QUELLES INSTITUTIONS EUROPEENNES ?

Le professeur Jacques GARELLO, président de l’ALEPS, nous a donné son point de vue de la situation en France vis-à-vis de l’Europe.

JACQUES GARELLO : LA FRANCE FACE A L’EUROPE

Pour présenter la France face à l’union européenne je soulignerai trois points :

1) ambiguïté électorale. Les Français se sont signalés à l’attention du monde entier et des Européens en rejetant le projet de constitution européenne de Giscard d’Estaing dont tout le monde savait qu’il était excellent, Giscard lui-même ayant dit « c’est un bon texte : c’est moi qui l’ai écrit »… En fait c’est une ambiguïté parce que dans le « Non » on trouve des gens d’extrême gauche mais aussi de très bons libéraux. Quelques intellectuels dont je fais partie expliquaient à l’époque dans Valeurs actuelles pourquoi voter « non ». Le Président Klaus a utilisé une image intéressante : la constitution c’est comme un col de chemise de taille 42, certaines personnes ne sont pas contentes de ce col car il est trop grand pour les uns et trop petit les autres, et au final c’est le col qui est mauvais. Et c’est ce que les Français ont pensé du projet de constitution. Pour certains il y avait trop de liberté, pour d’autres pas assez. Pour les uns l’Europe était trop marchande, pour les autres trop sociale. Quand on y ajoute l’hostilité croissante des Français à l’égard de la classe politique, on comprend que c’est un vote de rejet du système où l’union UMP-PS choquait, une alliance qui nous avait déjà valu, avec 0.5 points d’avance, l’approbation du traité de Maastricht.

2) utopie politique ou plutôt utopie politicienne. Il est intéressant de voir que les hommes politiques et les gouvernements français, toutes nuances confondues (à l’exception de certaines exceptions d’hommes libres parmi les politiciens), ont vu les relations entre la France et l’Europe d’abord comme une relation de la France conquérante, puis aujourd’hui comme la relation de la France résistante.

La France conquérante tout d’abord. Jacques Delors incarne très bien cette vision : il a toujours voulu que l’Europe soit une « Europe sociale ». La droite française a elle aussi caressé l’espoir de pouvoir transporter au niveau européen tous les principes de la société française : le jacobinisme, l’étatisme, le centralisation, l’intervention de l’Etat et finalement, comme les socialistes, le « grand dialogue social ». Il s’agissait de « mettre l’Europe à l’heure de la France ». D’où la charte des droits sociaux des travailleurs européens qui est un beau monument de dirigisme économique, de syndicratie, collant au modèle rhénan, c'est-à-dire un modèle de société très redistributif où la parole est très souvent donnée aux syndicats. La France conquérante cela veut donc dire que nous partons, comme les armées napoléoniennes, à la conquête de l’Europe pour y apporter notre grand message : pas celui du capitalisme « sauvage », de la concurrence déloyale de l’Amérique et de son impérialisme mais pas celui non plus celui de l’extrême socialisme.

Cette France conquérante existe toujours dans l’esprit de beaucoup de gens mais elle devenue de moins en moins populaire et la France est peu à peu passée d’un esprit de conquête à une attitude de défense. La position la plus visible aujourd’hui c’est la France résistante à ce que l’on veut lui imposer. On s’est aperçu qu’à Bruxelles on avait bien sûr un pouvoir central une technocratie, mais que Bruxelles nous impose des privatisations, limite nos déficits budgétaires et notre dette publique. Cette « dictature » est insupportable à gauche parce que les syndicats ne veulent pas la privatisation et la concurrence, mais aussi à droite parce que les souverainistes n’aiment pas les décrets venus d’ailleurs.

En réalité c’est un jeu de corporations. C’est parce qu’il y a de solides groupes d’intérêt en France qui représentent beaucoup d’électeurs dont les partis de droite comme de gauche ne veulent pas aller à l’encontre des privilèges. Pour ne déplaire à personne, on a alors inventé deux nouveaux concepts. D’abord «  l’exception française » : « oui à l’Europe mais attention il y a des choses qu’il ne faut pas toucher en France ». Par exemple le cinéma français : quel drame si l’Europe pouvait tout à coup gâcher le message intellectuel et artistique que porte le cinéma français ! Pour être envahis par les westerns américains ou le cinéma indien… Non : il faut que le cinéma, la chanson, l’expression artistique soient à l’écart de la compétence européenne. Mais ensuite, on a dit « la France a un patrimoine exceptionnel et dans ce dernier il y a le service public à la française ». Nous avons réussi un type de service public que personne d’autre au monde n’a su mettre au point. Avec une exception peut-être pour l’union soviétique qui nous a disputé pendant longtemps le titre de première administration publique au monde. La Sécu ? Patrimoine français, pas encore classé par l’Unesco… Nous vivons dans cette utopie que nous sommes les seuls à savoir faire des choses que les autres peuples ignorent. Au lieu de voir ce qu’il y a de bon chez les autres, on reste chez nous et on ne veut pas entendre parler de mise en commun…

Autre invention plus récente, due au génie créatif de nos gouvernants actuels : le « patriotisme économique ». Quand on a vu qu’il y avait des restructurations, des délocalisations et que la concurrence a mené à modifier la géographie des entreprises françaises, on a voulu se protéger. « Il n’est pas question que Gaz de France tombe dans les mains des Italiens ou des Allemands ». Mittal, un Indien qui vient s’occuper de nos affaires ? Scandaleux ! Un de nos ministres, candidat potentiel aux élections présidentielles, nous a dit que la concurrence que les pays européens livrent à la France est complètement déloyale et que si les Baltes continuent de baisser leurs impôts, nous allons supprimer leurs subventions européennes car ils font du dumping fiscal. La concurrence dérange. Nous avons donc perdu quelques illusions et sommes passés de la France conquérante à la France résistante. La campagne électorale qui s’annonce va donc se faire sur le thème de la résistance au changement.

3) réalisme économique. Derrière l’utopie politicienne il y a la réalité économique et les politiciens ne représentent pas la France. D’abord, on n’échappe pas à la concurrence qui nous est imposée, pas tant par Bruxelles mais qui est plutôt un phénomène mondial. La concurrence n’a pas besoin des décrets d’un gouvernement européen pour s’exercer. C’est une chose naturelle à partir du moment où on a abaissé les frontières. Cette pression extérieure fera apparaître de plus en plus les réalités économiques qui se traduiront par des réactions individuelles qui peuvent être « dommageables » pour la France telles les délocalisations d’entreprises à l’Est, et plus grave, la délocalisation des cerveaux français, celle de notre jeunesse, la plus formée, la plus compétente et la plus dynamique : elle ne veut pas faire carrière en France. Si 75% des jeunes veulent être fonctionnaires, beaucoup parmi les 25% restants partent à l’étranger.

Enfin, l’opinion publique française va peut-être, au cours de la campagne prochaine, être  informée, alertée et les hommes politiques eux-mêmes éclairés. On pourrait dire alors « aide-toi, le ciel t’aidera ». Il n’y aura pas de changement tant que nous-mêmes ne faisons pas acte de citoyen, tant que nous ne prenons pas nos responsabilités. Aujourd’hui notre responsabilité est de dire que l’avenir de la France est dans une Europe de la libération et non pas dans une Europe de l’harmonisation et que nous jugerons les candidats sur leur aptitude à porter un projet qui soit un véritable projet d’ouverture et de compréhension entre les peuples d’Europe, et non pas de défense honteuse de privilèges qui sont à la base de la stagnation économique et d’une injustice sociale considérable. Guidons donc nos candidats.

 

 

Imprimer cette page