Maître Jean Philippe Delsol, administrateur
de l'IREF, a introduit les conférences de cet université d'été
lors du diner d'ouverture.
Me Jean Philippe
Delsol : L'Europe, paradis fiscal ? Il
suffit de regarder les niveaux de prélèvement fiscal et social pour savoir que
l'Europe n'est pas globalement un paradis fiscal, du moins la vieille Europe.
De 1965 à 2000 le taux moyen des prélèvements obligatoires est passé de 26,50
à 39,90% du PIB dans l'Europe des 15. Par comparaison il est passé de 25,1O à
28% dans la zone de l'ALENA , et de 21,60 à 30% dans la zone Nouvelle Zélande/Australie/
Japon/Corée du Sud. Mais c'est
plus compliqué. Dans la vieille Europe, il y a l'Irlande qui a su attirer des
industriels en formant sa main d'œuvre et en réduisant son taux d'impôt sur les
sociétés à 12. C'est l'un des facteurs clés, avec la formation de sa population
sans doute, qui lui a permis de devenir l'un des pays les plus riches d'Europe
alors qu'elle en était l'un des plus pauvres. En Europe
il y a le Luxembourg qui a imaginé les SOPARFI que tous les pays d'Europe copient. Dans la
vieille Europe et à ses marges, il y a Monaco, Andorre, Madère, le Liechtenstein,
les îles Jersey et Guernesey, comme si chaque pays conservait malgré lui un exutoire,
une échappatoire. Même la
France a été le paradis des Scandinaves. Tout est relatif ! La France a aujourd'hui
un taux de prélèvements obligatoires de 44/45% de son PIB contre plus de 5O% en
Suède. Et suite à diverses réformes récentes de sa législation, la France est
désormais un bon pays d'implantation pour les holding : 1 ,66 % d'impôt, au plus,
sur les dividendes et les plus-values. Et pourtant,
nombre d'Européens constructivistes auraient voulu et voudraient encore une fiscalité
commune, une fiscalité uniforme dans toute l'Union européenne. Ils n'ont pas réussi
à obtenir l'accord de leurs partenaires. Sur les questions fiscales il faut encore
l'unanimité. Mais combien de temps durera la résistance ? Les pays de la vieille
Europe sont de moins en moins nombreux à se battre pour conserver leur indépendance
fiscale : la Grande Bretagne, le Luxembourg, l'Irlande. Notre chance
c'est peut-être la jeune Europe, ce sont les nouveaux membres de l'Union européenne
qui ont su faire preuve d'innovation et de courage : ce sont eux qui ont mis en
œuvre la flat tax. Et même si déjà les démons du protectionnisme et de l'Etat
providence se font jour dans cette nouvelle Europe, ainsi que l'ont montré les
dernières élections en Pologne ou en Slovaquie, l'Europe pourra-t-elle grâce à
eux devenir un paradis fiscal ? A dire vrai, je ne sais pas s'il faut rechercher
le paradis, même seulement le paradis fiscal. Certains nous disent que le seul
paradis fiscal c'est celui d'un pays sans impôt, mais c'est le pays de nulle part.
Et courir après les utopies est toujours dangereux. Pour ma
part je dirai que ce qui est important c'est d'éviter l'enfer fiscal. Nous ne
savons jamais dire ce qui est absolument bien mais nous pouvons cerner et fustiger
le mauvais. Il en va de la fiscalité comme des gouvernements. Aristote
enseignait que chaque forme de gouvernement avait sa bonne et sa mauvaise expression. Le gouvernement
d'un seul pouvait être monarchie ou tyrannie. Le gouvernement
de plusieurs pouvait être aristocratie ou ploutocratie. Le gouvernement
de tous pouvait être république ou démocratie (que nous appellerions sans doute
plutôt aujourd'hui démagogie). Il condamnait
toujours la tyrannie, et il n'aimait pas la ploutocratie et la démagogie qu'il
considérait comme tyrannie des riches ou du peuple selon les cas. Mais il constatait
que selon les cités, les époques et les évènements, la monarchie, l'aristocratie
ou la république pouvait mieux convenir l'une que l'autre. Aux hommes libres d'en
décider. Dans le
puzzle à 25 de l'Europe, et bientôt à plus, nous savons ce qui est mauvais : des
taxes diverses et nombreuses sur les mêmes actifs ou revenus, des taux de taxation
trop progressifs et inéquitables, des impôts sur le revenu élevés au point de
tuer l'initiative et le travail, des systèmes d'imposition complexes au point
que les contribuables s'y perdent, des régimes fiscaux que fuient ceux qui le
peuvent encore. Lorsque les citoyens travaillent plus de la moitié de l'année
pour l'Etat, comme il le font en France et dans quelques pays du nord de l'Europe,
nous savons que l'Etat est devenu Léviathan. Au fond,
et même si à ce sujet j'ai ma conviction, il n'est pas facile de dire qu'un impôt
vaut mieux qu'un autre dans l'absolu. Mais ce dont nous sommes surs, c'est que
la liberté et la diversité peuvent seules permettre de rechercher efficacement
le meilleur système, par tâtonnements successifs, par approximation négative aussi,
comme aurait pu le dire Karl Popper, c'est-à-dire en rejetant tour à tour les
expériences néfastes. " Nos erreurs et nos critiques nous instruisent aussi bien
dans le domaine des normes que dans celui des faits " disait-il, " ce que nous
apprenons, nous le devons à nos erreurs ". Mais il
vaut mieux que les expériences néfastes soient tentées par une région ou un pays
plutôt que par un continent. Pour l'Europe, l'enfer fiscal serait ce que quelques
esprits trompeurs ont appelé l'harmonisation. Les mots sont des armes. Qui n'est
pas pour l'harmonie, l'accord entre tous ? Mais ça n'est pas l'harmonie qu'ils
veulent, c'est l'uniformité. Ils voudraient une fiscalité commune pour qu'elle
puisse s'établir au niveau le plus élevé. Le rapport
PRIMAROLO, publié par le Conseil de l'Europe en février 2000, considère que la
concurrence fiscale entre Etats est dommageable parce qu'elle conduit à une forme
de surenchère ou de dumping fiscal pour attirer les activités économiques sur
le territoire des Etats concernés. Pour Mme PRIMAROLO , cette diversité d'imposition
serait un facteur de discrimination entre les entreprises selon leur territoire
d'implantation. Mais les
technocrates européens sont gênés parce qu'ils refusent entre les Etats la concurrence
qu'ils veulent imposer- ce qui d'ailleurs ne veut rien dire - aux entreprises.
Il y aurait une bonne concurrence, pour les entreprises, et une mauvaise, pour
les Etats ? Alors ils
parlent de concurrence équitable. Déjà en 1980, dans le rapport BURKE, la Commission
souhaitait " qu'une concurrence équitable puisse s'établir entre les entreprises
des différents Etats et que les mouvements de capitaux ne soient pas provoqués
par des considérations fiscales. " En fait,
ils manient la dialectique. Les Etats Unis et la Suisse n'ont pas attendu de devenir
des Etats centralisés pour être, par tête d'habitant, les plus riches de la planète.
C'est la compétition qui a permis de ramener entre 1997 et 2OO4 le taux moyen
d'impôt sur les sociétés de 39 à 31% au sein de l'Europe des 15, et de 38 à 30%
au sein de l'OCDE. Les entrepreneurs n'ont pas besoin d'uniformité pour gagner
des marchés. Tout au contraire, c'est la différence qui les stimule, c'est la
variété de la géographie, des hommes, des modes de régulation, des climats…qui
favorise la création de nouveaux produits, la richesse des nations. A défaut
de paradis, nous pouvons donc espérer sortir de l'enfer fiscal où de nombreux
pays européens sont tombés par l'émulation que suscite l'arrivée de nouveaux membres,
par la diversité maintenue. L'harmonie
véritable n'est pas le lieu de l'accord immobile et impassible de tous, mais celui
où tous concourent à la recherche des solutions, fiscales ou autres, les mieux
adaptées. L'harmonie véritable, c'est la concurrence. |