PERSPECTIVES SOCIALES DE LA CONCURRENCE

 

Lors de la dernière journée de l’Université d’Eté de la Nouvelle Economie dédiée aux perspectives sociales de la concurrence (Aix en Provence, mercredi 3 septembre), le R. P. Robert Sirico du Acton Institut (Etats-Unis), spécialiste des questions liées à l’économie, la religion et la liberté, abordait le thème des aspects moraux de la concurrence.

 

R.P. SIRICO : ASPECTS MORAUX DE LA CONCURRENCE

 

Nous savons que la concurrence permet une utilisation plus efficace des ressources, qu’elle fournit une meilleure coordination ainsi qu’une meilleure information. Elle permet encore une plus grande répartition des revenus et rend les ressources plus accessibles en termes de prix. Mais cette approche de la concurrence n’évoque pas l’aspect moral. En effet, la question de l’utilité ne nous dit pas si la concurrence est une bonne chose ; elle ne nous dit pas ce qui est moral.

L’homme est simultanément physique et transcendant, c'est-à-dire fait de réalités corporelles tout en les dépassant. La totalité de ce que nous sommes n’est pas physique. Si cela était, il n’y aurait pas de courage, d’intégrité, d’attrait pour la musique … L’homme a besoin de liberté pour conduire ses actions et du libre accès à la liberté au titre de ses exigences morales. L’accès aux ressources matérielles est donc exigé par les êtres humains afin de vivre leur nature et, d’un point de vue théologique, du fait de son attrait pour la réalité transcendante, même dans le contexte des biens matériels. C’est précisément ce qui légitime l’autonomie de la personne d’un point de vue moral dans l’analyse de la concurrence.

Les personnes humaines doivent être autonomes en tant qu’entité morale. Afin de vivre leur potentiel rationnel, elles doivent pouvoir compter sur un processus qui les responsabilise, qui fasse leur place à l’esprit et la conscience de la personne. La concurrence appartient à ce processus. De ce point de vue, il n’est pas inutile de se demander si les valeurs de la concurrence, les valeurs du marché, procèdent d’une vision protestante, calviniste (la personne relève du péché originel) ou plus thomiste, plus catholique (la bonté de la personne et de la création sont mises en avant). La position catholique a une plus grande foi en l’homme : seul il peut atteindre le bonheur pour la société. Pour les calvinistes, la vision de l’homme est un peu plus pessimiste : il faut une structure qui les force à être bons. A mon sens, l’anthropologie catholique est plus complète, plus achevée. Toutefois en confrontant les approches, il apparaît bien que les hommes sont nés pour les mêmes raisons. Si vous êtes optimistes, les hommes doivent être libres parce qu’ils ont la capacité d’ordonner leurs vies. Pour ceux qui croient à une anthropologie plus pessimiste, il n’y a plus de raison de mettre le péché originel au dessus de la société parce que les bureaucrates et les autres sont eux-mêmes infectés par ces péchés originaux. Aussi n’y a-t-il aucune raison de leur permettre d’être libres. Ceci est certainement vrai lorsqu’une société divise le travail, permet la concurrence, la participation à des institutions sociales plutôt que politiques. Comme dans toute société, il y a une tentation de pouvoir : substituer sa volonté, sa liberté, ses idées à celles des autres. Cela étant immoral, l’importance de la concurrence apparaît.

La concurrence est une reconnaissance de ce que nous partageons, de notre destinée que nous partageons avec la création.

La concurrence permet l’adoption de valeurs subjectives exprimées par le marché et non de valeurs finales, objectives. Le mot valeur est compris ici dans sa valeur subjective mais aussi dans un contexte de vertus objectives, de valeurs morales. On doit faire une différence entre les valeurs subjectives et les valeurs objectives normatives qui sont relatives à la condition humaine. Lorsque le marché traite de ces valeurs, le marché se réfléchit lui-même. Ceux qui sont concernés par ces valeurs sont eux aussi objectifs et doivent définir des valeurs morales qui appartiennent à un spectre plus large. Parce que nous ne savons pas faire la différence entre valeurs subjectives et objectives nous sommes incapables d’atteindre la vérité ultime.

 

 

Concurrence et frugalité

Il faut reconnaître à la concurrence sur le marché une vertu morale indéniable : la frugalité, c'est-à-dire l’art de ne pas gaspiller les choses. Cette tendance confère à chaque individu une responsabilité à l’égard de la gestion des biens et services. Ce qui le conduit à se maîtriser, à maîtriser ses appétits, guidé non par son instinct mais par sa raison. Cela lui donne la capacité de gérer son environnement. Ici, l’utilité touche à la vertu : la connaissance ainsi produite concerne les offres existantes, les ressources et leur allocation. Autrement dit, dans toute activité humaine, l’application de la vertu de frugalité repose sur la connaissance de ce qu’est le bien et de ce que la concurrence peut offrir.

 

Concours ou compétition ?

Le mot français pour concurrence est concours : deux cours allant dans la même direction. En anglais, lorsqu’on utilise le mot « competition », on imagine deux personnes rivalisant. Je pense que le terme français concours est une meilleure illustration. C’est une orientation vers un idéal. Dans le cas du marché, c’est le service que l’entrepreneur offre au consommateur. Dans toutes poursuites créatives, il y a l’idéal de parfaire le possible. Aussi est-ce un idéal que de vouloir atteindre la concurrence et non simplement le succès d’une autre personne. Ce point est important. La tendance qui consiste à aller vers une plus grande perfection, à faire ce qui est permis mais aussi ce qui est encouragé amène les succès à se renforcer les uns les autres. Les gens suspicieux quant au fonctionnement du marché font valoir que les biens sont limités et que sans redistribution les bons résultats obtenus par certains le seront au détriment des autres.

 

Concurrence spirituelle

En fait on pourrait parler de concurrence de manière purement spirituelle si l’on se réfère aux pères fondateurs de l’église notamment Cyril et Methode, Ste Thérèse d’Avila et St Jean de la Croix. Ils fournissent de bons exemples de concurrence vertueuse. En faisant référence à son propre développement spirituel : « J’ai fait la course. J’ai fait une bonne compétition et maintenant, je vais gagner le prix dans les cieux ». Voilà donc un sens spirituel, un potentiel moral beaucoup plus large de la concurrence. Lorsque la concurrence est motivée par l’envie, par la malice, par l’avarice, il y a alors des problèmes moraux très importants associés à la concurrence. Une autre chose dont il faut nous souvenir : dans une société libre, une société basée sur une économie libre respectant la liberté individuelle et la dignité de l’homme, avec des fondations solides de droits de propriété, la personne la plus vertueuse ne peut pas se voir garantir le succès économique. Il y a un élément de chance. En revanche, une personne malicieuse, peut être plus forte. Toutefois, les types de concurrence moins morale ne trouvent pas leur solution dans la régulation ou dans les restrictions économiques ou politiques. En régulant le marché, on ne touche pas la racine du mal. Le marché ne fait que refléter l’erreur. Il ne la crée pas. Ce n’est pas la source de l’erreur qui est fondamentalement morale et anthropologique. Pour s’en débarrasser, il faut retourner à la personne humaine qui est au centre du nœud économique. Elle a seule la dignité et la capacité d’évaluer les choses.