L'EUROPE : HARMONISATION OU CONCURRENCE ?


Jean-Philippe DELSOL : 

LA MOSAIQUE FISCALE EUROPEENNE : QUELLES TENDANCES ?

Docteur en droit, avocat fiscaliste et administrateur de l’IREF, Me Jean-Philippe DELSOL nous a fourni un exposé des plus clairs sur la mosaïque fiscale européenne. S’il analyse les différences en statique, en utilisant plusieurs outils de mesure, il se tourne aussi vers les grandes tendances, l’évolution de la mosaïque fiscale. Il retient que la concurrence fiscale, contre la Commission de Bruxelles, a joué son rôle de convergence des taux de fiscalité.

Il est aujourd’hui incontestable que si les 25 pays de l’Union s’assemblent, ils ne se ressemblent pas concernant les prélèvements obligatoires. Quelques données sont utiles pour rappeler l’importance des écarts en la matière. Nous pouvons choisir plusieurs mesures.

COMMENT MESURER LA DISPARITE FISCALE ?

1) Tout d’abord, la première mesure est celle des prélèvements en pourcentage du PIB : nous allons en Europe de pays comme la Suède ou le Danemark qui sont très proche de 50 % de recettes sur le PIB à des pays comme l’Irlande (30 %) ou la Grande Bretagne (35,5 %). Ces chiffres actuels ne doivent pas nous cacher que l’évolution est permanente : l’Irlande en moins de vingt ans a réduit son taux de prélèvement de 16 points et ceci est considérable. Il y a vingt ans l’Irlande était un pays pauvre et surimposé. Elle a fait le pari de l’abaissement des charges fiscales et sociales et elle est aujourd’hui un pays riche, parmi les plus riches du monde, et elle est imposée à des taux très acceptables, parmi les meilleurs (les plus bas).

2) La deuxième mesure est celle des prélèvements sur le travail : c’est ce que chacun de nous comme salarié ou professionnel indépendant paie comme cotisations sociales et d’impôts en moyenne, c'est-à-dire en gros le pourcentage prélevé sur la rémunération du travailleur. On va de 42,4 ou 41,4 % en Suède et en France (les deux plus élevés) à 10 % au Luxembourg et 8,1% en Irlande. (Les Etats-Unis se situent à 11,9 %). On a véritablement des taux très différents qui vont de un à quatre. Ce qui est très intéressant d’ailleurs c’est que les taux de chômage sont exactement inversement proportionnels : plus les prélèvements sur le travail sont élevés, plus le chômage est élevé.

3) Enfin, un troisième instrument de mesure est la disparité entre types d’impôts : des pays ont certains impôts, d’autres non. Par exemple il n’y a plus en Europe que trois pays qui ont encore l’ISF (Espagne, Suède et France) ; la plupart l’ont eu et ont rapidement compris qu’il fallait l’abandonner.  L’analyse de la disparité entre types d’impôt est un peu complexe premièrement parce que les prélèvements n’ont pas tous la même forme. Par exemple, au Royaume-Uni l’impôt sur le revenu est payé par tous mais à des taux modestes et les charges sociales sont de, en gros, 10 % pour l’employé et 10 % pour l’employeur ; en France par contre, moins d’un Français sur deux paye l’impôt sur le revenu mais à des taux qui vont jusqu’à 58 % aujourd’hui (CSG comprise) et, côté charges sociales, la France culmine à 65 à 70 % de prélèvements sociaux sur le salaire net. Il y a donc une vraie diversité et donc une certaine difficulté dans l’analyse.

LA CONVERGENCE « FORCEE »

Cette diversité est en train aujourd’hui de s’estomper en Europe. Il y a d’abord, par certains côtés, une sorte de convergence naturelle qui a probablement des aspects très positifs du fait de la concurrence, mais il y a en même temps une volonté unificatrice, centralisatrice de la commission européenne avec tous les défauts que cela suppose. La commission européenne est contre la diversité fiscale car elle considère que c’est une atteinte à la concurrence ! Pourtant, pour qu’il y ait une vraie concurrence il faut en réalité qu’il y ait une vraie disparité.

Les motivations de la commission peuvent expliquer cette position : la commission a des besoins financiers et ces recettes fiscales en partie sont liées aux impôts. Par exemple la commission perçoit un certain pourcentage des impôts de TVA (0,5% aujourd’hui). Il y a aussi une volonté idéologique claire exprimée dans de nombreux rapports au cours de ces vingt cinq dernières années, du rapport Burke en 1980 au rapport Primarolo de l’an dernier.

LA CONVERGENCE « NATURELLE »

Il y a en fait des éléments de convergence du fait de la mise en œuvre des traités par la commission. Nous vivons encore aujourd’hui sur le traité de Rome qui est très en faveur de la liberté de circulation, et la commission a le devoir de mettre en œuvre ces traités. D’où les règlements et directives sur les fusions d’entreprises en Europe ou sur l’imposition des dividendes. Par exemple, un pays ne peut plus taxer les dividendes d’un étranger alors qu’il ne taxerait pas les dividendes de ses nationaux, il ne peut plus mettre une retenue à la source lorsque les dividendes vont à l’étranger alors qu’il n’y en aurait pas lorsqu’ils restent sur le territoire. Les fusions sont libres en Europe et il doit y avoir neutralité fiscale. Et c’est une bonne chose.

Il y a aussi une convergence naturelle, dans un esprit « common law », qui s’institue au travers de la jurisprudence très importante de la Cour de Justice des Communautés Européennes qui est le régulateur en Europe qui tranche lors de litiges d’interprétation des traités. Pour le moment la Cour de Justice a plutôt une vision d’application très libérale des traités. Elle cherche presque toujours à limiter le pouvoir des Etats contre les citoyens. Par exemple les arrêts sur l’ « exit tax », un impôt qui, en France et en Allemagne, empêchait les résidants fortunés de quitter le territoire sans payer un impôt sur les plus-values latentes dans leur patrimoine ; donc un chef d’entreprise qui détiendrait des actions sur son entreprises créée trente ans auparavant et ayant pris beaucoup de valeur depuis, ne pourrait quitter le territoire sans avoir payé un impôt sur cette plus-value latente ! La CJCE a condamné cette pratique contraire à la liberté.

CONCURRENCE ET CONVERGENCE

En réalité, dans cette analyse de la convergence, le mouvement le plus important est un mouvement de concurrence qui a joué depuis vingt ans, et qui a joué dans le bon sens. La commission a exercé une pression sur les Etats encore souverains en matière de fiscalité pour un rapprochement des taux d’impôt. Le rapport Burke voulait imposer un rapprochement des taux d’impôts sur les sociétés. C’est en fait la concurrence qui permet ce rapprochement : le taux d’impôt est tombé en moyenne pour les quinze de 39 à 31 %. La concurrence a joué pleinement, à la baisse et dans le respect du pouvoir de chaque Etat. Il existe encore des disparités qui restent très vives : l’Irlande a un taux d’impôt sur les sociétés de 12,5%. Et c’est bien parce que l’Irlande est restée souveraine avec une politique atypique, qu’elle a pu tirer l’Europe en avant et que cette concurrence a été bénéfique pour tout le monde.


 

 

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