n'y a d'échange que parce que les deux parties y trouvent leur compte, et s'engagent librement à tenir leurs obligations.

Il est vrai que les échanges peuvent décevoir certaines attentes ; mais c'est l'une des erreurs inévitables dans un système de liberté et de responsabilité individuelles. Cela ne suffit pas à annuler des contrats ou à les réviser.

Cela aura sans doute pour effet de mettre le perdant en alerte, et de lui éviter de se laisser prendre à ce qu'il considère comme un piège. Pour imaginer l'exploitation durable d'un échangiste par un autre, il faut supposer un état de dépendance irréversible ; mais alors la libre volonté des parties n'est plus présente.

Cela ne peut se produire que lorsque les échanges ne sont pas marchands et libres, mais politisés et étatisés. C'est le commerce d'Etat qui est en effet responsable de nombreuses catastrophes dans les pays les plus démunis. Mais, une fois de plus, il ne faut pas confondre des arrangements entre chefs d'Etat et hommes politiques avec le fonctionnement normal d'un marché mondial.

En fait, l'échange marchand, né des inégalités, a pour effet de les réduire, et de répartir au mieux les produits en fonction des préférences révélées.

 

DIVISION DU TRAVAIL

Les théoriciens du marché ont pris l'habitude, depuis Adam SMITH, de lier échange et division du travail. Cela n'est pas faux, mais on peut en tirer des conclusions hasardeuses.

Cela n'est pas faux, puisque la division du travail, facteur principal du progrès économique selon Adam SMITH, oblige chacun à combiner son activité avec celle des autres. Incapables désormais de vivre directement sur notre production, nous devons l'échanger pour nous procurer celle des autres.

De là à conclure, comme l'a fait Ricardo, que l'échange se nourrit de spécialisation internationale, c'est une extrapolation dangereuse. En effet, l'échange ne condamne pas chacun des pays du monde entier à se confiner à une activité majeure, abandonnant par là-même toute idée de production de certains biens ou services.

 
DIVISION DE LA CONNAISSANCE

La véritable dimension de l'échange, comme de la production, n'est pas physique, et ne concerne pas la disparité dans la dotation des pays en richesses naturelles et autres facteurs de production. On constate d'ailleurs qu'entre les pays les plus riches, qui font ensemble 80 % du commerce mondial, plus de la moitié des transactions portent sur des produits qui sont fabriqués et disponibles sur les territoires des deux échangistes. Ce n'est pas parce qu'on fabrique des voitures que l'on n'en importe pas.

La véritable dimension de l'échange est ailleurs : c'est la découverte de nouveaux produits, de nouvelles techniques, mais aussi et surtout, de nouveaux clients, de nouveaux besoins. L'échange fait partie du processus de découverte qu'est le marché. C'est ce qui en fait sa principale justification éthique.

 

LIBERTE INDIVIDUELLE ET LIBRE ECHANGE

Le libre échange est en effet le prolongement nécessaire de la liberté individuelle. Celle-ci s'exprime à travers des droits de propriété, et ce serait nier ces droits que d'en limiter l'usage ou le transfert. D'autre part, l'échange est une des formes de la fonction entrepreneuriale. Il a donc pour raison d'être de créer des richesses, et de mieux tenir compte des préférences de chacun, autre attribut de la liberté individuelle.

Les protectionnistes aimeraient bien imposer aux consommateurs "d'acheter français" ; ils font tout ce qu'ils peuvent en ce sens. Mais ils se heurtent, en dernière analyse, à l'entêtement de ceux qui préfèrent  porter   leur  choix  sur  des  produits   étrangers.  Irait-on  jusqu'à   l'interdiction  d'acheter

étranger ? C'est en effet la solution des pays totalitaires et planifiés.

 

L'ECHANGE MONETAIRE EN CAUSE

Le procès fait à l'échange se prolonge souvent par une attaque contre l'argent, qui sert d'instrument des échanges sur le marché.

En soi, l'argent n'a d'autre signification qu'un droit social, un pouvoir d'achat généralisé, distribué à l'occasion d'une activité productrice et créative. Il est vrai que, dans les systèmes monétaires et financiers contemporains, l'argent est géré de telle sorte que sa valeur peut fortement varier. Cela se traduit par des pertes ou des gains de pouvoir d'achat tout à fait arbitraire.

 
L'ARGENT EN DORMANT

On dénonce facilement les "spéculateurs" qui amassent encore plus d'argent en quelques heures : l'argent fait de l'argent - sans effort.

Tout cela ne serait pas possible si les producteurs de monnaie étaient soumis aux mêmes statuts et aux mêmes obligations que tous les autres producteurs. Mais, pour des raisons faciles à comprendre, la monnaie a été nationalisée, elle est désormais gérée par des monopoles publics qui, tant au niveau national qu'international, excluent la concurrence, et n'ont cure de la valeur de la monnaie qu'ils émettent.

C'est aussi la politisation des circuits financiers qui explique les scandales politico-financiers qui se multiplient. Il ne faut pas laisser au chat le soin de garder la tasse de lait.

Comme bien des choses, la monnaie et la finance sont malades de l'Etat.

 
CONCURRENCE = LIBERTE DU COMMERCE ET DE LA PRODUCTION

Empoisonnés par la monnaie, les échanges capitalistes seraient aussi menacés par le non-respect de la concurrence.

C'est peut-être vrai, encore faut-il s'entendre sur ce qu'est la concurrence. Pour beaucoup de gens et d'économistes, la concurrence est une situation de stricte égalité entre les producteurs. Voilà pourquoi, dans la construction européenne, certains mettent le préalable de l'harmonisation : fiscalité, normes, législations, protection sociale, doivent être "alignées" avant de songer à ouvrir le grand marché.

C'est oublier que la concurrence, comme l'échange lui-même, naît de la diversité, et des déséquilibres géographiques ou temporels. Le rôle du libre-échange concurrentiel est en fait de gommer insensiblement les différences. L'harmonisation n'est pas un préalable, mais un résultat. Peu à peu, les différents producteurs sont bien obligés de se mettre au diapason des meilleurs.

Au lieu de juger de la concurrence en termes statiques, d'après la situation en un moment donné, il faut l'apprécier en dynamique : de nouveaux compétiteurs peuvent-ils apparaître ? Peuvent-ils participer à ce concours général devant le grand jury des consommateurs ? 

Les producteurs font valoir leurs intérêts, et cherchent à bloquer la concurrence, au prix d'une réduction de la liberté d'entrée ou d'exercice sur le marché. L'adversaire du marché ce n'est donc pas la concurrence "sauvage", c'est le "contrôle de la concurrence".

 
LE NATIONALISME ECONOMIQUE, UNE ETHIQUE ?

Les protectionnistes se sentent aujourd'hui portés par la vague de nationalisme qui déferle sur l'Europe en particulier. Nationalisme au niveau de la CEE, avec l'idée de la '"préférence communautaire", mais même au sein de la CEE, nationalisme au niveau des Etats membres. C'est ainsi que la France se sent agressée ou abandonnée par ses partenaires européens eux-mêmes.

Mais y a-t-il une éthique nationaliste, qui serait supérieure à l'éthique du libre-échange ?

Si elle existe, cette éthique est à base de solidarité, et de nature holiste. Elle consisterait à enrôler tous les nationaux dans une lutte commune contre tous les autres. En réalité, le nationalisme économique est une habileté pour faire croire aux naïfs qu'on défend des intérêts communs alors qu'il s'agit simplement de défendre des intérêts catégoriels, au détriment des consommateurs. Cela est doublement menaçant : un nationalisme en entraîne d'autres, et la "guerre économique" n'est pas loin, d'autre part, les intérêts protégés aujourd'hui ne pourront pas l'être indéfiniment : en créant des privilèges en leur faveur, on dissuade les producteurs d'aller à la découverte d'autres opportunités, la fonction entrepreneuriale s'émousse et on verse dans l'économie dirigée, dont on connaît les performances, et dont l'éthique est malgré tout assez mal assurée.

 

UNE ETHIQUE EUROPEENNE

Voilà pourquoi l'Europe ne devrait pas être l'occasion d'un raidissement nationaliste, mais celle d'une ouverture complète. Les Européens doivent pouvoir communiquer et échanger, sans limite autre que celle du respect des institutions du marché.

Il s'agit évidemment de tous les Européens, sans reconstruire les murs de la honte.

Contrairement aux nouveaux constructeurs de l'Europe, il n'est pas besoin d'institutions politiques ni de législation ou de budget fédéraux pour faire fonctionner un grand marché européen. Et ne voir dans l'Europe qu'un grand marché n'est pas une infamie. Car il faut plus de vertus et de règles morales pour pratiquer l'économie de marché qu'on ne le soupçonne. Toute notre réflexion nous porte à cette réflexion : l'éthique et l'économie se rencontrent naturellement quand on accepte la logique du marché.

 
   
Le capital huamin, clé du développement Division du travail