L'ETAT, FOSSOYEUR DU CINEMA FRANCAIS

Lorsqu’il s’agit de défendre la culture française contre l’ogre américain, aucune mesure n’est de trop. Le cinéma français fait partie de cette culture que, d’après les tenants du protectionnisme et des subventions, il faut absolument « entretenir » et mettre sous perfusion, quels que soient ses succès et sa qualité. Un livre (Propos impertinents sur le cinéma français, PUF, 2003) nous invite au voyage dans le maquis d’un système impressionnant.

L’auteur est un ancien sénateur, membre de l’Institut, rapporteur sur la télévision et le cinéma. Jean Cluzel se considère comme un infatigable combattant pour le rayonnement de la culture française. Mais il s’oppose farouchement à la mise sous perfusion de cette culture et de ceux qui se prétendent comme ses créateurs.

Aides au cinéma ? Non, à la production.

En France, on oublie souvent que le système d’aides au cinéma est plutôt destiné à la production de films. Cela veut dire que les subventions sont distribuées pour faire plus de films et non pas pour en faire faire quelques-uns et, éventuellement, les protéger sur le marché. D’où une cacophonie inimaginable, avec des aides accordées à environ 200 films par an dont seulement un dixième atteint avec peine un million de spectateurs et certains ne sont même jamais distribués !

Comment profiter des subventions ? C’est très simple. Il suffit de se déplacer au « casino » du cinéma à la française où les joueurs ne perdent jamais et de jouer. A ce casino, ce sont les adversaires qui vous font gagner : les Américains (par les taxes) et les chaînes de télévision (grâce aux obligations réglementaires). Au casino des subventions françaises, les jackpots se comptent en millions d’euros, les croupiers (les commissions) distribuent gratuitement les jetons aux joueurs (les professionnels du cinéma) qui en profitent sans retenue. De plus, cette distribution est automatique : si vous perdez, vous aurez droit à d’autres jetons. Les jetons (les aides) ainsi obtenus sont utilisés pour faire des films sans tenir compte nullement des envies du public. Peu importe s’il fera moins de 25 000 entrées et si, dans le meilleur des cas, il sera présenté à la télé à une heure tardive. La France peut donc se vanter de produire un très grand nombre de films (plus de 200 par an), sans se soucier ni de l’argent utilisé, ni du public qui lui fait défaut. En 2000, sur 208 films français sortis (les Etats-Unis en ont produit le double), plus d’une centaine n’a totalisé que 1,9 % des entrées, soit quelques milliers de spectateurs par film. C’est comme si l’on fabriquait 2 millions de voitures par an dont 1 million serait vendu et l’autre million irait directement à la casse.

Le budget du compte de soutien géré par le CNC (Centre National du Cinéma) était d’environ 450 millions d’euros en 2002 répartis en subventions. Cet argent est distribué sous la forme de différentes aides directes ou bien sous la forme d’avances sur recettes. Ce système, critiqué aussi par la Cour des Comptes, montre que les remboursements des avances sur recettes n’atteignaient même pas 10 % des sommes reçues, c’est-à-dire qu’on prête à fonds perdus.

 

A l’étranger, du contrôle efficace aux business angels

En France, comme on vient de le voir, les subventions sont accordées aveuglement. Toutes sortes de « cinéastes » en profitent, ainsi que des comédiens dont on ne parle jamais. De plus, on accorde des subventions à des festivals du cinéma, « afin de faire rayonner notre production », en pure perte. Le festival du film français d’Acapulco, subventionné par Unifrance (lorsque M. Toscan du Plantier en était le président),  ne recense que 20 000 entrées payantes en moyenne. Celui de La Paz, quelques milliers, tandis que celui de Los Angeles, organisé dans le « temple du cinéma américain », encore moins de spectateurs. Il est vrai que les films qui y sont projetés n’ont pas vraiment vocation d’attirer les foules. Lors du dernier festival de Los Angeles, on proposait aux spectateurs plusieurs films « intimistes » que même les Français réfléchiraient par deux fois avant de se déplacer les voir : entre autres, L’arrière pays (un homme revient enterrer sa mère dans le Gers) ou Dis-moi que je rêve (un jeune, psychologiquement fragile, élevé chez les agriculteurs en haute montagne).

Pourtant, même à l’étranger il existe des systèmes d’aides au cinéma. Leur fonctionnement est différent du nôtre et, surtout, plus efficace. Il est de plusieurs sortes : aides directes financées sur le budget de l’Etat comme au Danemark, ou par les Länder comme en Allemagne, affectation d’une partie des recettes de la loterie en Grande-Bretagne, avantages fiscaux en Allemagne et en Irlande, aides à l’exportation aux Etats-Unis… Mais ces dispositifs s’accompagnent d’obligations réglementaires ou d’engagements contractuels associant les chaînes de télévision à la production cinématographique. Et l’une des grandes différences c’est qu’ailleurs on traite le cinéma comme une industrie avec des aides adaptées à une industrie alors que la France le traite comme une œuvre culturelle.

Au Danemark par exemple, il n’y a pas de commissions d’aides comme en France. Un professionnel décide si le futur film mérite d’être aidé ou non. En gros, c’est le public qui décide en amont. De plus, des contrôles financiers s’exercent à tous les stades de la production avec obligation de résultat. Au Canada, tout cinéaste qui demande une aide directe est obligé de présenter une étude de marché et un potentiel d’entrées proportionnel à l’investissement en production demandé. Dans ce pays, il existe aussi un système de déduction pour amortissement permettant à chaque investisseur potentiel de déduire de son revenu imposable la totalité d’un investissement dans une production audiovisuelle. Une sorte de business angels du cinéma.

Le cinéma français en danger ? Oui, mais la faute à qui ? Jean Cluzel ne mâche pas ses mots : c’est le système d’aides à la française qui l’a tué. Il est donc temps de se ressaisir et de faire une réforme en profondeur. Les exemples étrangers ne manquent pas.

Bogdan Calinescu


 
 
 

 

 

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