QUELLES INSTITUTIONS EUROPEENNES ?

Le Dr. Yevgeny Volk, coordonnateur de l’antenne de la fondation Heritage à Moscou, nous donne sa vision de l’impossibilité de l’intégration de la Russie au bloc européen.

  

YEVGENY VOLK : LA RUSSIE ET L’UNION EUROPEENNE

A la différence des intellectuels occidentaux qui louent le socialisme, et même de ceux qui le critiquent, j’ai vécu la majeure partie de ma vie sous le joug socialiste de l’Union Soviétique. Comme la majorité des Russes de ma génération, je déteste le socialisme. Beaucoup de Russes pensent d’ailleurs que l’expérience européenne prend la voie d’une expérience socialiste, une route de la servitude comme Hayek pouvait la décrire. Je me rappelle par ailleurs l’époque soviétique, lorsque la propagande communiste attaquait l’Union Européenne, la dénonçant comme un instrument impérialiste. Pour cette raison, certains pensent que l’Union Européenne est une bonne alternative à l’intégration ratée du Comecon ! Mon message est que l’attitude russe à l’égard de la construction européenne reste largement contradictoire. Elle est encore très influencée par les clichés de la propagande soviétique et par des considérations plus pratiques quant aux implications de cette intégration. Mais en général, cette attitude russe à l’égard de l’Europe est présidée par trois éléments : un manque de confiance, une perception erronée et une incompréhension.

Le mot-clef pour comprendre ces trois éléments est « différence ». Il y a une différence majeure entre l’Europe des 25 et la Russie, que cela soit du point de vue politique, économique, historique, culturel, ou religieux. Il y a en fait une différence de civilisations. La Russie est très étendue et très riche. Alors que Romano Prodi présidait encore la commission européenne, on lui avait posé la question suivante : « Pensez-vous que la Russie pourrait rejoindre l’union européenne ? ». Prodi fit une grimace et dit « trop grand ». Ceci reflète en quelque sorte la perception occidentale de la Russie. Mais si nous prenons en compte maintenant les performances économiques, le PIB russe est relativement faible pour des standards européens. Il n’est pas plus important que le PIB des Pays-bas. Si on prend le PIB par tête, la Russie est bien évidemment parmi les nations les plus pauvres d’Europe. Il y a quelques années, le Président Poutine s’était même fixé le but de rattraper le PIB par tête du Portugal.

Il y a toujours un fossé entre les standards russes et européens. Je suis d’accord avec les intervenants ici présents qui dénoncent le socialisme ambiant de l’Union Européenne. Pourtant, nous ne devons pas oublier que c’est une union de nations relativement libres, politiquement et économiquement parlant. Depuis quelques années la fondation Heritage tente de mesurer la liberté économique de quelque cent soixante pays du monde dans son Index of Economic Freedom. La Grèce par exemple, considérée comme une dernière place de l’Europe, se classe cinquante-septième au niveau mondial. La Russie se place cent vingt-deuxième, soit un écart de soixante cinq nations avec la Grèce.

Il est très difficile de réduire cet écart car la Russie souffre toujours de son économie héritée du communisme, c'est-à-dire d’une approche étatique de la propriété et des marchés, de beaucoup trop de réglementations, de dépenses publiques, d’une économie souterraine importante ainsi que de barrières protectionnistes. Tous ces facteurs font que toute « harmonisation » entre la Russie et l’Europe ne peut s’opérer malgré les nombreux accords, conventions et déclarations de la dernière décennie. Beaucoup de « mots », mais en pratique les progrès sont nuls. Nous pouvons toujours trouver la raison à cela du côté de l’inefficience de la machine bureaucratique ou du manque de volonté politique, ce qui revient essentiellement aux différences rapportées plus haut. 

Cet état de fait débouche aujourd’hui sur une stagnation dans les relations entre Europe et Russie, en particulier sur des thèmes comme l’énergie ou la politique écologique. Les pays européens dépendent grandement du pétrole et du gaz russes. Et le gouvernement russe entend utiliser ces puissants leviers stratégiques pour faire pression sur ses voisins ou les pays européens importants pour la Russie. Politiquement parlant, on peut comparer cette attitude au paradigme des années 70 appelé « finlandisation ». L’Union Soviétique utilisait ce type de politique extérieure à l’égard de la Finlande mais aussi d’autres pays, menaçant de sa puissance militaire et économique pour les faire courber. La Russie, en essayant de restaurer son statut de superpuissance, utilise des tactiques de l’ère soviétique : le sentiment anti-américain dans la politique, des pressions sur l’Europe, des connections avec des nations très peu démocratiques (Iran, Syrie, Cuba)… La Russie n’est pas pressée de signer quoi que ce soit sur la prolifération des armes de destruction massive puisque ses ventes secrètes en la matière sont très juteuses.

Ces deux ou trois dernières années on a donc pu constater une dérive vers l’Est de la politique extérieure russe. La Russie ne se réjouit pas de la nouvelle Europe, en particulier parce que les pays baltes peuvent exporter leur suspicion anti-russe dans l’Union. C’est pourquoi de plus en plus de gens parmi l’élite pensent que l’Europe s’éloigne de la Russie du fait des limites à la liberté individuelle, des violations des droits des journalistes et des ONG, ou de celles des droits de l’homme en Tchétchénie, etc.

En surface, les relations russo-européenne sont très bonnes, comme ont pu en témoigner les sourires à la fastueuse réception donnée par Poutine cette été. Pour paraphraser Lord Acton, je dirai que si l’hospitalité tend à corrompre, l’hospitalité absolue tend à corrompre absolument. Les autorités russes savent comment corrompre les occidentaux. Déjà dans les années 30, les intellectuels français avaient été de belles cibles de Staline. Cependant, aujourd’hui la Russie se sent à l’aise non pas avec les démocraties européennes, mais plutôt avec la Chine et d’autres pays peu recommandables de l’Asie du Sud-Est. Les liens vers l’Europe s’amenuisent donc.

Les différences fondamentales avec l’Europe, le retour de politiques liberticides et la dérive vers l’Est, ne permettent pas le rapprochement avec l’UE. Il n’y aura donc ni rattachement ou harmonisation, ni véritable concurrence entre les deux entités. Poutine rappelait d’ailleurs récemment que la part des innovations technologiques russes dans le monde représentait moins de 1%, contre 30% pour l’Union Européenne. C’est encore un signe, un obstacle à l’entente avec l’Europe.

 

 

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