ETHIQUE DE L'ENTREPRISE

Voici que débute la quatrième journée de la XVIème Université d'Eté de la Nouvelle Economie (Aix-en-Provence, Jeudi 2 Septembre 1993).
Cette journée, riche par son thème, se révèlera riche aussi par la qualité des intervenants et de leurs interventions, dans des styles évidemment différents, puisque débutant avec le chef de  file de l'école autrichienne actuelle, Israël KIRZNER, elle se poursuit avec Alain MADELIN, au carrefour de la théorie et de la politique pour se terminer avec quelques chefs d'entreprises - et non des moindres.
Pour introduire la journée, voici le texte de l'audio-visuel de présentation.

 
PROFIT = EXPLOITATION + GASPILLAGES

C'est sans doute au plan de l'entreprise que les attaques du capitalisme au nom de l'éthique ont été les plus violentes.

On reproche au système d'être fondé sur le profit. Personne ne saurait le nier. Mais le profit, à son tour, serait source d'exploitation : le propriétaire de l'entreprise, fort de sa position dominante, imposerait des clauses draconiennes dans le contrat de travail, et gagnerait son argent sur le dos des autres, au mépris de la justice sociale.

De plus, parce que le profit serait croissant avec les quantités produites, l'entrepreneur aurait intérêt à pousser sans cesse sa production, et à engager les clients à la sur-consommation. Voilà qui conduirait à des crises périodiques, marquées par un fort chômage et au gaspillage des ressources disponibles. En particulier, on n'hésiterait pas à piller l'environnement, à sacrifier la planète et les générations futures au nom de la course au profit.

 

PROFIT = CHOMAGE

Ces attaques contre le profit, contre l'entreprise capitaliste, sont particulièrement vives en France dans la conjoncture actuelle.

Il est vrai que la France détient à peu près le record du nombre de chômeurs parmi les grands pays développés.

Certains ne manquent pas d'être choqués par le fait que des entreprises qui réalisent des profits licencient du personnel, ou aillent s'implanter ailleurs, simplement pour maintenir ou augmenter leur marge.

Le facteur humain serait donc ainsi complètement évacué de l'économie de marché : la machine à profit écraserait tout sur son passage.

 

LA FINANCE CONTRE LA PRODUCTION

Enfin, on voit renaître depuis quelque temps une attaque contre la finance. En faisant de l'entreprise une machine  à dégager des  plus-values, on n'hésiterait pas à en oublier sa fonction productive, et on casserait "l'outil de production" pour extraire le trésor qu'il recèle. Par la même occasion on casserait l'emploi. Cela expliquerait les OPA, les restructurations : autant de manières de gagner de l'argent "en dormant" sans souci du lendemain ni des intérêts nationaux. Si le capitalisme productif trouve encore quelques défenseurs, le capitalisme financier n'a souvent que des détracteurs. Au "bon" capitalisme rhénan on se plaît à opposer le "mauvais" capitalisme japonais ou américain.

 
LA FONCTION D'ENTREPRENEUR

Ces diverses attaques contre le profit, l'entreprise, la finance, sont en réalité le fruit d'une ignorance totale de la nature du capitalisme, et de la place qu'y tient la fonction d'entrepreneur.

Sur les traces de MISES et HAYEK, le Professeur KIRZNER a donné une vision très complète de la fonction d'entrepreneur, tout en légitimant la propriété et le profit d'un point de vue éthique.

L'entrepreneur ne dérive pas vers lui des richesses existantes, il crée de la richesse, totalement nouvelle et il est juste qu'il se l'approprie : avant qu'il n'intervienne cette richesse n'existait pas et n'appartenait donc à personne.

Cela n'est pas perçu parce que l'on a en général une conception physique de la création de richesse : pour beaucoup de personnes (et d'économistes), produire c'est utiliser des facteurs de production (travail et capital) et la valeur de la production ne devrait pas s'écarter de la juste rémunération des facteurs utilisés.

Pour KIRZNER, la production est marchande, informative. Le jeu du marché permet de révéler des déséquilibres, nés des erreurs commises par les différents acteurs, faute de l'information suffisante. Il devient apparent que des produits, des facteurs de production, ne sont pas à leur place : en excédent ici, en pénurie là. La "place", c'est celle qu'assignent les préférences individuelles. L'entrepreneur crée de la richesse simplement en rétablissant (au moins provisoirement) l'équilibre entre ressources et besoins. Il est le coordonnateur des plans individuels, il fructifie et multiplie les richesses en modifiant leur affectation, en exploitant les informations qu'il puise sur le marché.

 

LEGITIMITE DE L'APPROPRIATION DU PROFIT

Dans ces conditions, la propriété du profit ne se justifie pas, comme le pensaient LOCKE, et à sa suite, de nombreux penseurs libéraux, par la part physique que l'entrepreneur a prise dans le processus productif, mais bien plutôt par la reconnaissance de la véritable création, de la valeur qu'il a ajoutée par son intervention stabilisante.

L'entrepreneur ne crée pas des déséquilibres ; ceux-ci existent du seul fait qu'on laisse librement opérer des individus dans un univers de connaissance imparfaite et éclatée. L'entrepreneur est alerté par ces déséquilibres, et va les réduire.

 

UN ENTREPRENEUR INFAILLIBLE ?

Si telle est la fonction d'entrepreneur, cela ne signifie pas que tous les entrepreneurs la remplissent correctement. Les entrepreneurs ne sont pas des sur-hommes et ils sont eux-mêmes soumis à l'erreur, parce qu'ils sont eux-mêmes dans l'ignorance.

Néanmoins, la considération du profit leur sert de garde-fou, et les force à la vigilance. Un des rôles du profit, bien mis en évidence par Ronald COASE, est de donner à l'entrepreneur une information sur la compatibilité de ses initiatives et les désirs des clients. Non seulement le profit stimule la fonction entrepreneuriale, mais il permet aussi de la contrôler.

A l'inverse, un entrepreneur qui prend des paris sans les assumer n'est pas dans une logique de marché : il faut supposer qu'il bénéficie d'un privilège qui lui permet de survivre alors qu'il échoue.

 
LE CONTROLE FINANCIER

Si l'entrepreneur est vraiment "capitaliste", propriétaire et responsable de son profit, il sera soumis à un deuxième contrôle : celui du marché financier. En effet, si les droits de propriété s'acquièrent légitimement par la création, ils se perdent tout aussi naturellement par l'échec. Henry MANNE a montré il y a fort longtemps que, même dans les très grandes sociétés possédées par des milliers de petits actionnaires, les managers n'étaient pas à l'abri de sanctions pour leurs erreurs. Les actionnaires sont peut-être incapables d'exercer un véritable contrôle dans le cadre des Assemblées Générales, mais ils ont à tout moment la possibilité de vendre leurs actions s'ils ont perdu confiance dans les dirigeants actuels de la firme. Voilà comment managers et droits de propriété peuvent changer en permanence, de façon à ce que l'entreprise soit toujours entre les mains de ceux dont on espère qu'ils la feront fructifier, ou qu'ils en dégageront plus de richesse qu'à l'heure actuelle.

 
ENTREPRISES ET CAPITAL HUMAIN

Si l'entreprise est légitimée à réaliser des profits, si l'entrepreneur est un créateur justement rémunéré, cela ne porte en rien préjudice aux hommes dans l'entreprise, bien au contraire.        

Si la fonction d'entrepreneur est réservée à un homme ou une équipe d'hommes, cela ne veut pas dire que les autres personnes ne possèdent pas, peu ou prou, des talents d'entrepreneurs. Quiconque est capable de saisir une information et de comprendre le parti que l'on pourrait en tirer est un entrepreneur potentiel. Il y en a des millions dans le cadre de milliers d'entreprises. Le seul problème c'est que ces gens-là, au lieu d'exercer leurs talents d'entrepreneurs à leur propre compte, et pour leur propre profit, préfèrent pour diverses raisons avoir un contrat de travail, et louer leurs services à un entrepreneur "professionnel". L'avantage de cet entrepreneur est de développer les talents de son personnel, de faire circuler l'information, de motiver à la vigilance, à la créativité.

Voilà pourquoi dans toutes les entreprises ce que l'on appelait naguère "le travail" s'est enrichi, autorisant l'initiative, l'autonomie, voire même un droit de propriété partagé. Voilà comment les structures entrepreneuriales sont devenues plus souples, à dimension humaine (y compris dans les très grands centres de fabrication).

L'investissement en capital humain est devenu l'un des plus lourds qui soit. La formation, la communication, la motivation nécessitent des sommes considérables.

C'est un avantage pour les salariés, c'est aussi une garantie contre le chômage. Ayant investi sur son personnel, l'entreprise n'a guère intérêt à en modifier radicalement la composition. Voilà pourquoi on ne se résoudra  au licenciement qu'en dernier recours. La période où les entreprises faisaient varier à loisir le volume de leur main d'oeuvre correspondait à des formes de travail peu élaborées, dans le cadre d'une production standardisée et mécanisée.

 
POURQUOI LE CHOMAGE ?

Dans ces conditions, si la logique du marché et l'éthique de l'entreprise étaient bien ce que l'on vient de dire, pourquoi ces déséquilibres qui se traduisent en particulier par des chômages massifs ?         

La raison est simple : dans la plupart des pays occidentaux, on est sorti de la logique du marché, et la fonction d'entrepreneur ne peut plus s'exercer efficacement.

1° - Les déséquilibres sont masqués ou amplifiés par la manipulation des prix, notamment à travers la politique monétaire, et les monopoles et corporations installés ou protégés par l'Etat ;

2° - Le stimulant du profit est neutralisé par la fiscalité et les attaques répétées contre la propriété privée ;

3° - La finance est passée entre les mains des pouvoirs publics, et les capitaux sont gérés non plus en fonction de leur rentabilité mais des priorités politiques

4° - Les relations humaines dans l'entreprise sont empoisonnées par les privilèges syndicaux, et la législation du travail exclut toute souplesse dans la gestion du personnel ; le contrat de travail a disparu au bénéfice de négociations collectives.

En voilà assez pour expliquer que le marché est paralysé, l'entrepreneur ignoré ou méprisé, le travailleur embrigadé et massifié.

 

LIBERER L'ENTREPRISE

Libérer l'entreprise devient une urgence si l'on veut résorber drastiquement le chômage. Libérer l'initiative, libérer le profit, libérer le travail, effacer toutes les barrières fiscales, financières, sociales, réglementaires, qui se dressent sur le chemin de l'entrepreneur.

Cette libération n'aurait pas pour seul effet de relancer l'activité. Mais avant tout de rendre aux hommes leur dignité de créateurs, leur volonté de progrès personnel. Car c'est cette éthique qui a fait par le passé le succès du capitalisme, et qui doit nous encourager à vaincre le conservatisme et le scepticisme ambiants.   

 
 
 
   
Le capital huamin, clé du développement Légitimité de l'appropriation du profit