| | | PAS DE MARCHE SANS INSTITUTION | | Une
des nombreuses erreurs commises dans les récentes expériences de "passage
à l'économie de marché" a consisté à croire qu'il suffisait de rompre avec
le socialisme planifié pour se trouver instantanément dans le merveilleux monde
capitaliste, source de richesses inépuisables. Comme,
au bout de quelques mois, les richesses ne sont pas là, tandis qu'au contraire
on découvre chômage et inflation, deux fléaux théoriquement inconnus en régime
centralisé, on se dit que l'économie de marché apporte autant d'illusion que l'économie
de plan. On
ne tient pas compte du fait que les institutions absolument indispensables à l'économie
de marché n'existent pas. Les réformes pour les mettre en place se heurtent à
tous les conservatismes. Par exemple, un libre marché des capitaux n'est pas en
place, et les droits de propriété sur les entreprises ou les terres sont toujours
aussi mal définis. | | | | PAS DE MARCHE SANS ETHIQUE | | Une
autre erreur, tout aussi fréquente, consiste à assimiler l'économie de marché
à une simple technique de production et de gestion. La privatisation, quand elle
est sincèrement voulue, est recherchée parce qu'elle permet l'introduction dans
l'entreprise de nouveaux modes de "management". Changer de société,
c'est finalement changer de système comptable, passer de la plume à l'ordinateur. Ce
n'est évidement pas cela qui constitue le passage au marché, mais bien plutôt
la prise en considération, l'acceptation
de l'éthique du marché. C'est
un changement dans les mentalités, la prise en compte de nouvelles vertus, de
nouveaux droits, de nouveaux comportements. Le
pire, est évidemment, de voir dans l'éthique du marché le cûlte du bien-être matériel
et la frénésie de la réussite par tous les moyens, alors que l'éthique du marché
est tout autre chose. | | | | LA JUSTICE DU MARCHE | |
Non seulement
l'éthique du marché est un fait, mais on peut même soutenir avec Israël KIRZNER
que c'est sa supériorité éthique qui fait que le système marchand est plus efficace
que tout autre. Le capitalisme est efficace parce qu'il est juste.
Les
principes éthiques du marché, qui en font un système juste, sont au nombre de
quatre : -
la reconnaissance de la liberté de création, -
l'attribution et le transfert de droits de propriété privés -
le libre échange et le libre contrat -
l'état de droit. | | | | LIBERTE DE CREATION | |
Le marché est
avant tout animé par des initiatives individuelles. On
dit souvent qu'il repose sur des choix personnels. Mais en réalité la liberté
laissée aux individus est plus importante que celle de choisir. C'est la liberté
de créer, c'est à dire de trouver des solutions qui n'étaient pas proposées ni
connues au départ, et que l'individu va forger par son initiative, en tenant compte
des comportements des autres. L'homme
n'est pas un simple consommateur qui aurait l'embarras du choix, il est aussi
un créateur : il exprime son aptitude à fabriquer, à inventer lui-même de nouvelles
richesses. Voilà
qui est bien plus stimulant, et plus conforme à la nature humaine, que d'attendre
son progrès de l'administration, ou de vivre de ses droits sociaux. Le
capitalisme n'est pas un système où l'on vivote, où l'on survit. C'est un système
où on donne vie. | | | | DROITS DE PROPRIETE PRIVES |
 | Ils
sont le prolongement normal de la liberté de création. Celui qui crée se voit
attribuer un droit de propriété sur sa complète création. | |
| Il
est juste qu'il en soit ainsi. On ne devient pas propriétaire au détriment de
quelqu'un d'autre, puisque l'on ne possède que ce que l'on crée, c'est à dire
qui n'existait pas avant que l'on agisse. Ces
droits peuvent ensuite s'échanger librement, et se valoriser au cours des échanges. | | |
| LIBRE CONTRAT, LIBRE ECHANGE | | Les
droits, qu'ils soient immatériels, monétaires ou physiques, sont destinés à être
échangés, parce que leur valeur n'est pas homogène ni absolue. Le contrat permet
de coordonner les appréciations divergentes, nées d'une estimation subjective
de la valeur. Tout le marché est un vaste jeu de découverte, où les individus
acquièrent sans cesse des informations, et tirent avantage des déséquilibres qu'ils
perçoivent. Ainsi tout produit a-t-il en permanence l'affectation optimale : il
est entre les mains de celui qui lui donne le plus de valeur possible. Les gaspillages
sont éliminés, tout comme les pénuries. Encore
faut-il, pour nouer librement ces transactions, que les informations sur les prix
ne soient pas brouillées par des manipulations monétaires (les Etats et banques
centrales sont souvent responsables de ces brouillages), ni que les opérations
soient entravées par des réglementations créant monopoles et protections. Le libre
accès au marché s'appelle concurrence. | | |
| ETAT DE DROIT | |
L'ensemble des
opérations évoquées suggère le respect d'un certain nombre de règles du jeu. Il
faut un ensemble d'institutions pour protéger ces diverses libertés, pour établir
et faire respecter ces divers droits. L'arbitraire
des pouvoirs publics ne saurait se substituer à la libre initiative des agents
privés, ni atténuer ses conséquences ou les corriger. De
façon à éviter l'intervention intempestive de l'Etat, celui-ci doit lui-même être
soumis à des règles de droit l'obligeant au respect des droits individuels. |
| | | ETHIQUE DES PUISSANTS ? |
| On
reproche souvent à l'éthique du marché
de consacrer la "loi du plus fort". Comment peuvent s'en sortir ceux
qui n'ont pas le sens de l'initiative personnelle, ceux qui ne savent pas apprécier,
ou contracter ? On
répondra que si tous les hommes avaient les mêmes aptitudes et les mêmes goûts,
l'échange ne serait pas nécessaire, ni même la liberté. C'est parce que chacun
a son propre chemin de progrès qu'on doit lui laisser la liberté de le découvrir. On
dira encore que ce sont souvent les gens les plus démunis qui montrent une aptitude
supérieure à sa gestion : pour eux la
vigilance est renforcée par la précarité
de leur situation. "Libérer les pauvres pas la loi" comme le voulait
LACORDAIRE, c'est en fait les enfoncer dans leur faiblesse, les condamner au tutorat
social, et leur interdire à jamais d'exprimer leur créativité personnelle. Bien
que les talents soient inégalement répartis, il n'existe pas une sous-humanité
vouée à l'assistanat, au plan et à la sécurité sociale. | | |
| ETHIQUE DES SAINTS ? |
| D'autres
reprochent à l'économie de marché d'être conçue pour des saints, ayant des vertus
morales supérieures. |  |
| | Comme
tous les hommes sont loin de la sainteté, l'économie de marché tourne soit au
chaos, soit à l'exploitation (les plus puissants ne sont pas des saints). En
fait, Adam SMITH avait montré, dans la "Richesse des Nations", qu'un
individu fût-il le plus égoïste, le plus malveillant
qui soit, était obligé, dans une économie de marché, de tenir compte des autres, et le principe
de la réciprocité ou de la mutualité des échanges l'obligeait à composer dans
ses relations, et à faire des concessions aux intérêts d'autrui pour faire accepter
ses intérêts propres. Le jeu des intérêts personnels débouche ainsi sur l'intérêt
général, sans que les individus en aient la moindre intention ni la moindre conscience. |
| | | ETHIQUE DE L'HONNETETE | | En
définitive, comme HAYEK l'a souligné, la seule vertu absolument indispensable
au marché est l'honnêteté, c'est à dire le respect de la parole, des contrats. Les
règles du jeu social doivent s'appliquer à tous et puisqu'on est en état de droit,
toute atteinte aux droits d'autrui, tout manquement à ses propres obligations,
doit entraîner réparation des dommages ainsi causés. C'est
peut-être en demander beaucoup, à une époque où seuls les saints sont honnêtes
et où les puissants sont malhonnêtes. Mais
ces avatars des vertus individuelles ne doivent rien à la pratique du marché,
ils proviennent des déviations dirigistes, étatistes et politiciennes de l'Occident.
Rompre avec l'Etat Providence et le tout-politique serait peut-être une façon
de retrouver l'éthique de l'honnêteté, indispensable pour la survie d'une grande
société. | | | | | | |
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