AU SOMMAIRE DU 4 MAI 2002 - N° 709 :
EDITORIAL : Un vote avec les gants p.1-2
CONJONCTURE : L'Euro nous protège-t-il ? p.2-3
ACTUALITÉ QUI NOUS FAIT RÉFLÉCHIR : Un regard voilè sur la mondialisation p.4-6
SPECIAL UNIVERSITE D'ETE : La propriété et la loi p.7-8

 

 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

UN VOTE AVEC LES GANTS

 

Les électeurs de gauche ont traîné les pieds. Ceux qui auront déposé un bulletin pour Jacques CHIRAC l'auront fait à contre cœur. Ils s'étaient promis de mettre des gants pour ne pas salir leurs mains avec un tel bulletin, ou encore de se boucher le nez avec une épingle à linge pour ne pas sentir l'odeur pestilentielle qui régnait dans les urnes présidentielles.

Mais je me demande si beaucoup de libéraux n'ont pas eu autant de réticences. Au point que certains auront préféré s'abstenir, ce qui revenait arithmétiquement à voter LE PEN. D'autres auront voté blanc ou nul, marquant ainsi leur double rejet ; mais le vote blanc est d'une lecture difficile.

Voter LE PEN aura été la réaction de certains qui, sans accepter quoi que ce soit ni de l'homme ni d'un programme aux antipodes des idées de la liberté, auront voulu donner un solennel avertissement à Jacques CHIRAC et aux siens, et du même coup protester contre la propagande éhontée qu'ils auront subie depuis deux semaines. Quand LE PEN, dans son discours du Premier Mai dénonce la complicité des gens "du système", il flatte le sentiment légitime de millions de Français qui en ont assez de la France des voyous, mais aussi de la France des gens-en-vue, de ceux qui plastronnent devant la télévision depuis des décennies, et qui ont colonisé le pays à travers les médias, la haute administration, les syndicats et l'Education Nationale et l'ENA. Il n'en demeure pas moins qu'un libéral doit bien mettre des gants pour glisser dans l'urne un bulletin qui signifie aussi non au libre-échange, non à la concurrence, non à l'étranger, non à l'Amérique, non au capitalisme !

Voter CHIRAC aura été sans doute l'attitude du plus grand nombre de libéraux. Ils auront voulu donner au Président une large assise électorale pour lui permettre d'intervenir plus ouvertement dans la campagne électorale et de faire barrage à la gauche. Le danger d'une quatrième (et non "troisième" comme je l'ai écrit) cohabitation est réel. Un score de 70 ou 80 % suffira-t-il à cet effet ? Nous en reparlerons. En attendant, il fallait aussi se mettre des gants pour mettre dans l'urne le même bulletin que celui des partisans de JOSPIN, HUE, MAMERE, BESANCENOT, CHEVENEMENT et autres. Il fallait oublier cette semaine de démonstrations ubuesques et dramatiques pour la démocratie française et pour la dignité de notre pays. Il fallait aussi oublier que ce bulletin signifiait oui au système politique traditionnel, oui aux subventions, aux syndicats, à l'exception culturelle, au développement durable et à Porto Alegre, oui à Arafat, oui à la forteresse Europe, oui à l'Etat garant des droits de l'homme, oui à quelques incongruités dont le candidat Président n'a pas été avare ni pendant son mandat ni pendant sa campagne.

Comme je suis un optimiste invétéré, je veux bien croire que le candidat aura compris la leçon adressée au Président. On aura à cet effet un certain nombre de tests, et cette semaine prochaine devrait nous permettre d'y voir un tout petit peu plus clair dans notre avenir :

- le premier test sera celui du Premier Ministre : Sarkozy ou Raffarin ? Le peuple de droite attend SARKOZY, le moins étatiste (pour ne pas dire le plus libéral) des gaullistes. Mais le système politique attend RAFFARIN, qui a pour lui d'élargir l'assise chiraquienne, l'un des pionniers de l'UEM puis aujourd'hui de l'Union pour la Majorité Présidentielle, l'un des premiers transfuges de DL et des premiers à lâcher MADELIN (à qui il doit pourtant toute sa carrière)

- le deuxième test sera celui des investitures pour les législatives. La question va être réglée tout de suite. Dans la ligne actuelle, les leaders de l'UMP veulent monopoliser l'Assemblée, et réduire au silence l'UDF et DL. Cela ne présage rien de bon pour le futur. Allons-nous vers la constitution d'un "pôle réformateur", de BAYROU à MADELIN, en passant par LEPAGE et MILLON, dont le ciment serait seulement le rejet du monopole UMP ? Les chances électorales d'une telle aventure sont assez minces, mais l'aventure aurait le mérite du courage sinon de la clarté. Examinerait-on chaque circonscription en tenant compte des réalités électorales et de la qualité des candidats ? Ce serait sans doute trop demander aux états-majors..

- le troisième test sera celui des mesures d'urgence prises par le gouvernement transitoire, qui gèrera la chose publique du 7 Mai au 16 Juin . Va-t-on se contenter d'expédier les affaires courantes, ou va-t-on annoncer un programme de nature à créer une dynamique électorale pour les législatives ? Va-t-on préparer le sommet européen de Séville, et dans quel esprit ? Comment ce gouvernement va-t-il réagir à des manifestations, des revendications, des provocations ? Il n'en manquera pas, venant de plusieurs côtés.

Vous l'aurez bien vécu ainsi : pour les libéraux le vote du 5 Mai n'aura été qu'un mauvais moment à passer. Un vote avec les gants : pas réellement de quoi s'enthousiasmer.

Pour autant, tout le reste demeure dans le flou et les sujets d'interrogation ne manquent pas :

- quid de la politique menée par "la droite" si elle passe (par hasard) le cap du 16 Juin ?

- quid de la place du Front National dans la future Assemblée Nationale : marginale ou au contraire stratégique, en position d'arbitrage permanent entre la gauche et la droite ?

- quid de la recomposition de la gauche, une fois le "front populaire reconstitué" , et quelles relations entre le Parti Socialiste et les autres éléments de l'ex-majorité plurielle, et encore les éléments nouveaux issus de l'extrême gauche trotskistes ?

- quid du sort de l'UDF et de DL, de BAYROU et de MADELIN ?

Pour vous rassurer, et par contraste, je vous apporte en conclusion deux certitudes :

- la première c'est que ce premier rendez-vous du siècle de la France et du libéralisme a été manqué,

- la deuxième c'est que nous devons nous employer au plus tôt pour que les prochains rendez-vous, dans deux ans avec les élections régionales, à la proportionnelle, dans cinq ans avec les élections municipales et nationales, ne soient pas manqués. Alors nous pourrons voter avec le cœur. Pas avec les gants.

Jacques GARELLO

 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 


L’EURO NOUS PROTEGE-T-IL ?

 

Voilà une question d’actualité, mais qui appelle une réponse assez approfondie sur la valeur d’une monnaie. La question est d’actualité, puisque depuis le résultat du 21 Avril, on entend dire que le séisme politique aurait pu déclencher une vive spéculation contre le Franc et nous valoir une flambée inflationniste non négligeable. Fort heureusement, le Franc n’existant plus, ce péril nous a été épargné, et rien ne s’est passé. Merci l’Euro.

En prolongeant le discours certains en ont fait un argument contre le projet de retour au Franc de Jean Marie Le Pen, d’autres ont observé avec enthousiasme que la valeur de l’Euro contre le dollar ne cessait de s’améliorer (le cours de la monnaie européenne est supérieur à 0,90 $ pour 1 Euro).

Les choses sont en réalité plus compliquées que cela. Exprimons-les en termes de prévisions météorologiques. On peut en effet estimer qu’à court terme le parapluie euro nous a en effet couverts, d’autant plus qu’il ne pleuvait pas. Mais à long terme le vent français peut emporter le parapluie européen, sauf si un anti-cyclone vient s’installer sur notre continent.

Le parapluie européen : efficace ou inutile ?

De fait, l’économie française n’a pas été emporté par une tourmente monétaire en quelques jours. Pour une raison assez évidente au premier abord : il n’y a plus de monnaie française, la gestion de l’Euro se fait à Francfort.

Mais posons le problème autrement : y aurait-il eu tourmente monétaire ? Il est vrai que la venue de la gauche au pouvoir en 1981 a été suivie d’une attaque en règle du franc français sur le marché des changes, et le très docte Jacques DELORS a dû procéder à trois dévaluations en deux ans pour enregistrer la dégringolade du Franc. Le scénario du 21 Avril 2002 a été assez différent. Si le séisme politique a été amplement commenté par la presse internationale, les marchés boursiers n’ont pas réagi très fortement et la Bourse de Paris ne s’est guère écartée des normes mondiales.

La raison en est sans doute que dès le début les opérateurs ont anticipé la victoire de Jacques CHIRAC (rappelons les premiers sondages à 80/20 pour le second tour), et que personne n’a sérieusement pensé que les orientations de la politique économique française allaient changer radicalement, ni dans un sens ni dans l’autre d’ailleurs : la « sortie de l’Union Européenne » n’est pas pour demain, ni l’annulation pure et simple de la loi sur les trente cinq heures, pour laquelle il faudra attendre au minimum la nouvelle Assemblée.

Dans ces conditions, l’efficacité du « parapluie européen » n’a pas pu être réellement mesurée.

Menaces sur l’Euro à terme ?

Quant à la meilleure santé actuelle de l’Euro sur le marché des changes, elle est principalement due à l’affaiblissement du dollar. Le billet vert inspire moins confiance qu’il y a quelques mois. Il y a trois raisons conjoncturelles à cela :

- la première est que beaucoup d’opérateurs en bourse n’ont pas confiance dans la reprise de la croissance aux Etats Unis. Ont-ils tort ou raison ? Ne devraient-ils pas être rassurés par la capacité de réaction que l’économie américaine a montrée après le 11 Septembre ? Sont-ils au contraire troublés par l’affaire Enron et la suspicion jetée sur les contrôleurs de gestion des grandes compagnies ?

- la deuxième est que la politique d’Alan GREENSPAN, très souvent critiquée ici, pourrait bien avoir créé les conditions d’un déséquilibre de l’économie américaine, en injectant des dollars par brassées pour suivre la politique BUSH de gonflement subit de la dépense publique pour des motifs de sécurité (acceptable) ou de relance (discutable).

- la troisième est l’initiative stupide et électoraliste du Président BUSH de taxer les importations d’acier, et l’ouverture d’une guerre des tarifs avec l’Union Européenne ; il n’y a pas de quoi se rassurer sur la conduite de la politique économique des Etats Unis.

Cependant, nous sommes plutôt enclins ici à faire confiance à l’énorme plasticité et créativité des entreprises américaines. C’est la position maintes fois répétée de Milton FRIEDMAN. Dans ces conditions la santé du billet vert devrait s’améliorer, en dépit des perturbations conjoncturelles.

Mais quid de l’Euro ? A terme, va-t-il garder son éclat actuel, ou celui-ci va-t-il se ternir ?

La valeur d’une monnaie dépend essentiellement de la confiance qu’inspirent les contre-parties de la masse monétaire émise. La particularité de la BCE est qu’elle n’a pour contre-partie que des créances sur l’ensemble du système bancaire européen. Si ce système finance des projets de qualité, la solidité de l’Euro est acquise. Si à l’inverse il finance des déficits publics, ou renfloue des entreprises en perte de vitesse, ou soutient des consommateurs en panne de pouvoir d’achat, tout est à craindre.
En d’autres termes, c’est la rigueur dans la gestion des finances publiques et privées qui est la véritable garantie de l’Euro, comme de toute monnaie.

Il se pourrait que la Banque de France soit un des canaux par lesquels l’inflation de crédits se propage. Ce n’est pas le cas pour l’instant. Mais toute aggravation de la situation sociale, toute montée du chômage, tout relâchement budgétaire pourrait changer la situation. Comme l’analyse est assez parallèle pour l’Allemagne, on comprend que l’Euro demeure fragile avec une économie européenne sous le signe de l’incertitude. L’Euro ne peut faire de miracle, l’Euro a besoin de miracle.

L’Europe en reprise, l’Europe en construction.

Quel miracle ? En scrutant le futur européen pour les mois à venir nous découvrirons trois scénarios:

- le premier est celui de la continuité : aucune réforme structurelle ni dans les finances publiques, ni dans la réglementation du travail, n’intervient au cours de l’année. Dans ces conditions l’Euro replongera, et il sera impossible de contenir les tensions inflationnistes qui sont déjà sensibles, et le chiffre du chômage en France et en Allemagne peut être toujours très élevé.

- le deuxième est le même, aggravé par la volonté de dominer la situation par l’émergence d’une politique monétaire et budgétaire à l’échelon européen, suivant les vues de Jacques Delors, des inventeurs de l’euro et des partisans de l’eurocratie : c’est réellement le scénario catastrophe.

- le troisième est celui du sursaut : dans la logique du pacte Blair-Aznar-Berlusconi, Français et Allemands en viennent aux réformes structurelles voulues et, dans un climat de reprise conjoncturelle mondiale tirée par les Etats Unis, l’Europe sort de son chômage et de sa sclérose. A ce moment-là l’Euro a quelque chance de se stabiliser et d’inspirer confiance, en reflet de la confiance dans l’économie européenne. Les Allemands semblent prêts à porter au pouvoir Stoiber et la CDU.

Reste la France : ce qui s’y passera dans les semaines à venir sera décisif.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 


UN REGARD VOILE SUR LA MONDIALISATION

 
     Jacques Garello
 

La mondialisation a été l’un des thèmes abordés durant la campagne. C’était peut-être le seul point commun aux pro- et anti-Le Pen : ils étaient tous contre. Sans doute les uns voulaient-ils l'ignorer ou l'effacer ( mais comment ?) tandis que les autres se contentaient de la "maîtriser". Les uns et les autres y voyaient une menace pour notre économie, mais aussi pour nos valeurs de civilisation.
Pour ma part, j'ai prêté une particulière attention au message de Jean Paul II adressé aux membres de l’Académie Pontificale des Sciences Sociales (et retranscrit dans l’Osservatore Romano du 16 Avril).

 

Dans son message, SS Jean Paul II part de l’observation que la mondialisation, définie comme une interdépendance croissante « entre les économies et les marchés », a « bouleversé le système des interactions et des rapports sociaux ». Sans nier que la mondialisation «a des effets positifs », le Pape insiste très vite sur ses « menaces inquiétantes », dont voici les plus notables : « l’aggravation d’inégalités entre les économies puissantes et les économies dépendantes, entre les personnes qui bénéficient de nouvelles opportunités et celles qui sont laissées pour compte ».

Dès lors, il assigne aux Etats, aux personnes qui ont des fonctions de gouvernement et aux décideurs de la vie sociale une double mission : une mission curative, une mission préventive.

La mission curative consiste à gérer les conséquences de la mondialisation. Il faut, dit le Pape, veiller à la nécessaire solidarité pour secourir les laissés pour compte de la mondialisation. La mondialisation risque d’être une rupture entre les générations, elle menace les enfants, les personnes âgées. D’où le devoir de l’Etat de faire jouer la « solidarité nationale » et de « mettre au point des systèmes d’aide aux familles, notamment en ce qui concerne l’éducation des jeunes et les systèmes de retraite ». La mondialisation risque aussi d’occasionner des « mutations » et de « paupériser de plus en plus des pans importants de certaines populations, voire des pays tout entiers ». Là encore des systèmes de solidarité s’imposent.

La mission préventive a pour but d’accompagner la mondialisation pour en changer la nature.

Le premier accompagnement est celui de la démocratie. D’ailleurs l’Osservatore Romano a titré « Démocratie et mondialisation ». La démocratie suppose la participation de l’ensemble de la population à la gestion de la chose publique « sur la base d’une conception correcte de la personne humaine ». La « recherche d’intérêts particuliers » doit être éclairée par une « conception correcte de la dignité et des droits de la personne humaine ».

Un deuxième accompagnement est celui de la régulation ou du contrôle de la mondialisation. Citons le passage le plus étonnant de ce message : « Il revient à la sphère politique de réguler les marchés, de soumettre les lois du marché à celles de la solidarité, pour que les personnes et les sociétés ne soient pas ballottées au gré des changements économiques de tous ordres et soient protégées des secousses liées aux dérégulations des marchés ...pour que la gestion de notre terre soit faite en vue des personnes et des peuples, et non du seul profit ».

Que peut apporter la mondialisation ?

Avec mon mauvais esprit d'économiste, j'ai relevé un certain nombre de faiblesses dans cette présentation de la mondialisation.

A aucun moment dans ce message il n'apparaît clairement que la mondialisation est un réel progrès, analysé par exemple avec pertinence par Michael NOVAK, pourtant l’un des intimes de SS Jean Paul II. Parmi de multiples « développements positifs » on aurait pu citer : une meilleure compréhension et un brassage entre les peuples dus à la pratique des échanges, une réduction du poids des Etats dont les pouvoirs s’arrêtent aux frontières et n’atteignent pas le monde entier, une accélération du développement dans les pays qui acceptent le libre-échange,  une amélioration du pouvoir d’achat non seulement dans ces pays mais aussi pour les consommateurs les plus démunis dans le monde entier grâce à l’abaissement des prix né de l’élargissement de la concurrence.

D’autre part définir la mondialisation comme la soumission des économies aux marchés est en contradiction avec la claire analyse proposée par Centesimus Annus, encyclique dans laquelle le Pape opposait, comme il se doit, économie de plan et économie de marchés, comme les deux systèmes économiques existants, en marquant sa condamnation sans hésitation du plan et sa préférence naturelle pour l’économie « capitaliste », bien qu’il souhaitât que l’on parle plutôt « d’économie de marchés ou, encore mieux, d’économie libre » (Centesimus Annus § 42). La mondialisation, à n’en pas douter, est le règne du marché au niveau planétaire, elle transforme la terre entière en espace de libre échange, alors que l’on a dû pendant des siècles se contenter d’espaces régionaux, continentaux, ou inter-nationaux.

Reste à savoir si les menaces évoquées dans ce message sont réelles ou illusoires, et si les remèdes envisagés sont ou non réalistes et recommandables.

Quelles sont les menaces réelles de la mondialisation ?

Les menaces d’accentuation des inégalités entre nations sont dépourvues de toute consistance, au moins pour trois raisons :

- les nations qui aujourd’hui ont accepté les lois du marché et les rigueurs du commerce mondial sont en progression rapide, s’appauvrissent celles qui se ferment et se protègent ,

- les échanges s’organisent non plus entre nations (nous n’en sommes plus au commerce d’Etats, et personne n’a que faire de la mythique « balance des paiements », un instrument du mercantilisme), mais entre producteurs et consommateurs du monde entier, par le canal des entreprises et des réseaux du commerce ; de la sorte au sein d’une « nation », la mondialisation peut concerner (et avantager) certains et non pas certains autres. La mondialisation nous éloigne nécessairement des fausses apparences de la macro-économie pour nous ramener aux réalités de la micro-économie. La macro-économie n’a existé et ne se survit qu’à travers les décisions politiques des Etats (monnaie, fiscalité, réglementation). En mettant les Etats en concurrence, la mondialisation rend la macro-économie impuissante. C’est bien d’ailleurs contre quoi réagissent les adversaires de la mondialisation et/ou de l’Europe quand ils se battent pour le retour à la « souveraineté nationale ».

- il n’y a pas des « économies puissantes » et des « économies dépendantes », puisque la mondialisation ne concerne pas les relations entre Etats, et précisément échappe à la politique ; c’est encore une vision macro-économique qui fausse l’appréciation. Une vision marxiste est aussi sous-jacente : la lutte du prolétariat contre le capitalisme aurait sa traduction au niveau international, en opposant des nations « dominantes » (ou « impérialistes ») et des nations « exploitées » ou « prolétaires ». Une remarque vient à l'esprit : aujourd’hui les Etats Unis sont en accusation, il y a dix ans c’était le Japon. A quand le tour de Singapour ?

Quid des menaces d' inégalités entre individus ? Elles se rapprochent sans doute plus de la réalité que les précédentes. Il est vrai que le progrès économique, où qu'il soit, ne se développe pas de façon homogène, et qu'il y a des gens plus entreprenants que d'autres, qui s'adaptent mieux et plus vite, et sont ainsi les premiers à améliorer leur condition. On ne peut pas trouver injuste d'observer la promotion des pionniers, on ne peut pénaliser la réussite. Mais il y a sans doute un fort sentiment que ces avantages des uns sont apparus au détriment des autres ; ce sentiment provient de ce que l'on pense que l'économie est un jeu à somme nulle où il y a deux catégories, les gagnants et les perdants. En réalité l'économie est à somme positive, et les "pionniers" sont créateurs de richesses nettes, sans que la misère des autres ne soit accentuée.

La question importante n'est donc pas celle des inégalités, mais de la promotion. Une fois que certains ont réussi leur ascension, les autres peuvent-ils suivre à leur tour ? Il est prouvé que tel est bien le cas dans des économies où existent la liberté d'entreprendre, de travailler et d'épargner. Car l’entreprise, le travail et l'épargne sont des moyens accessibles à tous qui permettent de sortir progressivement de la misère. La mondialisation offre une chance sans égale aux plus démunis, car elle fait découvrir des opportunités insoupçonnées jusque là.

Cela n'empêche pas de porter attention à ceux dont la promotion est lente. On peut faire jouer en leur faveur des mécanismes de transfert public, mais très vite est atteint le seuil de l'assistanat, piège dans lequel on enferme les plus pauvres, et qui perpétue les inégalités.

Des remèdes d'une pertinence incertaine

Quant aux remèdes préventifs, aux mesures d'accompagnement de la mondialisation, on retiendra la pertinence de l'appel à la démocratie, en précisant simplement que la démocratie est bonne en toutes circonstances, et pas seulement pour parer à la mondialisation. De la même façon, l'appel à la famille est une bonne chose, puisque la réussite du développement dans les pays pauvres est liée à la qualité du capital humain (Gary  BECKER), et que la famille, entre autres missions, a celle de former et de développer le capital humain. Liberté politique (démocratie) et liberté personnelle (famille) sont d'ailleurs intimement liées et ce sont les pays les plus ouverts qui sont également respectueux de la famille. Les autorités pontificales ont donc raison de souligner que la mondialisation appelle un supplément d'âme, un renforcement des valeurs spirituelles et morales.

Alors, pourquoi se retourner vers l'Etat, et revenir aux vieux démons du dirigisme économique ?

La "dérégulation" (déréglementation sans doute) de l'économie n'est pas source d'instabilité et d'incertitude, ce sont au contraire les interventions intempestives des gouvernants qui perturbent l'harmonie naturelle propre à une économie libre. S'il est vrai que les "changements économiques" ont pour conséquence de "ballotter" les individus, cela ne signifie pas nécessairement qu'ils y perdent quelque chose : la stabilité dans la misère est-elle préférable au changement dans la prospérité ? Oui tout ce qui progresse bouge, et tout ce qui bouge ballotte : doit-on se résigner à l'immobilisme ?

La vérité est que l'immobilisme et le conservatisme servent par priorité ceux qui ont atteint un certain niveau de bien-être (fût-il médiocre) au sein de la société existante. S'ils doivent leur situation (relativement) enviable à leurs mérites, pourquoi pensent-ils que la mondialisation devrait les pénaliser ? Ils devraient plutôt croire en de nouvelles améliorations, et à faire le bonheur des gens autour d'eux. S'ils doivent au contraire leur position à des privilèges, à des rentes, obtenues par divers moyens auprès des autorités en place, ils peuvent en effet se sentir menacés dans un monde où il y aura de moins en moins de parasites et de plus en plus d'exigences.

L'Etat a déjà largement fait la preuve de son incapacité à "réguler l"économie". Les politiques monétaires, budgétaires, les artifices de la macro-économie n'ont abouti qu'à la ruine. La "politique de plein emploi" a fait naître le chômage massif, tout comme la manipulation de la monnaie et des taux d'intérêt n'a entraîné que l'inflation. Quant aux réglementations du marché du travail, elles n'ont pas protégé les travailleurs, mais créé une classe de syndicalistes au dessus des lois, et appauvri tous les autres. L'économie publique n'a cessé de donner le spectacle de l'irresponsabilité, des gaspillages, de la corruption. Quant aux organisations internationales, de l'ONU à l'OMC, en passant par le FMI et la Banque Mondiale, elles n'ont en rien contribué au développement ni à la stabilisation des marchés depuis leur apparition. Elles ont été les véhicules d'idéologies douteuses, les sources d'un endettement inconsidéré, et les supports les plus fidèles des dictatures du monde entier. A-t-on quelque autre perspective pour l'avenir ?

Pour conclure, il est frappant de constater une fois de plus que l'on met en opposition les lois du marché et celles de la solidarité. Cette opposition est injustifiée, à un double titre :

- d'une part le marché n'est autre que l'échange de services que se rendent mutuellement les êtres humains ; dans toute activité marchande il y a la nécessaire prise en compte des besoins éprouvés par les autres. Bastiat avait bien fait apparaître (et Léon XIII l'avait bien admis) que l'économie est une façon de servir. Sans doute le service n'est-il pas la solidarité, mais il est déjà la complémentarité, il est déjà un dépassement de soi, une rencontre de ses frères. En élargissant la concurrence, le libre-échange, et aujourd'hui la mondialisation, permettent de "partager le progrès entre tous les membres de la grande famille humaine" (Frédéric Bastiat)

- d'autre part, les lois de la solidarité sont celles de l'ordre communautaire, et non de l'ordre marchand. Dans l'ordre marchand on échange, dans l'ordre communautaire on partage. Mais faute d'accepter les lois de l'échange marchand, on risque de ne partager que la misère. Le partage sans échange est anti-économique. L'échange suivi du partage ouvre la voie de l'harmonie sociale, à condition toutefois que le partage soit volontaire, et la solidarité spontanée, comme elle l'a été pendant des siècles et l'est encore aujourd'hui au sein de la famille, communautés naturelles, et de toutes les autres communautés, associations,  ou de tous groupes humains de toutes sortes librement constitués.

On s'étonnera sans doute du manque de solidité du message pontifical, qui tranche singulièrement avec le corps de la doctrine sociale de l'Eglise, qui s'était pourtant mise récemment à l'unisson de la science économique. Le message pontifical ne jette par sur la mondialisation un regard clair, de nature à guider utilement les hommes et les femmes qui s'inquiètent des mutations qu'ils vivent comme un cauchemar, alors qu'elles leur offrent une chance historique. Ce regard est voilé.

Ce texte est donc probablement un texte de circonstance, mais il permet de poser le problème de la mondialisation dans toutes ses dimensions, et de rappeler que la mondialisation pose des exigences éducatives et morales : c'est dans cette direction qu'il faut chercher, bien plus que dans celle du recours à des gouvernants dont la malveillance à l'égard du libre-échange et de la liberté est séculaire, et rationnelle. Visiblement, la séparation de l'Eglise et de l'Etat ne s'est pas encore faite.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 

LA PROPRIETE ET LA LOI

 

La dernière journée de la XXIV° Université d’Eté de la Nouvelle Economie, tout entière consacrée à Frédéric Bastiat, se déroulait sur le thème de « La propriété et la loi », titre d’un célèbre pamphlet du grand économiste français.
Bastiat propose une conception du droit qui devrait nous aider à rechercher une société d’harmonie. Au moment où la mondialisation fait naître interrogations et craintes (cf. l’étude de Jacques Garello), Bastiat nous donne la recette qui permet de concilier épanouissement personnel et solidarité sociale. Cette recette, c’est le respect du droit naturel. Douglas Rasmussen traitait de ce sujet. Il est professeur de philosophie à l’Université d’Auburn (Alabama).

 

Douglas RASMUSSEN : LE DROIT NATUREL ET LES DROITS NATURELS : BASTIAT AVAIT VU JUSTE

J’ai lu Bastiat quand j’avais dix-huit ans. Sa perspicacité intellectuelle et libérale est sans faille. Il est un défenseur du libéralisme classique et des droits naturels individuels. Au tout début de La Loi il note que nous avons la responsabilité de préserver, développer et parfaire nos vies.

Le terme ‘parfaire’ est issu directement de la tradition du droit naturel. ‘Se parfaire’ signifie que l’on se réalise, que l’on forge soi-même sa personnalité, non pas pour devenir Dieu mais pour combler nos capacités qui font de nous un être humain.

Ce qui est intéressant chez Bastiat, c’est sa volonté de rapprocher deux vues considérées comme incompatibles par les penseurs contemporains qui, comme Léo Strauss, affirment que la tradition du droit naturel et la tradition des droits naturels sont irréconciliables.

Je pense au contraire qu’il est possible de partir d’Aristote, de passer par Saint-Thomas d’Aquin et d’arriver à John Locke. C’est pourquoi la pensée de Bastiat présente un tel intérêt.

La loi naturelle n’est ni morale ni religieuse : elle est naturelle

Bastiat rejetait à la fois l’idée que la morale était absurde et l’opinion suivant laquelle tout ce que fait l’Etat est moralement bon. Dans les deux cas il s’agit de jugements de valeur qui n’ont pas leur source dans la réalité humaine. La perspicacité de Bastiat vient de ce qu’il fait reposer la défense de la liberté sur un fondement individualiste. Ce qui donne une grande force à ses arguments, et lui permet de justifier les droits naturels sans en faire une question morale.

Mais comment associer la tradition du droit naturel avec la tradition des droits naturels ?

La tradition de la loi naturelle ne correspond pas à une tradition religieuse, ni non plus au platonicisme. Elle insiste sur la capacité des hommes à déterminer ce qu’est le bien pour l’humanité. Les hommes sont supposés capables de poursuivre des objectifs conformes à ce bien, tels la santé, l’amitié, le beau, le juste, etc.

Ce qui est bon ne nous est pas appris dans les livres, mais par l’éducation de nos parents. La bonne vie humaine n’est pas abstraite, universelle, mais fondamentalement concrète, particulière. Ce qui est bon varie d’un individu à un autre, étant donné que nous sommes tous uniques.

Chacun poursuit ce qu’il pense être le bien et s’accomplir ainsi. L’accomplissement possède une dimension objective qui est reliée à chaque individu en particulier. Chacun s’accomplit donc différemment malgré l’existence de directions objectives. Tel est le sens de la sagesse pratique d’Aristote.

Individualité et sociabilité : les droits naturels au service de la loi naturelle.

Il est un point sur lequel les marxistes ont raison, à savoir que si nous pensons les individus comme étant dans la capacité de réaliser leur accomplissement indépendamment des autres, nous nous dirigeons vers une réification de l’individu. Même si l’individu s’accomplit lui-même, de manière auto-dirigée, cela ne signifie absolument pas que l’individu puisse s’accomplir isolément. Son accomplissement ne se réalise que parmi les autres.

En outre, cet accomplissement ne se limite pas à un groupe particulier, à une société particulière. L’interaction entre les groupes sociaux est une réalité de l’accomplissement. Notre nature sociale n’est pas limitée. Nous sommes cosmopolites.

Comment réconcilions-nous notre individualité et notre sociabilité ? Comment vivre ensemble dans la paix et la tranquillité ?

A cette question, Bastiat apporte une réponse importante lorsqu’il met en avant l’idée de la perfectibilité de l’homme à partir des droits individuels car ces droits sont le moyen de créer, de maintenir et de faire évoluer les ordres légaux politiques. La possibilité nous est offerte de vivre ensemble sans avoir à faire la guerre, pour la simple raison qu’il existe des droits individuels.

La question centrale du libéralisme est donc de nature politique : comment évaluer un ordre politique, un ordre constitutionnel ? Randy Barnett a donné une bonne réponse : au regard du critère des droits individuels garantis. Bastiat avait compris cela. C’est pourquoi il n’est pas un libéral contractualiste, un relativiste sur le plan moral. La Loi naturelle a pour lui un sens, elle ne nous mène pas n’importe où, mais vers un monde où les individus ont la possibilité de vivre harmonieusement tout en poursuivant leur propre épanouissement.

Bastiat est donc ancré dans la tradition de la Loi naturelle, étant donné qu’il se réfère à la perfectibilité de l’homme, à sa sociabilité. Mais il s’inscrit aussi dans la tradition des droits naturels étant donné qu’il fait appel à cette notion pour expliquer comment est possible le meilleur accomplissement individuel parmi les autres. Les droits à la vie, à la propriété, à la liberté permettent l’accomplissement individuel en société.