LA CONCURRENCE : PERSPECTIVES ECONOMIQUES
 
1. Le monde de la concurrence : concurrence sauvage ou alter-concurrence ?

Nous sommes entrés à nouveau dans le monde de la concurrence. Après de longs siècles de cloisonnement et de protectionnisme, le nouveau paysage politique et les nouvelles techniques de communication ont mis en contact les hommes du monde entier. Qu’il le veuille ou non, chacun d’entre nous est engagé à la rencontre et la compétition.

Certes il existe encore des pans entiers de la vie économique et sociale qui échappent à la concurrence : nous sommes dans une période de mutation.

Certes la concurrence ne fait pas l’unanimité. Elle a ses partisans mais, plus nombreux encore, ses détracteurs. Ceux-ci ne peuvent aller contre une évolution qui semble inéluctable, mais ils exigent au minimum que la concurrence ne soit pas « sauvage ».

De la même façon qu’ils acceptent la mondialisation à condition qu’elle soit maîtrisée, ils rêvent d’une alter-concurrence.

 
2. La concurrence corrigée par l’égalitarisme

Dans cette optique, ce serait oui mais : oui à la concurrence, mais à la condition qu’elle respecte l’égalité entre compétiteurs.

D’une part la concurrence ne saurait se concevoir qu’entre nations, entreprises ou individus fonctionnant dans des conditions comparables, offrant une égalité des chances à tous les compétiteurs : l’égalité serait une condition préalable à la concurrence. Et si on la comprend bien entre économies très développées (le Nord), elle ne saurait jouer entre le Nord et le Sud.

D’autre part la concurrence ne devrait pas déboucher sur l’accroissement des inégalités. On s’arrête à une justice de résultat, sans s’occuper de la justice de procédure : on ne se demande pas tellement comment on s’enrichit ou on s’appauvrit, mais de combien on s’enrichit ou on s’appauvrit.

La concurrence serait comparable à une compétition dans laquelle ne seraient engagés que des coureurs d’égale valeur, et où les gagnants devraient partager les prix avec les perdants.

 
3. La concurrence, un processus de découverte

L’approche égalitariste souffre d’une double inconsistance. La première consiste à définir la concurrence en termes statiques, comme une situation de marché.

La théorie économique traditionnelle est à l’origine de cette erreur d’optique. Elle qualifie un marché de concurrentiel quand, en un moment donné, sont satisfaits des critères précis : un grand nombre de compétiteurs, tous de faible taille, proposant des produits identiques ou comparables, libres d’entrer et sortir du marché sans aucun coût, et parfaitement informés sur les conditions d’offre et de demande des autres concurrents. De telles exigences, qui définissent la concurrence « pure », ne sont jamais satisfaites dans la réalité. Malheureusement ce sont ces critères que retiennent le plus souvent le droit de la concurrence et les juges chargés de l’appliquer.

Au contraire, à la suite d’HAYEK, les économistes autrichiens définissent la concurrence en termes dynamiques. Par nature elle est un processus de découverte : un marché concurrentiel est celui qui est appelé à évoluer, sous l’effet de comparaisons permanentes entre solutions alternatives pour améliorer l’adaptation des moyens aux besoins.

Elle s’intègre dans la série d’essais et d’erreurs qui engendrent et guident le progrès. Elle suppose donc la diversité, l’inégalité. Pourquoi concourir si tout le monde agit de même, et si l’on ne peut distinguer a priori ce qui est préférable ? Comment saurait-on d’ailleurs ce qui est préférable ? La concurrence est la réponse à l’ignorance radicale dans laquelle s’inscrit l’action humaine.

Les vraies atteintes à la concurrence naissent quand le processus est artificiellement bloqué par ceux qui ne veulent pas de la comparaison, ceux qui refusent d’explorer toutes les voies du progrès.

 
4. La concurrence, une diffusion du progrès

Une deuxième erreur consiste à voir dans la concurrence l’occasion pour les uns d’accroître leur puissance et leur richesse au détriment des autres. Il y a une large part d’idéologie dans cette croyance, réminiscence de la lutte des classes. Mais il y a aussi une incompréhension fondamentale de l’économie, assimilée à un jeu à somme nulle, où ce que gagnent les uns est perdu par les autres.

En fait tout le monde est gagnant dans le processus concurrentiel : la concurrence améliore les performances et, si elle est libre et ouverte, elle aboutit à une baisse des prix et à une augmentation du pouvoir d’achat du plus grand nombre. La concurrence met le progrès au service de la communauté.

Au lieu que le progrès demeure l’apanage de quelques pionniers, il peut se diffuser sans limite. C’est ce qu’exprimait BASTIAT avec sa verve habituelle :

« L’intérêt personnel est cette indomptable force individualiste qui nous fait chercher le progrès, qui nous le fait découvrir, qui nous y pousse l’aiguillon dans le flanc, mais qui nous porte aussi à le monopoliser. La concurrence est cette force humanitaire non moins indomptable qui arrache le progrès, à mesure qu’il se réalise, des mains de l’individualité, pour en faire l’héritage commun de la grande famille humaine. Ces deux forces qu’on peut critiquer quand on les considère isolément, constituent dans leur ensemble, par le jeu de leurs combinaisons, l’Harmonie sociale ».

BASTIAT en tirait la conclusion que la concurrence est une bonne affaire pour la multitude des consommateurs qui vont bénéficier des progrès réalisés, mais une rude exigence pour les producteurs qui ont été les artisans de ces progrès. Voilà pourquoi le premier mouvement des producteurs n’est jamais en faveur de la concurrence.

 

 

5. Concurrence loyale ou concurrence libre ?

Puisque la concurrence menace les producteurs qui supportent mal l’idée du client-roi, puisque la concurrence compromet les positions actuellement dominantes, on va s’organiser pour l’éviter ou pour la neutraliser.

Bastiat, dans la « pétition des marchands de chandelles », avait montré la logique et l’efficacité de ces corporations qui vont faire pression sur l’Etat pour tuer la concurrence. Les hommes de l’Etat se laisseront entraîner : en donnant satisfaction aux revendications de ces minorités organisées, ils fidélisent une clientèle électorale et élargissent leur pouvoir en multipliant leurs interventions. En sauvegardant des intérêts corporatifs au nom des droits acquis, de la protection de l’emploi, de l’équité du commerce international, ils passeront pour les défenseurs de l’intérêt général, de la loyauté économique et de la justice sociale.

Voilà comment, peu à peu, les gouvernants de la plupart des nations se sont arrêtés au concept de « concurrence loyale », une sorte d’antidote de la « concurrence sauvage ». Ils se réservent le droit d’organiser les marchés, et de neutraliser les effets les plus gênants de la concurrence.

Alors que leur rôle aurait dû consister à protéger la libre concurrence, ce que les Révolutionnaires de 1789 appelaient « la liberté du commerce et de l’industrie », ils faussent sans cesse le jeu concurrentiel par des entraves à la libre entrée sur le marché et à la libre entreprise. 

Les procédés employés vont du recours à des organisations internationales qu’ils dominent, comme l’Organisation Mondiale du Commerce – dont on ne comprend pas pourquoi elle subit les attaques des alter-mondialistes puisqu’elle correspond à leur philosophie, jusqu’au « droit de la concurrence » qu’ils façonnent ou transgressent au hasard de leurs visées politiques. On condamne les « abus de position dominante » d’entreprises qui rendent réellement service à la communauté, mais on feint d’ignorer les abus de monopoles publics.

 

6. La concurrence éliminée au nom de l’harmonisation

Cependant, la dynamique de la concurrence est tellement progressive qu’elle diminue l’efficacité des interventions et des contrôles imaginés par les Etats. Les Etats ont perdu plusieurs atouts. La libre circulation des produits, des services, des capitaux et des entreprises s’est généralisée. Les manipulations monétaires et les « dévaluations compétitives » ont pour un temps été abandonnées. En Europe les frontières se franchissent allègrement

Cette évolution s’est imposée aux hommes de l’Etat, pour autant elle n’est pas souvent de leur goût, puisqu’elle les prive à la fois des outils de la politique macro-économique qui les mettait en position dominante et des moyens de la démagogie électorale qui assuraient la pérennité de leur pouvoir.

La nouvelle arme anti-concurrentielle est l’harmonisation, et les artisans de l’Union Européenne s’en font aujourd’hui les champions. Ce que les gouvernants ne peuvent plus faire au niveau national, ils vont tenter de le répliquer au niveau européen. L’harmonisation est donc une façon de déplacer la souveraineté, de sauver l’essentiel des prérogatives gouvernementales.

L’exemple le plus spectaculaire de ce transfert est l’harmonisation fiscale. On la présente comme un prolongement indispensable de la concurrence au sein de l’espace européen, alors qu’elle est avant tout un moyen de bloquer l’évolution vers une concurrence fiscale qui serait pourtant salutaire .

 

 
7. L’harmonisation fiscale : au profit de qui ?

Interrogeons-nous en effet sur les perspectives de l’harmonisation fiscale telle qu’elle est actuellement prônée par une majorité d’hommes politiques sur le continent.

L’argument principal en faveur de l’harmonisation est la mosaïque des impôts en Europe. Il est vrai que le poids de ces impôts, la façon dont ils sont votés, perçus et répartis, les garanties dont jouissent les contribuables, varient grandement d’un pays à l’autre. Pourquoi ne pas envisager un alignement général, gage de simplification et d’équité au sein de l’espace européen ?

La réponse est donnée par une étude récente de l’Institut de Recherches Economiques et Fiscales (IREF). La diversité des systèmes fiscaux n’est pas le fruit du hasard, mais d’une évolution historique, d’une conception de la démocratie, et de la structure des Etats : on ne peut l’éliminer par décret, à moins de disposer d’un pouvoir politique très fort à la tête de l’Union (ce que souhaitent peut-être quelques-uns). Quel serait d’ailleurs ce décret ? L’alignement se ferait-il vers le haut ou vers le bas ? Il est à craindre qu’il signifie pour les contribuables européens des niveaux de prélèvements en moyenne plus élevés, et des formes de fiscalité encore plus arbitraires.

On comprend bien l’avantage que retireraient les gouvernants européens et leurs administrations d’un tour de vis fiscal supplémentaire.

 

8. L’harmonisation conforte le monopole fiscal

Si certains hommes politiques se rangent avec empressement derrière le projet d’harmonisation fiscale européenne, c’est qu’ils y voient le moyen de ne pas remettre en cause le pouvoir actuel des administrations publiques dans l’espace européen.

Si la baisse de l’impôt en reste dans beaucoup de pays au stade des promesses électorales, c’est qu’elle n’est effective que si elle correspond à un allègement de l’Etat, à une restriction des dépenses publiques. Or les gouvernants ne peuvent ou ne veulent s’y résigner.

En France, on cultive l’exception budgétaire, on sait qu’il ne faut pas toucher aux « services publics à la française » - une façon élégante de dire qu’il ne faut pas remettre en cause la ligne de partage entre le public et le privé. L’harmonisation permet soit de renvoyer aux calendes grecques une remise en cause des finances publiques françaises (le gouvernement acceptant le principe de l’harmonisation mais multipliant les exceptions françaises – comme il le fait actuellement pour les règles du pacte de stabilisation d’Amsterdam), soit de mettre tous les Européens à l’heure française et d’exiger un effort supplémentaire des contribuables des vingt quatre autres nations. Dans les deux cas, le secteur public français est sauvé. Sauvés aussi les fonctionnaires, budgétivores, subventionnés et assistés de l’Etat français. Sauvée enfin la souveraineté fiscale, qui aurait au contraire bien du mal à se survivre dans un contexte de concurrence fiscale.

 

9. La concurrence fiscale réduit la souveraineté des Etats

Il y a concurrence fiscale quand les contribuables bénéficient de la liberté d’installation, de placement de leur épargne, de localisation de leur patrimoine. Ils peuvent fuir les enfers fiscaux pour abriter leurs biens dans des paradis fiscaux. Ainsi définie, la concurrence fiscale existe dans de nombreuses régions du monde, en général dans les pays à structure fédérale.

La concurrence fiscale met les Etats membres d’une Union ou d’une Confédération en position de faiblesse vis-à-vis de leurs contribuables. Elle réduit leur souveraineté : ils sont sanctionnés pour le traitement qu’ils veulent infliger à leurs ressortissants. Peu à peu une hémorragie d’entreprises, d’emplois, de capitaux et de talents vide le pays ou la région de ses forces vives. Prenant progressivement conscience de cette évasion, les gouvernants sont obligés de réagir. Ils peuvent soit fermer les frontières – une solution aujourd’hui impraticable et inefficace, soit chercher à constituer un cartel des spoliateurs – l’harmonisation est ici une bonne formule, soit amorcer enfin une décroissance des administrations publiques, toujours promise jamais réalisée.

Cette décroissance va faire converger les fiscalités vers un niveau minimum de prélèvements obligatoires, et un alignement de tous les impôts vers le bas sera possible. Aujourd’hui la réduction du secteur public engendrée par la concurrence fiscale serait la seule façon de mettre fin à l’Eurosclérose, qui atteint particulièrement l’Allemagne et la France : la réduction du chômage ne peut se faire sans allègement des taux marginaux d’imposition et suppression des impôts sur l’épargne et le patrimoine.

 
10. La concurrence fiscale restaure la souveraineté de l’individu

Si elle menace la souveraineté des Etats, la concurrence fiscale garantit ou restaure la souveraineté des contribuables. Ils retrouvent la pleine liberté de gestion de leurs activités, et des fruits qu’ils en retirent. Ils ne contribuent aux charges publiques qu’en proportion de leurs capacités respectives, et seulement pour assurer les fonctions régaliennes de la puissance publique.

On en vient à cette conclusion, qui est une véritable loi de l’économie : la concurrence défend l’individu contre les abus du pouvoir, qu’il s’agisse du pouvoir d’entreprises bénéficiant de monopoles protégés, ou encore du pouvoir de corporations et de syndicats jouissant de privilèges, ou enfin du pouvoir des gouvernants tentés d’étendre sans cesse leur clientèle et leur sphère au détriment de la liberté et de la propriété individuelles.

Dans tous les domaines, la concurrence n’est pas seulement une recette d’efficacité. C’est aussi et surtout une libération.

 

 
   
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