MATTEI ET LA CULTURE EUROPEENNE

Assister à une conférence du professeur Jean-François Mattéi est toujours un régal. Extrêmement cultivé, excellent orateur, le professeur est aussi un essayiste hors pair. C’est ce qu’il démontre avec son dernier livre, Le Regard Vide. Essai sur l’épuisement de la culture européenne (Flammarion, 2007) dans lequel il s’interroge sur la réalité de l’extinction de notre civilisation occidentale.

  On a d’abord eu les grands penseurs des siècles passés qui ont écrit sur la fin de la culture. On les a accusés de pessimisme romantique, de défaitisme intellectuel. Aujourd’hui on les appellerait des « déclinologues » en les jugeant trop excessifs et prêts à organiser le sabotage de leur pays d’origine. Pourtant, ces considérations envers ceux qui aiment tirer le signal d’alarme mériteraient être nuancées. « Que ce déclin, ce dépérissement ou cette agonie soit une vérité ou une erreur, nous ne saurons en décider d’emblée sans poser la question de la réalité de notre culture et nous interroger sur l’identité de l’Europe », soutient d’emblée le professeur Mattéi. En effet, l’identité de la culture européenne se résume trop souvent à « l’ouverture à l’Autre ». Or, cette ouverture, bien qu’elle soit tout à fait enrichissante et bénéfique, ne saurait se faire sans une existence « propre ». (Ré)affirmer son « moi » est la première condition de l’ouverture. Et ce « moi » de la culture européenne tient, selon l’auteur, à trois commandements : « la persistance d’un regard dirigé vers le lointain, le culte de l’abstraction issu de la visée théorique de l’âme, et l’éloge de l’infini porté par une attente messianique ».

Le mythe de l’enlèvement d’Europé brillamment raconté est à l’origine de l’opposition de l’est et de l’ouest, de l’orient et de l’occident et aussi de la fondation des cités puisque les trois princes élèveront des cités dont la ville de Thèbes qui a apporté, avec l’alphabet, la culture aux populations autochtones. Avec Platon, l’Europe va devenir « idée » en étant associée à la forme suprême de la justice où se reconnaîtra par la suite la culture européenne. Mais toute cette histoire montre que l’Europe a toujours été en quête d’une identité tout en s’ouvrant à l’altérité extérieure comme le montre l’exemple de Rome qui a intégré les Barbares. La naissance de l’Université marque l’apparition de l’homme nouveau identifié à l’âme chrétienne européenne. Cet homme se sent de plus en plus « civilisé » et héritier du monde antique. Il commence à dénoncer la barbarie et à montrer sa supériorité.

Du point de vue politique, c’est l’abbé de Saint-Pierre qui, le premier, a été le plus ambitieux et le plus réaliste : « Si la société européenne procure à tous les Etats une sûreté suffisante de la paix perpétuelle, tous auront alors avantage à signer le traité qui établira cette société… donc il n’y aura aucun Etat qui n’aura pas avantage à signer le traité qui établira cette Société ». Très tôt, l’Europe a jeté un regard inquiet sur le comportement des hommes et de l’histoire. Elle a préféré instaurer assez rapidement un Etat de droit et a privilégié des institutions politiques sûres (sans avoir toujours fait le bon choix…). Pour le professeur Mattéi, le mouvement de révolte contre l’injustice, né du sentiment d’indignation devant les actes des hommes, serait constitutif de l’âme de l’Europe. C’est bien évidemment vrai mais cette « révolte » a aussi « débouché » sur les idéologies tiers-mondistes et les catastrophes totalitaires. D’un côté Montaigne qui met en accusation « l’horreur barbaresque » des conquistadores espagnols et, de l’autre, les délires des intellectuels bien-pensants ou les massacres des « révolutions » faites au nom du Bien. En même temps, ce Bien a aussi enfanté la liberté. Pour nous, les libéraux, c’est ce qui compte le plus. Et l’auteur de préciser que « la liberté est bien le premier moteur de l’âme européenne… C’est un principe régulateur de la raison qui, en tant que postulat, libère l’être rationnel de la dépendance envers les nécessités de la nature. C’est d’ailleurs Hegel qui va identifier l’essence de l’esprit, en l’associant à l’histoire européenne, à ce qu’il nomme la liberté comprise comme « pure négativité de toute immédiateté ».

Alors, mort ou survie de la culture européenne ? L’auteur, comme tout libéral, est un optimiste. Regarder les choses en face, accepter les critiques et les remarques négatives ne sont pas des avatars du défaitisme : « L’Europe ne sera fidèle à elle-même que si elle réussit à accorder sa nostalgie d’un temps perdu au désir du temps retrouvé », conclue  avec raison Mattéi.

Bogdan Calinescu
Le 7 mars 2008

 
 
 

 

 

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