LE CARDINAL DE RETZ, SPENCER ET CLEARSTREAM

L’affaire Clearstream ? Une preuve supplémentaire de la décomposition de notre Ve République avec ses énarques de la haute administration, leur mépris pour la démocratie, les élus et le peuple. Au lieu de réformer la France, de la remettre sur les rails, nos dirigeants passent leur temps à comploter pour garder ou obtenir le pouvoir.

Cette affaire montre les dérives de l’Etat, la bureaucratisation de la société, le règne de l’énarchie et l’irrespect de la société civile et du droit. Nombre d’auteurs ont dénoncé de tels dangers. J'ai retenu deux d'entre eux pour illustrer mes propos.

Le premier auteur auquel je pense est le célèbre cardinal de Retz, auteur des Mémoires et de La conjuration du comte Jean-Louis de Fiesque, peintures du XVIIe siècle avec ses intrigues, sa Cour et ses nobles. En voici un extrait d’une actualité inquiétante.

« La noblesse, qui avait le gouvernement entre ses mains, ne pouvait oublier les injures qu’elle avait reçues du peuple dans le temps qu’elle était éloignée des affaires. Le peuple, de son côté, ne pouvait souffrir la domination de la noblesse que comme une tyrannie nouvelle, établie contre les ordres anciens ; une partie même des gentilshommes qui prétendaient à une plus haute fortune enviait ouvertement la grandeur des autres : ainsi les uns commandaient avec orgueil, les autres obéissaient avec rage, et beaucoup croyaient obéir parce qu’ils ne commandaient pas assez absolument (…). » La conjuration du comte Jean-Louis de Fiesque (1665). 

Le deuxième auteur auquel me fait penser cette affaire est Herbert Spencer (voir surtout Le droit d’ignorer l’Etat, dans l’excellente collection « Les Iconoclastes » dirigée par Alain Laurent, Les Belles Lettres, 1993). Philosophe et sociologue, Spencer est l’un des plus acharnés défenseurs du libéralisme au XIXe siècle, ennemi de l’Etat et de l’égalitarisme. Oublié –car on lui a préféré Marx-, Spencer manifestait régulièrement dans ses écrits les craintes que lui inspirent le développement de l’Etat et les dérives possibles du gouvernement. Déjà la société de l’époque lui paraissait trop « militaire » avec un Etat souhaitant mettre la main sur tous les secteurs d’activité, des gouvernants prêt à étouffer les individus les soumettant à leur pouvoir. Sa lucidité visionnaire (la première publication du Droit d’ignorer l’Etat date de 1850) prévoyait déjà les catastrophes économiques causées par les nationalisations et la bureaucratisation des secteurs économiques (il a anticipé les risques d’une nationalisation des chemins de fer britanniques).

Spencer nous met en garde : « N’avons-nous pas vu que le gouvernement est essentiellement immoral ? N’est-il pas la postérité du mal, portant autour d’elle toutes les marques de son origine ? ». Pour diminuer le mal autour de nous, l’Etat (et le gouvernement) s’imprègne de celui-ci, utilise les mêmes armes. Il ne peut donc pas nous en débarrasser, ses actes sont en contradiction avec le droit et les lois. « L’exclamation implique aussi la ferme croyance que l’Etat devrait porter remède aux maux de toute espèce. On ne se demande pas s’il y a d’autres moyens capables de remédier à certains maux, et si les maux en question sont du nombre de ceux auxquels ces moyens obvient. Et évidemment plus le gouvernement intervient souvent, plus cette manière de penser s’enracine, et plus on réclame son intervention avec insistance ». La seule condition pour réussir est la reconnaissance du « droit d’ignorer l’Etat ». Et « la forme de gouvernement la plus libre n’est que celle qui soulève le moins d’objections ». N’empêche que, même dans sa forme la plus équitable, « il est impossible au gouvernement de se dissocier du mal ; et, en outre, que, à moins que le droit d’ignorer l’Etat ne soit reconnu, ses actes doivent être criminels ».

Le risque est grand : « A mesure que l’organisation administrative acquiert plus de pouvoir en se développant, le reste de la société a moins de force pour résister à ses empiètements et à son contrôle. La multiplication des carrières ouvertes par le développement de la bureaucratie est favorisée par les classes gouvernantes auxquelles elle offre des chances de procurer à leurs dépendants des positions sûres et respectables ».

Toute ressemblance avec des événements actuels n’est pas aléatoire.

Bogdan Calinescu
Le 19 Mai 2006


 
 
 

 

 

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