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1. L'EUROPE SOCIALE
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L'Europe Sociale : ce slogan a été celui des
socialistes français durant la campagne pour les dernières élections
européennes. Il a aussi inspiré tous les tenants du oui au referendum
sur le projet de constitution de l'Union Européenne. Qui ne souhaiterait
une Europe où le progrès social accompagnerait la croissance économique
? La question est de savoir comment bâtir cette Europe sociale.
En 1989 était signée la Charte communautaire des droits sociaux
fondamentaux des travailleurs européens. Elle donnait un sens précis
à l'Europe sociale : une Europe au sein de laquelle le marché du
travail serait harmonisé, où tous les travailleurs bénéficieraient
des mêmes avantages et présenteraient un front syndical uni face
au patronat européen. Cette Charte a été fidèlement reprise par
le projet constitutionnel qui, dans sa deuxième partie, énumère
les droits fondamentaux dont doivent jouir les citoyens européens,
parmi lesquels figurent ces fameux droits sociaux.
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2. LE MODELE
RHENAN
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La construction européenne serait ainsi conçue
suivant le " modèle rhénan ", que l'on oppose volontiers au modèle
anglo-saxon : c'est, une fois de plus, l'harmonisation dirigée contre
la concurrence sauvage, la social-démocratie contre le capitalisme
des marchands. France et Allemagne ont fait ce choix de société
et de relations sociales, où les syndicats ont une large place dans
la gestion des entreprises et la vie publique. La Charte Sociale
prévoit le monopole de représentation des travailleurs par les syndicats,
la négociation collective des contrats du travail, la cogestion
si possible, et surtout la réglementation qui permet de garantir
les conditions de travail, et de rupture du contrat de travail.
Le modèle rhénan a pourtant fait la preuve de son échec. Echec économique,
parce que la rigidité du marché du travail a créé un chômage massif
et freiné la croissance. Echec social, parce que la paix sociale
n'a pas été au rendez-vous, surtout en France où les syndicats très
politisés ont été à la pointe de l'agitation et abusé du droit de
grève. Mais tandis que l'Allemagne et les socialistes allemands
atténuaient les méfaits du modèle rhénan, la classe dirigeante française
durcissait son intention d'imposer le modèle rhénan à l'ensemble
de l'Europe.
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3. LE PLOMBIER
POLONAIS
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Le débat sur l'Europe Sociale est devenu encore
plus aigu avec l'élargissement de l'Europe. La plupart des pays
nouveaux venus ont été plutôt tentés par le modèle anglo-saxon.
Dans leur désir d'accéder rapidement à la liberté économique et
à la croissance qu'elle entraîne, les peuples libérés du communisme
n'ont pas voulu s'enfermer dans le carcan syndical ; ils ont rêvé
de promotion personnelle bien plus que d'égalitarisme harmonisé.
Ils ont été vite prêts pour la concurrence. Se contentant pour l'instant
d'un niveau de rémunérations et de conditions de travail moins favorables
que ceux de leurs congénères occidentaux, les travailleurs d'Europe
centrale et de l'Est étaient en bonne position sur le marché du
travail européen. Par voie de conséquence, les entreprises utilisant
une main d'œuvre moins coûteuse et plus motivée se trouvent plus
compétitives. Les délocalisations vers les nouveaux pays se multiplient,
et -de façon encore plus spectaculaire- entreprises et travailleurs
de l'Est s'installent à l'Ouest. La circulaire Bolkestein, dans
la logique de la libéralisation des échanges au sein de l'Union,
avait prévu de supprimer totalement les frontières de l'Union s'agissant
des activités de service. La campagne menée en France contre le
plombier polonais, suspect de venir réparer les tuyauteries françaises
à un prix défiant toute concurrence locale, a abouti non seulement
au rejet du projet de constitution européenne, mais aussi finalement
à l'abolition de fait de la circulaire Bolkestein.
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4. LE MARCHE
DU TRAVAIL SOUS SURVEILLANCE EUROPEENNE
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Le sort réservé à la circulaire Bolkestein traduit
la volonté du Parlement et de la Commission de Bruxelles de surveiller
et réglementer le marché du travail pour éviter les méfaits d'une
concurrence " dommageable " entre travailleurs européens. Le " dumping
social " serait aussi dangereux que le dumping fiscal. Dans cette
optique, il faudrait s'en tenir aux principes de la Charte Sociale
et mettre tous les travailleurs européens sur un pied d'égalité.
Les autorités bruxelloises ont progressivement développé un droit
social européen, il faut le renforcer. Récemment la question s'est
posée de savoir si une entreprise dans un pays membre de l'Union
avait le droit de refuser l'embauche d'un fumeur. La tendance est
donc actuellement à étendre le champ de la réglementation au niveau
européen, de façon à enrichir et harmoniser les réglementations
nationales. Les syndicats sont favorables à cette orientation, mais
sont déçus de ne pas avoir encore reçu au niveau européen le rôle
dominant qu'ils pouvaient espérer.
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5. L'ENTREPRISE
: UNE EXIGENCE DE FLEXIBILITE
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Pourtant, en
sens inverse, la compétitivité des entreprises, indispensable dans
un contexte de mondialisation, exige chaque jour davantage de flexibilité.
La compétition sur les coûts et la qualité, les performances des
pays émergents, les surprises de débouchés nouveaux mais instables,
requièrent une attention permanente dans la gestion et un supplément
de souplesse. L'harmonisation signifie au contraire l'alignement
sur une législation inadaptée parce que globale, concernant une
main d'œuvre de qualification et de motivation différentes, frappant
des entreprises de taille inégale dans des activités très diverses.
Cette harmonisation n'a même pas le mérite de la sécurité, parce
que cette législation peut changer du jour au lendemain sous la
pression politique et syndicale, comme on a pu le voir avec la directive
Bolkestein. L'exemple français prouve qu'un Code du Travail peut
être enrichi de décrets ministériels à la cadence de plusieurs par
mois. Les entreprises sont ainsi dans un environnement social incertain.
Ainsi la rigidité du travail a-t-elle atteint un niveau dommageable
pour toutes les entreprises européennes. Pour l'instant elles peuvent
encore réagir en se délocalisant dans les pays qui ne sont pas encore
alignés sur le modèle rhénan. Si l'Europe devait poursuivre dans
ce sens, elles n'auraient plus le choix qu'entre la délocalisation
en dehors de l'Union ou en dehors de l'Europe. Certaines ont déjà
fait ce choix.
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6. LA CONCURRENCE
: UNE RECHERCHE DE PROGRES SOCIAL
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Si le futur de l'Europe sociale est si sombre,
c'est sans doute parce que le problème est abordé non pas du point
de vue des entreprises et des travailleurs, mais de celui des gouvernants
et des syndicats. L'optique véritablement économique, conforme à
l'intérêt de tous les Européens, est celle qui essaie de repérer
les points faibles et les points forts de la diversité sociale actuelle,
et de laisser la concurrence faire son œuvre : grâce à la confrontation
des divers systèmes sociaux on ira certainement vers un progrès
social généralisé. Si les coûts de la main d'œuvre sont si différents,
c'est peut-être parce que les charges sociales sont plus lourdes
ici qu'ailleurs, soit en raison d'une moindre protection sociale,
soit en raison d'une mauvaise organisation de cette protection.
C'est peut-être aussi parce que la productivité et les salaires
ne sont pas en correspondance, certains étant surpayés et d'autres
sous-payés par rapport à leurs performances et leur qualification.
La concurrence va permettre de découvrir les chemins du progrès
social, dont on peut bien se douter qu'ils sont différents pour
des pays anciennement développés et riches en " droits sociaux "
d'une part, et d'autre part des pays nouvellement venus dans la
compétition, pour lesquels les droits sociaux constituent davantage
des contraintes que des stimulants.
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7. L'EUROPE
A L'HEURE DE LA SECU ?
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Pourquoi les entreprises françaises sont-elles
harassées de charges sociales ? La réponse est simple : parce que
le système de protection sociale repose sur le monopole d'une administration
publique et centralisée appelée " Sécurité Sociale ". Lorsque la
très chère Sécu a été menacée par les directives de 1992 ouvrant
à la concurrence l'assurance maladie et les retraites, le gouvernement
français s'est employé à les rejeter, au prétexte que les directives
ne pouvaient concerner un service public de la protection sociale.
Sous la pression de la France, la Cour Européenne de Justice a admis
le prétexte, tout en rappelant paradoxalement le principe de la
concurrence en matière de protection sociale ! Aujourd'hui la Sécu
française est sur le point d'exploser, notamment parce qu'elle a
fait le choix d'un système de répartition plutôt que de capitalisation.
On demande évidemment aux entreprises de faire un effort supplémentaire
pour sauver la Sécu. Le véritable effort sera en réalité fait par
les salariés qui paieront aussi un impôt supplémentaire sur le travail
et sur l'emploi. Une solution encore plus confortable serait d'obliger
tous les pays européens à adopter la Sécu française. Mais il semblerait
qu'il n'y ait pas tellement d'amateurs… Tout au contraire dans plusieurs
Etats membres, on a réformé la protection sociale dans le sens de
la privatisation, de la concurrence et de la capitalisation. On
s'aperçoit que le marché est capable de couvrir à bon compte les
risques de la vie, et que la solidarité spontanée exercée dans le
cadre des communautés familiales ou associatives est un complément
naturel des assurances privées. On mesure aussi les vertus de l'épargne
personnelle et du patrimoine familial pour garantir une sécurité
durable et juste.
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8. RECOMPENSER
LE MERITE PERSONNEL
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La disparité
des niveaux de salaires au sein de l'Union ne peut pas davantage
être réglée par une harmonisation forcée. Elle n'est pas là par
hasard. Les salaires sont nécessairement liés à la productivité.
Ici deux situations peuvent se présenter. La première est celle
de travailleurs à faible productivité qui acceptent des rémunérations
et une protection sociale moindres. D'abord parce que pour eux l'urgence
est de travailler, et de travailler dur pour accéder au niveau de
consommation qu'ils désirent pour eux et leur famille. Ensuite parce
qu'ils essaient progressivement de monter dans l'échelle des salaires
en acquérant une expérience et une qualification qui accroissent
leur productivité. Ils accèdent peu à peu à une classe moyenne,
que l'on voit se former et se gonfler dans des pays naguère condamnés
au rationnement et à la misère. Une autre situation est celle de
travailleurs à faible productivité qui s'installent durablement
dans la sous-qualification, parce qu'ils bénéficient des fameux
" droits sociaux ". En particulier le niveau élevé de salaire minimum
légal est un avantage apparent, mais en réalité désigne les smicards
comme les principaux candidats au licenciement et au chômage durable.
La concurrence entre travailleurs fait apparaître cette morale économique
: le mérite personnel est récompensé par des rémunérations supérieures,
des emplois plus stables. La concurrence reconnaît les talents,
et permet de les développer.
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| 9. L'ECONOMIE SOCIALE, L'ECONOMIE HUMAINE |
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En fait ce que
ne reconnaissent pas les partisans de l'harmonisation sociale, c'est
qu'elle nivelle les talents au lieu de les développer. La véritable
économie sociale c'est celle qui stimule l'épanouissement personnel,
qui permet de libérer l'initiative économique, qui pousse à la qualification
et à la performance, qui développe le sentiment que par son activité
on rend service à la communauté. Voilà trop longtemps que l'on oppose
l'économique et le social, l'efficacité et la morale. En réalité
comme le suggérait Adam Smith la richesse des nations repose sur
les sentiments moraux. Ce sont les comportements personnels qui
font la différence entre les entreprises, entre les communautés.
Les économistes et philosophes américains Douglas Den Uyl et Douglas
Rasmussen font la distinction aristotélicienne entre la morale qui
éclaire les comportements individuels et la méta-morale qui caractérise
les institutions, l'environnement légal des actions individuelles.
La méta-morale que l'Europe devrait se donner dans le futur est
celle de la liberté du travail, de l'entreprise et de l'échange.
Elle inciterait tous les êtres humains à s'épanouir dans leur activité
économique.
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| 10. DROITS SOCIAUX OU DROIT NATUREL ? |
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Finalement,
dans le domaine des relations sociales et du droit du travail, le
choix entre harmonisation et concurrence revient au choix entre
droits sociaux et droit naturel. Les droits sociaux sont une création
artificielle des législations, ils sont créés sous la pression politique
de groupes corporatifs, dont les syndicats, plus soucieux des propres
intérêts de leurs dirigeants que de leurs adhérents. Ils ne constituent
pas des " conquêtes sociales ", fruit de l'illusoire lutte des classes,
mais bien au contraire ils sont la promesse de privilèges, de parasitisme,
de dépendance à l'égard de l'Etat, et finalement de chômage et de
stagnation sociale. La voie du progrès social en Europe passe par
la liberté économique. Elle signifie la possibilité pour chaque
Européen de montrer ce dont il est capable, de s'approprier de façon
responsable les conséquences de ses activités. Cela est conforme
à la nature de l'être humain : liberté et responsabilité respectent
le droit naturel, celui qui est conforme à la nature de l'être humain,
celui qui lui garantit la vie, la liberté et la propriété. L'harmonisation
conduit au nivellement et au relativisme. Seule la concurrence permet
la promotion personnelle, le respect des intérêts de la communauté,
et l'harmonie sociale. Pour faire que le futur de l'Europe soit
plus humain, plus juste, les citoyens européens, et notamment les
citoyens français doivent, au cours des mois à venir, guider leurs
hommes politiques vers une Europe sociale entendue comme une Europe
de la concurrence et de la liberté.
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