| | | 1. L'IREF | | |
| Cette deuxième journée de l'Université d'Eté
est organisée avec le concours de l'IREF, Institut de Recherches Economiques et
Fiscales. Association européenne de statut belgo-luxembourgeois, l'IREF a été
créé en 2002 pour mener des travaux scientifiques sur les problèmes économiques
qui se posent en Europe, avec une attention particulière pour les questions fiscales.
L'IREF a organisé de nombreux colloques dans l'Europe entière : Rome, Paris, Bruxelles,
Genève, Lyon. Plusieurs rapports ont été publiés. Le premier a permis de définir
et mesurer un indice de décentralisation fiscale, pour apprécier le poids respectif
des finances nationales et locales dans les divers pays européens. Le second a
porté sur la dette publique et la façon de la réduire, le troisième sur la flat
tax. L'IREF organise aussi un concours annuel pour les jeunes chercheurs et les
étudiants doté d'un prix de 20.000 euros, et les travaux primés sont publiés :
Fiscalité et Croissance en 2004, Fiscalité et Justice en 2005. Tous ces textes
sont également repris sur le site www.irefeurope.org qui rassemble aussi les principales
données statistiques et les publications officielles européennes sur la fiscalité.
Le site est une veille fiscale permanente, qui permet d'observer les principales
politiques des divers pays européens, ainsi que leurs résultats. L'IREF a naturellement
porté une grande attention à la concurrence fiscale. |
| | | 2. LA CONCURRENCE
DOMMAGEABLE | | La concurrence fiscale n'a pas bonne presse
auprès des autorités européennes et de certains gouvernements. En 2002, le rapport
Primarolo de la Commission Européenne conclut au caractère " dommageable " de
la concurrence fiscale. La Commission s'est émue des mesures prises par quelques
Etats européens, à l'époque candidats à l'entrée dans l'Union, tendant à réduire
très fortement leurs taux de prélèvements. En 2001, en Estonie, le Premier Ministre
Mart Laar instaure la première flat tax, un impôt plat, rigoureusement proportionnel
et identique pour toutes les sortes de revenus. De nombreuses autres nations suivent
cet exemple. La Commission met en garde ces pays : vous ne pouvez prétendre entrer
sur le marché européen en abaissant vos impôts pour attirer chez vous des entreprises
et des capitaux. Le gouvernement français est encore plus sévère : toute réduction
des impôts est déloyale pour les partenaires européens, et ceux qui la pratiquent
ne pourront pas bénéficier des fonds européens prévus pour aider ces pays nouvellement
venus. Parallèlement, au même moment, l'OCDE part en guerre contre les paradis
fiscaux, soupçonnés de blanchir l'argent de la corruption, l'argent de la drogue,
et d'inciter les contribuables à la fraude fiscale. |
| | | 3. LE PROCESSUS
D'HARMONISATION | | Par opposition à la concurrence fiscale, l'harmonisation
fiscale devrait être la bonne façon d'aménager le marché européen, seulement acceptable
s'il n'y a pas d'effets de détournement au profit d'Etats pratiquant le dumping
fiscal. La concurrence ne saurait être loyale qu'entre partenaires sur un pied
de rigoureuse égalité. Prenons l'exemple de la TVA. En 1985, l'Acte Unique avait
posé le principe de l'application de la TVA du pays d'origine, et non plus du
pays d'entrée. C'était une façon d'amorcer une véritable concurrence fiscale.
Une voiture allemande importée en France ne supportait pas le taux de la TVA française,
alors de 33 %, mais de la TVA allemande, alors de 16 %. La concurrence conduisait
naturellement le gouvernement français à abaisser le taux de TVA sur les automobiles
pour ne pas pénaliser les constructeurs français. Mais à ce jeu l'Etat français
pouvait perdre des recettes fiscales importantes. Voilà pourquoi les pressions
politiques n'ont cessé de pousser à harmoniser les taux de TVA dans tous les pays
européens. La Commission a fixé un taux minimum de 15 % et a condamné les taux
" anormalement bas " pratiqués par certains pays pour certains produits. En 2005,
quand la France a demandé d'abaisser à 5,5 % la TVA sur les repas pris au restaurant
(pour l'aligner sur celle qui frappe les achats de sandwiches ou de pizzas), sa
requête a été rejetée. Bien que l'harmonisation de la TVA soit l'objectif avéré
de Bruxelles, certains pays s'y refusent toujours. Et quand il s'agit d'harmoniser
les taux qui frappent les placements de l'épargne, les profits des entreprises
ou les revenus des particuliers, les choses sont encore plus difficiles. |
| | | 4. L'HARMONISATION
IMPOSSIBLE | | Une étude menée par l'IREF en 2003 a apporté
la preuve incontestable qu'imposer une harmonisation fiscale généralisée en Europe
était impossible. La raison en est simple : les structures de l'impôt et des dépenses
publiques sont trop diverses d'un pays à l'autre, et elles sont le résultat de
choix institutionnels profonds, que l'on ne peut effacer de façon autoritaire.
L'IREF a étudié en particulier la façon dont les finances publiques s'organisent
entre impôts et dépenses au niveau de l'Etat et au niveau des collectivités locales
: régions, cantons, communes ou autres. La conception et la mesure d'un indice
de décentralisation fiscale ont fait apparaître des distorsions considérables.
Les différences tiennent à la volonté des peuples d'accepter ou de refuser une
centralisation du pouvoir. Dans certains pays, la tradition est celle du jacobinisme
et de l'étatisme. Dans d'autres, la préférence est allée au fédéralisme. C'est
le cas de la Suisse, c'est aussi celui de pays nouveaux venus qui ont voulu rompre
avec la centralisation planificatrice qu'ils avaient subie sous le joug communiste.
Va-t-on exiger des Suisses, comme l'a suggéré la Commission en septembre 2005,
qu'ils se donnent un Etat unitaire ? | | |
| 5. L'HARMONISATION
NEFASTE | | Les Suisses,
comme tant d'autres, n'ont aucune envie de s'aligner sur le modèle français, que
Paris aimerait bien diffuser à l'Europe entière pour ne pas avoir à réviser sa
tradition jacobine. Ce modèle a montré les méfaits du rejet de toute concurrence
fiscale à l'intérieur du pays. Quand un département a choisi d'abaisser le prix
des vignettes sur les automobiles et a ainsi attiré des milliers d'immatriculations
de véhicules, l'Etat lui a interdit de persévérer dans cette pratique : le même
impôt pour toutes les voitures françaises. Quand des communes, pour attirer des
investisseurs et créer des emplois, ont voulu diminuer leurs impôts, et notamment
la taxe proportionnelle payée par les entreprises, l'Etat a neutralisé ces tentatives
en encadrant les taux dans des limites étroites et, plus récemment, en développant
une intercommunalité forcée qui élimine toute concurrence. Lorsque l'Etat central
veille avec autant de soin à harmoniser toute la fiscalité, le résultat est là,
tôt ou tard : les dépenses publiques s'accroissent, et les impôts locaux explosent.
Les citoyens ont perdu toute défense contre le fisc. C'est que le fossé s'est
creusé entre les autorités qui décident de la fiscalité et les contribuables qui
la supportent. Ceux qui dépensent ne sont pas ceux qui payent. A ce jeu, les dépenses
publiques, à tous les niveaux, ne cessent d'augmenter. La cohérence fiscale voudrait
au contraire que ceux qui décident du budget soient aussi ceux qui décident de
la charge fiscale correspondante. | | |
| 6. LE MODELE
SUISSE | | Le contraste est complet avec le modèle suisse,
qui inquiète tant les autorités européennes, parce que la concurrence fiscale
y est très importante. La part des impôts de la confédération (45 %) y est faible
par rapport à celle des impôts du canton (30 %) et de la commune (25 %). Certains
cantons, comme Appenzell, ont des prélèvements légers, et attirent un tourisme
fiscal important. Il y a ainsi un mouvement permanent d'évasion et de tourisme,
en fonction des fiscalités comparées. Le canton de Genève est en train de se vider
de ses entreprises, et ne vit que de la présence sur son territoire d'organisations
internationales peu regardantes sur les impôts. Certes, le fédéralisme n'est pas
la garantie absolue de la concurrence fiscale. La dérive centralisatrice et harmonisatrice
est un risque permanent. Les Allemands en ont fait l'expérience et aujourd'hui
le pouvoir fiscal des Länder a été très affaibli. Dans plusieurs pays d'Europe
centrale, après la vague de désétatisation, on assiste maintenant à la revanche
de l'Etat. Le risque du rejet de la concurrence fiscale existe, même en Suisse.
Mais la force de la nation helvétique est que les citoyens ont gardé entre leurs
mains le pouvoir fiscal. Ils ne sont pas prêts à l'abandonner aux hommes politiques.
Pour les Suisses, aucune dépense, aucun impôt ne peut exister sans leur accord.
Le modèle suisse repose en fait sur ce que l'on peut appeler une démocratie budgétaire.
| | | | 7. LE FEDERALISME
FISCAL | |
La démocratie suppose en effet que le citoyen détienne
le pouvoir, les élus et les gouvernants ne tirant leur autorité que de la délégation
qui leur est donnée. A la démocratie " représentative " il faut donc adjoindre
de fortes doses de démocratie directe. Le referendum fiscal d'initiative populaire
est une procédure qui a fait ses preuves, non seulement en Suisse, mais aussi
aux Etats-Unis. Les grandes baisses d'impôts de l'administration Reagan ont été
préparées par les referendums qui dans une quinzaine d'Etats ont tantôt limité
le montant du budget, tantôt indexé la croissance des impôts sur celle de la production.
On en arrive ainsi au concept de fédéralisme fiscal, rendu célèbre par Milton
Friedman et Dwight Lee. Il est le complément de l'idée de subsidiarité : c'est
d'abord au niveau le plus proche du citoyen que l'impôt doit être voté, ensuite
les instances locales peuvent voter des impôts pour une instance de niveau supérieur,
ainsi de suite jusqu'à l'Etat ou la Fédération. Curieusement ce système est pratiqué
en Europe, puisque le budget européen n'a de ressources que celles que lui octroient
les Etats membres. Hélas le fédéralisme fiscal est bien malmené au sein des Etats
membres eux-mêmes, et le Parlement européen réussira sans doute à s'affranchir
de sa dépendance budgétaire pour avoir " ses " propres impôts. La machine à broyer
le contribuable européen est en marche. |
| | | 8. CONCURRENCE
ET JUSTICE FISCALE | | Le contribuable européen est-il en mesure de se prémunir
contre l'appétit budgétaire de l'Europe et la volonté centralisatrice des partisans
de l'harmonisation ? Il s'agit pour lui de faire respecter ses droits individuels,
et notamment ses droits de propriété. Si l'Europe devait prendre le chemin de
la concurrence plutôt que de l'harmonisation, un grand progrès serait réalisé.
On le perçoit dès maintenant avec les flux de capitaux qui se redistribuent entre
les différents pays, et avec les délocalisations : le tourisme fiscal européen
est en train de s'amorcer. Certains trouvent ces comportements immoraux, contraires
au patriotisme économique, ou à la loyauté des échanges, et ils y voient un effet
de la concurrence " sauvage ". Il s'agit en fait d'un progrès vers la justice
fiscale. Car seul est juste un impôt qui d'une part est voté démocratiquement
par ceux qui le payent, et d'autre part ne viole pas les droits individuels. La
justice de l'impôt passe par la protection de la propriété privée contre l'arbitraire
du pouvoir. Quand les contribuables se voient confisquer la fortune et les revenus
qu'ils ont acquis par leur travail, leur épargne et leur entreprise, ils sont
en droit de se défendre en faisant jouer la concurrence fiscale. Et si l'impôt
dit de " Solidarité sur la Fortune ", établi pour des raisons purement idéologiques,
fait fuir les capitaux de France et coûte aux Français quelques pertes d'emplois
et de pouvoir d'achat, ce n'est que la conséquence d'une injustice fiscale. Comme
elle frappe d'abord les Français les plus modestes on en déduit que l'injustice
fiscale conduit aussi à l'injustice sociale. | | |
| 9. DEMAIN, LA FLAT TAX ? | | Si l'Europe
s'engage dans la voie de la concurrence fiscale, elle entraînera sans doute beaucoup
de pays vers la flat tax. Quinze pays ont fait ce choix, et les résultats sont
tous positifs. Parce qu'elle est proportionnelle, la flat tax a pour elle d'être
plus juste que les impôts progressifs et redistributifs. La performance et la
réussite n'étant plus pénalisées, elle stimule la croissance, c'est la raison
pour laquelle elle a eu tant de succès dans les pays qui voulaient aboutir à un
rattrapage rapide de leur économie. Elle ne crée pas de distorsion entre les diverses
activités ou les différents placements, puisque toutes les ressources sont taxées
également, quelle que soit leur origine. Enfin elle est d'une grande simplicité
dans la vie courante et dans la gestion administrative des recettes fiscales.
Mais il va de soi que le succès de cette nouvelle fiscalité, et de façon plus
générale de toute concurrence fiscale, tient aux réformes qu'elle exige. Les Etats
renoncent désormais à ce qui est devenu une spoliation injuste et se contentent
de lever les seuls impôts nécessaires à la production des biens publics incompressibles,
et aux interventions en subsidiarité. La vraie réforme fiscale est une vraie remise
en cause de la place de l'Etat dans la nation. | | |
| 10. LA CONCURRENCE FISCALE : UNE HARMONISATION DEMOCRATIQUE |
| L'ouverture
de l'Europe à la concurrence, comme la mondialisation, met en fait les Etats nationaux
eux-mêmes en concurrence. Les uns après les autres, ils en viennent à se réformer
pour ne pas pénaliser leurs citoyens et empêcher le " vote avec les pieds " qui
conduit les hommes et les capitaux à fuir le territoire où s'exerce la spoliation
étatique. Cette poussée permanente a été observée aux Etats-Unis, quand on a vu
les Etats de l'Est et du Nord se vider de leur substance. Peu à peu, ils ont été
amenés à revoir leur fiscalité, leur réglementation, leurs systèmes sociaux. A
terme, tout le monde est forcé de s'aligner. C'est une forme d'harmonisation qui
se distingue de celle que visent les constructivistes européens sur trois points
: - d'une part elle ne se fait pas contre la concurrence, mais par la concurrence
; - d'autre part elle ne se fait pas sous la contrainte d'un pouvoir central,
mais par le mouvement naturel des lois du marché ; - enfin, et le plus important,
elle se fait dans le sens d'un plus grand pouvoir des citoyens, rendus maîtres
de leurs impôts par une décentralisation des décisions de dépenses, et par le
libre choix de leur localisation. En ce sens, on peut conclure que la concurrence
fiscale débouche sur une harmonisation démocratique. Puisse l'Europe s'engager
dans la voie de la concurrence fiscale ! | | | |