| |
|
1. LE FUTUR DE L'EUROPE : UN DEBAT TOUJOURS OUVERT
|
| |
|
Mai 2005 : les Français consultés par referendum
rejettent le projet de constitution européenne que leur gouvernement
leur soumettait. Les Néerlandais le rejettent aussi quelques jours
plus tard. Pour autant les artisans de l'Union Européenne n'ont
pas renoncé à remettre la constitution en chantier. Certains dirigeants,
comme en France et en Allemagne, veulent même accélérer le processus
et profiter du nouveau paysage politique de l'Europe pour forcer
la décision. Mais ils se heurtent d'une part aux adversaires résolus
de tout projet constitutionnel, d'autre part à ceux qui veulent
renégocier les structures de l'Union Européenne sur d'autres bases.
La plupart des gouvernements des derniers pays entrés dans l'Union
sont dans cette disposition d'esprit. C'est dire que le débat sur
le futur de l'Europe est toujours ouvert. Il sera certainement relancé
au cours des mois à venir. Il est donc temps de l'enrichir en allant
plus au fond des choses, en étant bien plus cohérent et plus exigeant
que ne l'ont été le président Giscard d'Estaing et les rédacteurs
du premier texte.
|
| |
|
2. UNE UNION
EUROPEENNE, POURQUOI FAIRE ?
|
|
On qualifie
d'Eurosceptiques ceux qui n'ont pas affiché un grand enthousiasme
à l'égard du projet constitutionnel. Est-ce à dire qu'ils ne sont
pas sensibles à l'idée européenne, comme le leur reprochent les
" Européistes " ? Certainement pas, mais ils ont de l'Union et de
l'Europe une autre idée que celle d'institutions harmonisées et
d'un pouvoir centralisé. Si le débat sur l'Europe est encore ouvert,
c'est que depuis le traité de Rome l'ambiguïté n'a jamais été levée
: Europe puissance ou Europe espace ? Europe politique ou Europe
marchande ? A l'heure de la mondialisation il est légitime de douter
de l'opportunité de constituer une Europe forteresse, un bloc organisé
autour d'instances politiques et administratives centralisées conçues
pour se substituer aux Etats souverains et s'affirmer comme une
nouvelle puissance diplomatique, militaire et économique. A l'heure
des tensions internationales, il est dangereux de rompre le front
de défense de la liberté et de la civilisation.
|
| |
|
3. A LA RECHERCHE
DE LA TROISIEME VOIE
|
|
Dans le domaine
de l'économie, la plupart des Européistes ont une préférence pour
une Europe acceptant sans doute les lois du marché, mais se donnant
les moyens d'aménager ces lois et de pratiquer des politiques économiques
actives : politique monétaire, politique industrielle, commerciale,
sociale, etc. Ils confient à des instances centralisées le soin
de réglementer la production et les échanges, et surtout de redistribuer
les fruits de la croissance entre pays et entre régions. Ils croient
aux vertus de la concurrence, mais d'une concurrence " équitable
", entre économies nationales dont les conditions seraient comparables.
En fait, ils adhèrent sans le proclamer à l'idée d'une troisième
voie : le capitalisme peut-être, mais sûrement pas le capitalisme
" sauvage " ; il appartiendrait à l'Union de polir le marché.
|
| |
|
4. L'HARMONISATION, GAGE D'EQUITE ET DE SIMPLICITE
|
|
Dans cette optique,
le rôle essentiel des autorités européennes serait d'harmoniser
les règles du jeu économique et social en vigueur dans les différents
Etats-membres. Harmoniser, c'est empêcher que certains pays tirent
unilatéralement parti de conditions qui peuvent fausser la concurrence
: pratiquer du dumping social, ou du dumping fiscal. La bataille
autour de la circulaire Bolkestein a été révélatrice : le plombier
polonais doit rester chez lui. Depuis quelques années, la chasse
est ouverte aux " paradis fiscaux ", qui attirent des capitaux en
facilitant l'évasion des contribuables. La compétition n'est équitable
qu'entre partenaires égaux. Harmoniser c'est aussi rendre l'espace
européen plus fluide, en gommant tous les reliquats de la souveraineté
nationale. L'exemple choisi est celui de l'euro : n'est-il pas plus
facile de contracter et de voyager avec une monnaie unique ? Si
certains Etats ont abandonné le droit régalien de battre monnaie,
pourquoi pas d'autres abandons ? Les partisans de l'harmonisation
exploitent avec habileté les ressentiments que beaucoup d'Européens
ont à l'endroit de leurs gouvernements, de leurs politiques et de
leurs institutions. L'Europe n'a-t-elle pas obligé les pays à procéder
à des réformes profondes qui différemment n'auraient jamais été
faites ? L'Europe a imposé la stabilité monétaire, une certaine
discipline budgétaire, une ouverture des marchés nationaux aux producteurs
étrangers, une privatisation de nombreuses entreprises publiques
: autant d'avancées décisives vers la liberté économique.
|
| |
|
5. LA DIVERSITE EST NATURELLE
|
|
En fait, toutes
ces avancées sont plutôt le fruit de la mondialisation et, de façon
plus générale, des lois du marché auxquelles il a bien fallu se
plier. Les institutions européennes n'ont fait qu'accompagner l'évolution
qui s'est produite partout dans le monde, et cet accompagnement
a été plutôt prudent, puisque des bastions de protectionnisme (comme
l'agriculture) demeurent encore avec l'assentiment de l'Europe.
La libre circulation des produits, des services, des capitaux, des
entreprises et des hommes est souvent remise en question à Bruxelles.
Par contraste, les adversaires de l'harmonisation décrétée font
remarquer que l'Europe n'est pas riche de son uniformité, mais de
sa diversité. Toutes les tentatives pour bâtir une Europe jacobine
ont entraîné guerres et ruines. Qu'il s'agisse de la Révolution
Française et de son prolongement napoléonien, ou de la volonté de
puissance du IIIème Reich, ou de l'hégémonie communiste, placer
l'Europe sous une autorité centrale a toujours conduit au drame.
Les grands royaumes ont fait plus de mal que les petites principautés
et les villes marchandes. Par contraste, l'explosion de l'Empire
Romain et la dispersion du pouvoir politique ont été à l'origine
de la formidable croissance des XIème et XIIème siècles. La Révolution
grégorienne a permis à la chrétienté européenne de s'affranchir
de l'absolutisme. L'Europe n'a jamais été aussi grande que quand
elle a été diverse. La civilisation n'exclut pas la diversité culturelle
; tout au contraire les cultures diverses permettent aux sociétés
de trouver les chemins de leur progrès.
|
| |
|
6. LA CONCURRENCE,
UN PROCESSUS DE DECOUVERTE
|
|
Trouver le chemin
du progrès est précisément le mérite essentiel de la concurrence.
Celle-ci ne se ramène pas à une situation utopique où tous les acteurs
seraient sur un pied de rigoureuse égalité. Malheureusement les
théories dominantes de la concurrence, qui expliquent la jurisprudence
des tribunaux chargés de la contrôler, retiennent la version " égalisatrice
", et enseignent que la concurrence est satisfaite quand il y a
un grand nombre de compétiteurs dont aucun ne peut dominer les autres,
et quand aucune discrimination ni aucune exclusion ne peut se faire.
Tous ont une chance égale. En réalité, la nature réelle des êtres
humains et des relations qu'ils entretiennent entre eux est marquée
par la diversité, par la spécificité : " chaque homme est unique
et irremplaçable ". Ce sont les différences qui justifient l'échange
: chacun recherche chez l'autre ce qu'il n'a pas, chacun rend à
l'autre un service et attend en retour un autre service. La concurrence
est une façon d'explorer ce que nous ignorons. Elle naît de l'esprit
de découverte, et Israël KIRZNER l'assimile purement et simplement
à l'esprit d'entreprise.
|
| |
|
7. ORDRE SPONTANE ET ORDRE CREE
|
|
Les analyses
de HAYEK nous ont familiarisés avec les concepts d'ordre spontané
et d'ordre créé. La concurrence est un processus caractéristique
de l'ordre spontané. Elle permet de faire jaillir de la pratique
sociale les règles qui permettent une meilleure coordination des
activités humaines, parce qu'elles apportent une information plus
fiable. Par contraste, les gouvernants ont une tendance naturelle
à imposer les règles, qu'ils estiment meilleures pour la communauté,
alors même qu'elles n'ont jamais été pratiquées, simplement parce
qu'ils croient détenir les clés de la société parfaite. Cette "
présomption fatale " se termine tantôt en échec retentissant (parce
que les gouvernants sont aussi ignorants que les autres) tantôt
en dictature (parce que les gouvernants veulent imposer leurs vues
même quand elles échouent). C'est devant ce dilemme que les Européens
se trouvent placés aujourd'hui. D'un côté, ils aspirent réellement
à trouver les règles qui permettent à des peuples si divers et des
populations si nombreuses de vivre dans la paix et la prospérité,
mais d'un autre côté ils se voient proposer par certains hommes
politiques des règles qui ne correspondent pas à leurs aspirations.
|
| |
|
8. LA CONCURRENCE INSTITUTIONNELLE
|
|
Il n'y a aucune
raison de penser que les institutions qui conviennent le mieux aux
Européens sont celles qui arrangent les hommes d'Etat. Ceux-ci voient
souvent dans l'Europe une façon de conserver un pouvoir qu'une suppression
des frontières risque de leur faire perdre, ou d'acquérir un pouvoir
nouveau qu'ils commencent à perdre dans leurs propres pays. Contestés
chez eux, ayant perdu beaucoup de leur crédit, ne peuvent-ils retrouver
quelque prestige et quelque privilège en contrôlant l'Union ? Voilà
pourquoi ils veulent doter l'Europe d'institutions qui préservent
leur rôle dominant sur les peuples. Par contraste, les institutions
européennes peuvent émerger de la concurrence entre règles économiques
et sociales pratiquées dans les divers pays. Cette philosophie juridique
s'est concrétisée naguère dans le principe de la mutuelle reconnaissance
des normes, inscrit notamment dans l'Acte Unique ratifié en 1986.
Elle fait écho à de nombreuses expériences passées. Les grandes
lignes du droit occidental doivent davantage à la pratique des échanges
qu'aux décrets des souverains. Elle fait écho au fédéralisme juridique,
qui est en vigueur aux Etats-Unis ou en Suisse, même s'il est menacé
par la tentation jacobine.
|
| |
|
9. L'HARMONIE, FRUIT DE LA CONCURRENCE
|
|
Certains ne
croient pas aux vertus de la concurrence institutionnelle parce
qu'elle engendrerait l'incertitude et le chaos. On peut d'abord
leur faire remarquer que l'incertitude et le chaos existent déjà
au niveau des Etats souverains quand les institutions ne sont pas
propices aux bonnes relations entre les individus, les communautés
et les pouvoirs publics. Après tout, il y a eu quelques émeutes
et quelques attentats dans plusieurs pays d'Europe depuis quelques
années. Ce n'est pas parce qu'elles sont " nationales " que les
institutions sont de qualité. On dira ensuite que la concurrence
n'est pas seulement un processus de découverte, mais aussi une obligation
permanente de faire mieux. Par étapes successives, l'expérience
des relations entre Européens les conduira à se conformer à un modèle
compréhensible et avantageux pour tous, tandis que s'effaceront
les règles inadaptées aux nouvelles conditions de l'échange culturel,
économique et social. Il est donc prévisible qu'au terme du processus
concurrentiel on aboutisse sinon à une unification du moins à une
harmonie entre les institutions courantes en Europe. Il y a beaucoup
plus de chances de voir l'harmonie apparaître de cette façon-là
plutôt qu'à partir d'une harmonisation forcée. La concurrence conduit
à une recherche spontanée d'harmonie, et en dépit des apparences
c'est l'harmonisation qui est créatrice de tensions et de désordres.
|
| |
| 10. COMMUNICATION ET COMPREHENSION DANS L'EUROPE NOUVELLE |
On peut donc se demander aujourd'hui s'il n'est pas temps de revenir
à l'espoir que les Européens ont caressé après la chute du mur de
Berlin. A l'époque, les jeunes nations libérées du joug communiste
n'ont pas pensé quitter un bloc homogène et centralisé pour en construire
un autre. Ils ont pensé que l'Europe serait ouverture, libre circulation,
rapprochement entre les peuples. Aujourd'hui on peut craindre une
nouvelle flambée de nationalisme aussi bien à l'Ouest qu'à l'Est de
l'Europe. Elle peut menacer ou ruiner la liberté en Europe. Mais la
réponse ne consiste pas à lui opposer un nationalisme européen qui
accentuerait les tensions en imposant une harmonisation conçue dans
le seul intérêt de chefs d'Etat en quête de survie. La vraie réponse
est dans la libre circulation au sein d'un espace européen où la seule
règle indispensable est l'état de droit, c'est-à-dire le respect des
droits individuels et des obligations personnelles. Il est inutile
de chercher la Nouvelle Europe dans le constructivisme, elle ne peut
s'épanouir que dans la liberté des individus et la compréhension entre
Européens se respectant mutuellement, grâce à la pratique intensive
du libre échange et de la libre entreprise, grâce aux vertus de la
concurrence |
|
|
|