1. Pourquoi
la mondialisation ? La
mondialisation ne s’est pas installée par hasard. On soutient couramment qu’elle
est devenue inéluctable à cause des progrès réalisés dans les techniques de transport
et de communication. Ces techniques ont raccourci les distances, traversé les
frontières traditionnelles, libéré les hommes des contraintes de la localisation
géographique. L’économie est de moins en moins dépendante du sol et des ressources
qu’il recèle. Mais cette thèse
appelle deux questions : 1°
Pourquoi le progrès technique ? S’agit-il d’un phénomène autonome, peut-il
se produire et s’accélérer sans l’innovation humaine et l’environnement qui lui
convient ? 2° Pourquoi le
progrès technique se serait-il d’abord diffusé dans de vastes espaces, entre nations
déjà parvenues à un haut niveau de richesse ? 2.
La mondialisation, fruit de la liberté économique La
mondialisation n’est en fait que l’élargissement à l’espace mondial de relations
économiques, scientifiques et culturelles qui s’étaient nouées entre pays ayant
accepté la libre circulation, sans discrimination aucune des produits, des capitaux,
des hommes et des entreprises. Ce
qui s’est passé depuis quelque vingt ans est une répétition à plus grande échelle
de ce qui s’était produit dans l’Europe des XII° et XIII° siècles ou dans la période
qui a suivi la Révolution Industrielle. Aujourd’hui comme hier, la logique décrite
par Adam Smith est à l’œuvre : la richesse des nations est le fruit de l’élargissement
de l’espace d’échange. Il y
a vingt ans, c’est l’explosion du bloc communiste, c’est la découverte des bienfaits
du marché et de la concurrence, c’est l’ouverture de la zone Pacifique au commerce
international, qui projettent l’économie mondiale dans
un monde de concurrence et d’innovation. 3.
Liberté économique, croissance et développement La
mondialisation s’est donc accompagnée de
changements institutionnels profonds, de nouvelles règles de vie en société impliquant
de nouveaux comportements. Ces changements se ramènent en fin de compte à l’instauration
de la liberté économique. Le degré de liberté économique est aujourd’hui mesuré
par un indice, et les pays à l’indice le plus élevé sont les pays les mieux insérés
dans le concert mondial. Ce sont
également les pays à plus fort taux de croissance et, à terme, à
revenu par tête le plus élevé. Quand
on classe les pays en quatre catégories : libres, presque libres, faiblement
libres, et pas libres du tout, on voit la carte de la richesse et de la pauvreté
se dessiner sur le globe. On
peut aussi, en dynamique, voir à quelle vitesse émergent des pays naguère pauvres, qui en moins de dix ans,
ont amorcé et réussi leur développement économique. Mais
s’agirait-il d’une simple corrélation statistique ? . 4.
S’agit-il d’un miracle ? Il
n’y a pas de miracle. La concomitance entre mondialisation et liberté économique
provient simplement du fait que l’environnement institutionnel a rapidement et
profondément évolué. Les marques les plus visibles en sont les suivantes : -
privatisations : recul sensible de la place de l’Etat dans
l’économie, et progrès de l’entreprise privée -
ouverture : libre entrée des entreprises et des capitaux étrangers,
élargissement du marché intérieur et découverte de débouchés à l’extérieur -
confiance : relations plus fiables dans les échanges, avec
la vérité des prix (donc la stabilité monétaire) et le respect des contrats
-
motivation : la reconnaissance du droit à l’initiative et à
sa rémunération stimule les innovations et consacre la réussite. 5.
S’agit-il d’un modèle ? Parvenu
à ce stade, l’observateur de la mondialisation se pose pourtant une question de
fond. Ces changements institutionnels
ne sont-ils pas seulement la projection, plus ou moins consentie, d’un modèle
économique et social qui est celui du capitalisme occidental ? Les Etats-Unis,
haut lieu de ce capitalisme, n’ont-ils pas exporté leurs règles politiques, juridiques,
économiques ? Au concept
de « modèle » correspondent deux idées : s’il y a un modèle, il
peut y en avoir un autre, plusieurs autres, donc – deuxième idée-
il ne saurait y avoir d’institutions universelles. Au
modèle capitaliste américain, on devrait par exemple préférer un modèle de régulation
mondiale des marchés, assurée par des organisations supranationales capables de
définir et faire respecter les règles du jeu des échanges mondiaux. La
première génération d’organisations de ce type est apparue à la fin de la deuxième
guerre mondiale : Fonds Monétaire International, Banque Mondiale, CNUCED,
GATT, etc… Une
nouvelle génération est née avec la mondialisation, et notamment l’Organisation
Mondiale du Commerce, mise en place à l’initiative de la France, lors de la Conférence
de Marrakech, au prétexte de régler et moraliser la concurrence. En
dépit de l’échec de ces tentatives de créer un ordre économique mondial, certains
voudraient aller plus loin, et souhaitent l’avènement d’un gouvernement économique
mondial, susceptible de compenser les « défaillances du marché ». 6.
Un ordre spontané universel Mais
qu’est-ce qui permet de soutenir que le marché serait incapable de coordonner
les décisions économiques et d’instaurer un ordre spontané ? Les
partisans de la régulation mondiale ne croient pas à l’existence d’institutions
universelles nées spontanément d’une expérimentation et d’une sélection. En effet,
disent-ils, les institutions sont imprégnées de la culture où elles prennent racine,
et la mondialisation n’efface pas la diversité culturelle sauf si les peuples
sont amenés ou contraints à s’aligner sur une culture dominante. La
réponse à cette objection consiste à dépasser l’indéniable diversité culturelle
pour rechercher ce qu’il y a d’universel,
d’irréductible, dans toute institution humaine. Quelle que soit lle
milieu culturel où elle naît, l’institution doit prendre en compte la nature de
l’être humain, ses aspirations et les droits qui lui sont attachés. Seules
des institutions universelles pourront répondre aux défis de la mondialisation :
au-delà des frontières, des cultures, des religions, l’impératif de l’universalité
humaine s’impose. C’est donc dans cette direction qu’il faut rechercher les institutions
nécessaires à l’émergence d’un ordre spontané mondial. 7.
Quelles institutions politiques ? Commençons
par rechercher les institutions politiques qui pourraient avoir valeur universelle
et s’articuler naturellement avec la mondialisation. La
concomitance entre mondialisation et éclatement de l’empire communiste a laissé
penser que la démocratie est une condition première du libre-échange mondial.
A l’inverse la situation de la Chine et du Viet Nam suggère que la mondialisation
peut s’accorder avec la dictature politique. Les institutions politiques seraient-elles
donc indifférentes ? Un
premier point à prendre en compte est celui de la libre circulation des hommes
et des idées. Elément constitutif de la mondialisation, elle n’a pas la sympathie
des régimes dictatoriaux. Combien de temps la liberté économique peut-elle survivre
sans liberté politique ? Un
autre point est la reconnaissance des droits individuels, droit à la vie, à la
liberté et à la propriété. La mondialisation sans propriété privée n’a guère de
sens, car seule la propriété rend possible les relations contractuelles. 8.
La Constitution est-elle suffisante ? Peut-on
poser en principe que la démocratie constitutionnelle est l’institution type de
la mondialisation ? C’est
bien le rôle d’une constitution de garantir les droits individuels fondamentaux.
Pas de liberté sans constitution : c’est ce que soutenait Benjamin Constant..La
constitution est vue par lui comme une parade aux abus du pouvoir. Elle est créatrice
de « l’état de droit ». Non seulement elle garantit les droits inaliénables
de la personne humaine, mais elle soumet aussi les gouvernants à la règle de droit et les oblige à respecter et faire respecter
les droits de tout citoyen. Mais,
comme Constant l’avait fait remarquer, la constitution ne remplit son office que
si elle s’articule avec une démocratie « des modernes ». Or, aujourd’hui
c’est plutôt la « démocratie des Anciens » qui prévaut, c'est-à-dire
le règne sans partage de la majorité issue du suffrage universel. On baptise « démocraties »
des régimes où les droits de la minorité sont totalement effacés, et où la plus
minoritaire des minorités, l’individu, subit une tyrannie sans limite. C’est
donc une erreur de croire qu’il suffit d’organiser des élections « libres »
et de confier le pouvoir à ceux qui ont été élus dans des conditions « légales » ?
Des gouvernements « constitutionnels » peuvent déboucher sur la négation
du droit. Si la liberté appelle la constitution, toute constitution
n’est pas créatrice de liberté. 9.
Remise en cause de l’Etat En
fait, la mondialisation trouve un grand nombre de pays dans lesquels les Etats
ont pris une place démesurée. La bureaucratie, le centralisme, les monopoles y
ont créé des pesanteurs réglementaires, financières peu favorables à la compétitivité.
L’omniprésence de l’Etat a réduit l’esprit d’initiative et de responsabilité,
bridé l’innovation et détruit la propriété. La
mondialisation appelle sans doute dans le domaine des institutions politiques
des réformes décisives : -
du jacobinisme vers le fédéralisme, -
de la concentration des pouvoirs vers leur séparation -
de l’administration publique vers l’initiative privée De
façon générale la ligne de partage entre le public et le privé doit être révisée,
suivant le principe de subsidiarité. Que l’Etat central se contente de faire ce
qu’il est le seul à pouvoir faire. 10.
Les Etats résistent à la concurrence Le
débat sur le constitutionnalisme est semble-t-il dépassé dans un contexte de mondialisation.
En effet, la mondialisation est, en soi, une barrière à l’absolutisme politique.
Pour les pays où l’état de droit n’est pas reconnu, où les gouvernants, leurs
administrations et leurs clientèles règnent sans partage, l’accès à la mondialisation
est difficile, voire impossible, De
façon générale, la mondialisation rend aux individus une certaine autonomie, une
possibilité de choix, elle diminue la souveraineté des Etats et les soumet à une
concurrence institutionnelle généralisée. C’est
pourquoi les Etats veulent la « maîtriser ». Ils instaurent réglementations
et protections au prétexte « d’harmonisation », partant de l’idée que
la concurrence exige une rigoureuse égalité entre compétiteurs – alors que par
nature la concurrence implique la diversité. Ils s’organisent en cartels. Après
l’Etat Providence, voici maintenant « l’Etat bouclier ». La tentation
est forte d’une Europe forteresse. Cela permet aux hommes d’Etat de garder tous
leurs pouvoirs, d’endiguer la vague des privatisations et de prolonger les blocages
structurels. Mais cette résistance peut-elle se prolonger longtemps ? Comme
l’avait pressenti Bastiat, le libre échange finit toujours par réduire l’Etat
en brisant le jeu des corporations. Plutôt que de mener un combat d’arrière garde,
les dirigeants politiques devraient accepter l’adaptation des institutions politiques
dans le sens d’un pouvoir réduit et d’un état de droit. |