CE DONT LA FRANCE A BESOIN POUR CHANGER

Un petit livre (Turning Intellect Into Influence, Manhattan Institute, 2003) d’une centaine de pages montre comment on a pu gagner la bataille des idées aux Etats-Unis tout en influençant les décideurs pour changer les politiques publiques.

Parmi les causes de l’impossible réforme en France, il y a l’absence de contre-pouvoirs. Par ce terme, je comprends les organisations non gouvernementales privées, financées avec de l’argent qui provient exclusivement du privé, les fondations ou les associations dont le rôle est non seulement de contribuer à l’expansion de certaines idées mais aussi d’influencer les partis politiques, de modifier le comportement électoral des individus en leur apportant une information qu’ils ne trouvent nulle part ailleurs. En France, ces contre-pouvoirs devraient concurrencer l’INSEE, le ministère de l’Emploi, l’ANPE et tous les autres organismes administratifs et para-administratifs qui monopolisent les politiques publiques. Les think tanks sont des concurrents de l’Etat, ils font des enquêtes, publient des statistiques qui doivent corriger et orienter différemment, sinon arrêter, les politiques publiques. Leur travail d’enquête s’étale sur plusieurs mois et fait appel à de nombreux enquêteurs. Les résultats de leurs études doivent être connus par un public très large, c’est pourquoi la meilleure méthode des les faire connaître est le mailing. Grâce à ce système, des centaines de milliers de personnes peuvent être touchées en une seule année. Même si les résultats ne sont visibles qu’après plusieurs années, l’enquête et le mailing sont les principales armes d’un véritable think tank.

Un colloque organisé le 28 avril 2005 par l’Institut Montaigne – qui, grâce à ses moyens, se veut le grand think tank français – au Conseil Economique et Social (sic) a pour thème la situation des think tanks en France. En regardant la liste des orateurs, en remarquant l’absence de l’IFRAP (Institut français de recherche sur les administrations publiques) et de l’ALEPS (Association pour la liberté économique et le progrès social), tous les deux existant depuis plus de 20 ans et répondant aux critères exposés plus haut, il y a fort à croire que l’époque des think tanks est encore loin. Les think tanks présents font plutôt partie des clubs d’idées subventionnés avec l’argent public dont la portée ne dépasse pas un cercle restreint de fidèles qui sont régulièrement présents aux petits déjeuners-débats et autres conférences[1]. Rien à voir avec les think tanks à l’américaine.

Mais comment fonctionnent ces machines d’outre-atlantique ? D’abord il en existe des milliers qu’on peut diviser en deux catégories. D’une part les plus gros, American Enterprise Institute, Hoover Institute, Cato Foundation ou bien Heritage Foundation[2]. Ce sont des poids lourds, Heritage a un budget de plus de 30 millions de dollars et emploie 200 personnes, Cato dispose de 20 millions de dollars pour 130 personnes[3]. Leur travail de lobbying est permanent (ils sont situés à proximité du Sénat américain) et s’appuie sur des enquêtes approfondies. Cato a publié par exemple, après des mois d’enquêtes et d’analyses, les meilleures études sur les conséquences de la mondialisation dans le tiers-monde et dans les pays en voie de développement ou bien les conséquences de l’étatisation de la Sécurité Sociale et des retraites. Ce think tank a accompagné l’introduction des fonds de pension au Chili qui peut servir d’exemple aux Etats-Unis. De son côté, Heritage a publié des enquêtes qui ont suscité d’énormes transformations. Le directeur du département social, Robert Rector a montré que les pauvres américains étaient mieux lotis que les pauvres de tous les autres pays développés et que la redistribution crée un effet pervers de dépendance. Le département spécialisé dans l’Education a publié une enquête qui montrait que la plupart des Sénateurs et des Représentants (Républicains et Démocrates) mettaient leurs enfants dans les écoles privées tout en votant contre la liberté de choix accordée aux parents américains. Ces révélations les ont obligés à revoir leur position…

D’autre part, il y a les « petits » think tanks. Capital Research Center à Washington n’emploie qu’une dizaine de personnes mais publie des enquêtes essentielles. Ce sont eux qui ont révélé d’où provient et où va l’argent des syndicats d’enseignants, des écologistes ou bien des associations anti-mondialisation comme ATTAC. Enfin, un exemple parfait de think tank très efficace est le Manhattan Institute. Situé à New York, il a peu de moyens par rapport aux autres. Une douzaine d’employés mais combien de succès ! Fondé en 1978 par Anthony Fisher, surnommé le « roi du poulet » car c’était un industriel qui avait fait fortune dans l’élevage du poulet. Fisher comprit que la seule possibilité de faire progresser les idées conservatrices dans un pays où les universités constituaient un bastion de la gauche ne pouvait se faire que dans ces fondations privées. Le Manhattan Institute choisit la voie du « marketing d’idées conservatrices ». L’un des premiers succès - et qui est resté célèbre – est la publication chez un grand éditeur du livre Losing Ground de Charles Murray, un boursier de l’Institut. Il avait reçu 30 000 dollars pour développer sa thèse sur les conséquences néfastes de l’aide publique accordée aux pauvres américains. Murray montre, à l’aide des statistiques nouvelles, que le programme « welfare » est une catastrophe et n’aboutit qu’à une augmentation du nombre de pauvres. Le succès est énorme : plus de 500 000 exemplaires vendu, le livre est lu par Reagan (il est photographié en train de le lire) mais c’est Clinton qui mettra en place la réforme du welfare en 1996. Le président démocrate n’hésite pas à citer cet ouvrage dans ses discours et a même affirmé à propos de son auteur : « He did the country a service ».

Le petit livre au titre très beau et très suggestif, Turning intellect into influence publié à l’occasion des 25 ans de l’Institut, décrit en détail comment les livres et les idées peuvent changer les politiques. A condition qu’ils apportent une interprétation originale et qu’ils démolissent les données officielles. Ce fut le cas avec le livre de George Gilder, Wealth and Poverty (1980) dans lequel l’auteur montrait comment la baisse des impôts peut encourager les entrepreneurs, de celui de George Kelling qui, après avoir passé des mois avec la police new-yorkaise, publie Fixing Broken Windows (1996), grâce auquel il lance la théorie de la « vitre brisée » et de la « tolérance zéro » mise en pratique par la police de New York pour faire baisser la criminalité ou bien du livre de Linda Chavez, Out of the Barrio (1991), qui montrait comment les politiques d’Etat en faveur des immigrés mexicains les enferment dans des programmes d’assistance publique et empêchent leur émancipation et leur intégration. Toujours sur le sujet de la race et de l’immigration, l’ouvrage de Walter Williams, The State against Blacks (1982), apportait la preuve de l’échec de la politique d’Etat en faveur des minorités. De même, le livre de Myron Magnet (The Dream and the Nightmare, 1993) sur le « conservatisme compassionnel » servit de modèle à George W. Bush pour lancer sa politique en 2000, celui de Seymour Fliegel (Miracle in East Harlem, 1993) étant une preuve de l’importance de la liberté scolaire dans la réussite des élèves provenant de familles défavorisés.

Il est important de remarquer comment dans ce pays réputé peuplé de « débiles », des livres comme ceux mentionnés plus haut, non-théoriques, mais basés sur des enquêtes et des arguments chiffrés sont lus et influencent les choix des politiciens. En France, où la manie des politiques est d’écrire leurs livres, on en est loin.  

Bogdan Calinescu

[1] Un article de la revue L’Expansion (janvier 2005) consacré aux « think tanks français » fait la même erreur d’appréciation.

[2] J’ai volontairement choisi des think tanks « conservateurs » car leur influence a été déterminante dans les changements qu’a connus l’Amérique ces 20 dernières années.

[3] Environ 80% du budget provient des dons d’individus, le reste des entreprises ou d’autres fondations.


 
 
 

 

 

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