| L'EUROPE DE LA DIVERSITE : CONCURRENCE INSTITUTIONNELLE ? | ||||||||||||
| Nous entamons la retranscription des journées
de l’Université d’Eté de la
Nouvelle Economie. Lundi 28 Août, Chantal Millon-Delsol ouvrait la première session consacrée à l'Europe et
la diversité qui a fait sa grandeur. Chantal Millon-Delsol : Europe et diversité
Selon une acception
courante, la diversité ne produirait que guerre et inégalités. En réalité, la
diversité de l'Europe a toujours été le motif principal de sa grandeur. Quand
Max Weber et Joseph Needham se demandent pourquoi la Chine n'a pas profité de
ses découvertes pour dominer le monde alors que l'Europe a en fait prospéré en
se basant sur les découvertes chinoises, leur réponse tient dans la rationalité
européenne. Pourtant, après guerre, une autre cause de la grandeur de l'Europe
est invoquée : Denis de Rougemont, Jacques Pirenne et surtout Federico Chabot
expliquent que c'est la diversité qui a été la force de l'Europe. La diversité
engendre en effet essentiellement trois choses : 1. La diversité
engendre les exemplae (exemples romains), c'est-à-dire des particularités
vivantes (personnes, organisations, institutions ou coutumes) qui répondent à
des questions qui sont posées à toutes les sociétés et qui semblent donner des
résultats meilleurs eu égard aux fins qui sont recherchées. Il faut deux conditions
à l'existence de ces exemplae : que la diversité elle-même existe et que les sociétés
soient considérées comme nanties des mêmes problèmes et inquiétudes, et de la
même idée analogue du bien. L'examplae pousse à engager un processus d'imitation
de ce qui réussit. Claudia Moatti dans son ouvrage La raison de Rome décrit le
lent processus de désagrégation de Rome initié au premier siècle avant JC et par
lequel les exemplae sont remplacés par des listes de règles, ce qui contribue
à détruire l'esprit romain en le momifiant, l'unifiant et le centralisant. De
même, on éduque par le biais des exemplae. Le regard porté sur les autres engendre
les idées de transformation. 2. La diversité permet la sauvegarde. Dans un système unitaire et moniste, si l'invention originale n'est pas agréée par le pouvoir, elle est interdite dans tout le système. Lorsque dans un espace de cultures semblables, les contrées sont indépendantes et toutes libres de leur organisation politique, il arrive que certaines soient plus tolérantes que d'autres (l'Europe dans la majorité de son histoire). En Europe toujours les génies pourchassés ont pu trouver refuge dans un pays ou chez un prince voisin : De Dominis, Mgr Ciampoli, Juan Luis Vives, Komensky... L'Emile de Rousseau a survécu grâce à l'Espagne, alors qu'il était brûlé à Paris ou à Genève.
3. La diversité
permet seule la complémentarité. La diversité admet d'emblée que le monde
humain est composé de paradoxes. Aristote opposait l'unisson et l'harmonie et
pour évoquer la légitimité de la diversité sociale, il pensait à un concert. La
conviction selon laquelle les hommes sont capables de dépasser la cacophonie pour
atteindre l'harmonie nous vient des Grecs qui ont inventé la dialectique, et plus
tard des chrétiens qui ont affirmé que la vérité universelle et unique se trouve
dans une quête permanente et non pas dans un triomphe du monde immanent : la vérité
n'est pas d'ici. Alexandre Koyré montre bien que la cosmologie scientifique moderne
est née au 16ème et au 17ème siècles des débats houleux entre Copernic le Polonais,
Brahé le Danois et Kepler l'Allemand. Tous ces scientifiques travaillent les uns
par rapport aux autres, dans une sorte d'opposition et de connivence. Pour arriver
à cette conquête scientifique, il fallait que les esprits soient différents, que
les visions soient différentes. De même Galilée a pu découvrir des planètes inconnues
grâce à des lunettes que seuls les Hollandais savaient fabriquer. Ici encore c'est
la diversité qui permet la complémentarité.
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