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CELUI QUI VOYAIT CE QUE LES AUTRES NE VOIENT PAS | ||||||||||||||||
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« Les socialistes se figurent que le libéralisme
est une idéologie. Elevés dans l’idéologie, ils ne peuvent concevoir qu’il
existe d’autres formes d’activité intellectuelle. Le libéralisme n’a jamais
eu l’ambition de bâtir une société parfaite. Il se contente de comparer
les diverses sociétés qui existent ou qui ont existé et de retenir les
leçons à tirer de l’étude de celles qui fonctionnent ou ont fonctionné
le moins mal. D’après ses détracteurs, le
libéralisme serait une théorie opposée au socialisme par ses thèses mais
identique à lui par ses mécanismes. Le libéralisme n’a jamais
été une idéologie, j’entends n’est pas une théorie se fondant sur des
concepts antérieurs à toute expérience, ni un dogme invariable et indépendant
du cours des choses ou des résultats de l’action. Ce n’est qu’un ensemble
d’observations, portant sur des faits qui se sont déjà produits. Les idées
générales qui en découlent constituent non pas une doctrine globale et
définitive, aspirant à devenir le moule de la totalité du réel, mais une
série d’hypothèses interprétatives concernant des événements qui se sont
effectivement déroulés. Adam Smith, en entreprenant d’écrire La Richesse
des nations constate que certains pays sont plus riches que d’autres.
Il s’efforce de repérer, dans leur économie, les traits et les méthodes
qui peuvent expliquer cet enrichissement supérieur, pour tenter d’en extraire
des indications recommandables. Il faut donc refuser l’affrontement
entre socialisme et libéralisme comme étant l’affrontement de deux idéologies.
(…) Le libéralisme n’est pas le socialisme à l’envers, n’est pas un totalitarisme
idéologique régi par des lois intellectuelles identiques à celles qu’il
critique. Cette méprise rend absurde le dialogue entre socialistes et
libéraux. Les socialistes contemporains,
totalitaires « light », au moins dans leurs structures mentales
et verbales, s’égarent donc lorsqu’ils imaginent que les libéraux projettent,
comme eux-mêmes, d’élaborer une société parfaite et définitive, la meilleure possible, mais de signe opposé à la leur. Là gît
le contresens du débat postcommuniste. Décréter que le marché est
en soi réactionnaire et la subvention en soi progressiste relève donc
de la pensée non seulement simpliste, mais intéressée, celle des virtuoses
du parasitisme de l’argent public. L’économie de marché, fondée
sur la liberté d’entreprendre et le capitalisme démocratique, un capitalisme
privé, dissocié du pouvoir politique mais associé à l’état de droit, cette
économie-là seule peut se réclamer du libéralisme. Et c’est celle qui
est en train de se mettre en place dans le monde, souvent à l’insu même
des hommes qui la consolident et l’élargissent chaque jour. Ce n’est pas
que ce soit la meilleure ni la pire. C’est qu’il n’y en a pas d’autre
– sinon dans l’imagination. Marteler à tout instant des
imprécations contre les « ravages du libéralisme », c’est une
façon subreptice d’insinuer : « Voyez, le communisme ce n’était
pas si mal que ça, mis à part quelques « déviations » contre
nature ». Cependant, l’antilibéralisme a d’autres fonctions que la
justification d’un passé injustifiable, des fonctions plus concrètes :
conjurer deux peurs présentes en chacun de nous, la peur de la concurrence
et la peur de la responsabilité. Ces sentiments ne sont pas seulement
des appréhensions. Ce sont des craintes pour ainsi dire conquérantes.
Elles ont en effet un volet positif : la protection contre les rivaux,
assortie du concours d’aides officielles, garantissant des « avantages
acquis » indépendants de toute rentabilité. Ce n’est pas le moindre
de ces avantages bien ou mal acquis que d’appartenir à une économie qui
se veut plus de la redistribution que de la production, et dont, par conséquent,
la pression sur l’individu et ses capacités est réduite. D’où le confort
de l’irresponsabilité qu’apporte l’appartenance à toute grande machine
étatique ou para-étatique. La longue tradition, échelonnée sur deux millénaires et demi, des œuvres des utopistes, étonnamment semblables, jusque dans les moindres détails, dans leurs prescriptions en vue de construire la Cité idéale, atteste une vérité : la tentation totalitaire, sous le masque du démon du Bien, est une constante de l’esprit humain. Elle y a toujours été et y sera toujours en conflit avec l’aspiration à la liberté ». Bogdan Calinescu
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