UN VRAI LIVRE SUR L'IRAK

Irak. La vérité (Tallandier, 2006), c’est le titre bien mérité de l’ouvrage de Jeanne Assouly.

Trois ans après la guerre d’Irak, rares sont les informations honnêtes sur ce qui se passe réellement dans ce pays. Dans les médias français, nous ne pouvons voir que des attentats et des morts, presque rien d’autre alors que, contrairement à ce qu’on pourrait croire, des dizaines de journalistes-correspondants de toute nationalité se trouvent à Bagdad. Le portrait-type du journaliste traitant très partiellement de l’Irak (et aussi de l’Amérique de Bush) est Gilles Delafon du Journal du Dimanche et de Canal +. Pour lui, tout n’est que catastrophe, les Américains sont des incorrigibles imbéciles qui n’ont rien compris au reste du monde et leur président un énergumène bon pour l’asile de fous. Vous ne verrez jamais sous la plume de ce « spécialiste » une analyse honnête de la situation au Darfour par exemple, que les Américains ont depuis longtemps dénoncée comme un génocide (la signature des Accords de la semaine passée a d’ailleurs été faite sous leur impulsion, l’Europe et les Nations Unies étant désespérément absents). Ou bien sur l’échec et l’humiliation de l’Europe dans les négociations avec l’Iran et le fait que c’est au « cowboy » Bush de reprendre les choses en main. De plus, plusieurs films « engagés » (comprendre pacifistes) sont diffusés depuis la semaine passée : une série-fiction en 13 épisodes intitulée « Over there » sur le conflit irakien et un documentaire, « Uncovered : the War on Iraq ». Alors que, en ce début de semaine, le gouvernement irakien vient d’être formé et même si la réforme démocratique prendra encore des années, on oublie trop souvent que l’Irak est le seul Etat de la région (à part Israël) avec un gouvernement élu dans lequel toutes les minorités ethniques sont représentées.

Mais tous le journalistes français ne pratiquent pas l’idéologie comme Gilles Delafon. Un contre-exemple est donné par Jeanne Assouly, journaliste à la rédaction de France 2, auteur de nombreuses investigations sur les « affaires » ELF, MNEF, Falcone et spécialiste du Proche-Orient.

Son livre raconte, sous la forme d’un jounal tenu au jour le jour, comment nous sommes arrivés à l’Irak d’aujourd’hui. Grâce aux enquêtes et aux entretiens (avec Amine Gemayel, ancien président du Liban, Ziad Aziz, fils de Tarek Aziz, Alain Juillet, ancien directeur de la DGSE, Evgueni Primakov, ancien ministre russe des Affaires étrangères) - c’est un processus long que retrace Jeanne Assouly - l’auteur réussit  à nous tenir en haleine du début à la fin du livre et à nous faire découvrir des aspects cachés de la chute du régime de Saddam Hussein. Le livre commence par la traque de Saddam entre mai et décembre 2003. Le dictateur est capturé grâce à l’habilité des Kurdes ayant infiltré la garde rapprochée du dictateur et à la haine que lui vouaient même ses amis les plus proches. Obligé de vivre comme une bête dans un trou, Saddam restait méprisant et haineux envers ceux qui l’approchaient. La trahison ne devait être qu’une suite logique, une libération…

Très instructifs sont les chapitres consacrés aux mois précédant le déclenchement de la guerre, entre janvier et mars 2003. Jeanne Assouly nous entraîne dans les coulisses des négociations, critique justement l’attitude de la France  empêtrée dans ses non-propositions, les voyages de Dominique de Villepin en Afrique pour tenter de convaincre plusieurs pays (Angola, Cameroun, Guinée) de rallier la cause pacifiste. Fin de non-recevoir de la part de ces pays qui sont d’ailleurs tombés dans la sphère d’influence américaine, israélienne ou chinoise. Comment a-t-on pu croire que les 150 000 soldats américains avaient été amenés dans le Golfe juste pour la frime ? Quel gâchis lorsque l’on sait aujourd’hui qu’on avait proposé à Saddam l’exil en Russie ? Il a eu plusieurs fois l’opportunité de quitter le pays et d'éviter la guerre.

Et dans les rédactions françaises ? C’est le même mot d’ordre : se rallier à la position gouvernementale. Il faut diaboliser l’administration Bush et exprimer la « symbiose avec l’opinion publique ». Enfin la guerre éclate, elle est de courte durée contredisant tous les pronostics des « spécialistes ». Les bâtiments de feu l’administration baassiste sont pillés ainsi que l’ambassade d’Allemagne et le centre culturel français de Bagdad. Quel hasard ! Et le Musée archéologique ne sera pas pillé comme l’avaient fait croire à l’époque les médias français.

Une grande partie des événements de cette période sont racontés en alternance avec les réactions et les commentaires de la famille d’un ancien haut dignitaire du régime, Tarek Aziz. Celui-ci ne comprend qu’au dernier moment que la chute de Saddam est inévitable mais il reste lucide, se rend tout de suite aux Américains qui lui promettent de protéger sa famille. La suite est connue, le procès du dictateur a commencé mais risque de durer encore longtemps. Un livre facile à lire et fidèle aux faits.

Bogdan Calinescu
Le 24 Mai 2006


 
 
 

 

 

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