De la liberté
des Anciens
Discours prononcé à l’Athénée
royal de Paris en 1819
Benjamin Constant
Je me propose de vous soumettre
quelques distinctions, encore assez neuves, entre deux genres de liberté,
dont les différences sont restées jusqu'à ce jour inaperçues, ou du
moins trop peu remarquées.
L'une est la liberté dont l'exercice était si cher aux peuples anciens
; l'autre, celle dont la jouissance est particulièrement précieuse aux
nations modernes. Cette recherche sera intéressante, si je ne me trompe,
sous un double rapport.
Premièrement, la confusion de ces deux espèces de libertés, a été, parmi
nous, durant des époques trop célèbres de notre révolution, la cause
de beaucoup de maux. La France s'est vue fatiguée d'essais inutiles
dont les auteurs, irrités par leur peu de succès, ont essayé de la contraindre
à jouir du bien qu'elle ne voulait pas, et lui ont disputé le bien qu'elle
voulait.
En second lieu, appelés par notre heureuse révolution (je l'appelle
heureuse, malgré ses excès, parce que je fixe mes regards sur ses résultats)
à jouir des bienfaits d'un gouvernement représentatif, il est curieux
et utile de rechercher pourquoi ce gouvernement, le seul à l'abri duquel
nous puissions aujourd'hui trouver quelque liberté et quelque repos,
a été presque entièrement inconnu aux nations libres de l'antiquité.
Je sais que l'on a prétendu en démêler des traces chez quelques peuples
anciens, dans la république de Lacédémone
par exemple, et chez nos ancêtres les Gaulois ; mais c'est à tort.
Le gouvernement de Lacédémone était une aristocratie monacale, et nullement
un gouvernement représentatif. La puissance des rois était limitée,
mais elle l'était par les Ephores,
et non par des hommes investis d'une mission semblable à celle que l'élection
confère de nos jours aux défenseurs de nos libertés. Les Ephores, sans
doute, après avoir été institués par les rois, furent nommés par le
peuple. Mais ils n'étaient que cinq. Leur autorité était religieuse
autant que politique; ils avaient part à l'administration même du gouvernement,
c'est-à-dire au pouvoir exécutif; et par là, leur prérogative, comme
celle de presque tous les magistrats populaires dans les anciennes républiques,
loin d'être simplement une barrière contre la tyrannie, devenait quelquefois
elle-même une tyrannie insupportable.
Le régime des Gaulois, qui ressemblait assez à celui qu'un certain parti
voudrait nous rendre, était à la fois théocratique et guerrier. Les
prêtres jouissaient d'un pouvoir sans bornes. La classe militaire, ou
la noblesse, possédait des privilèges bien insolents et bien oppressifs.
Le peuple était sans droits et sans garantie.
A Rome, les tribuns avaient, jusqu'à un certain point, une mission représentative.
Ils étaient les organes de ces plébéiens que l'oligarchie, qui dans
tous les siècles est la même, avait soumis, en renversant les rois,
à un si dur esclavage. Le peuple exerçait toutefois directement une
grande partie des droits politiques. Il s'assemblait pour voter les
lois, pour juger les patriciens mis en accusation : il n'y avait donc
que de faibles vestiges du système représentatif à Rome.
Ce système est une découverte des modernes, et vous verrez, Messieurs,
que l'état de l'espèce humaine dans l'antiquité ne permettait pas à
une institution de cette nature de s'y introduire ou de s'y établir.
Les peuples anciens ne pouvaient ni en sentir la nécessité, ni en apprécier
les avantages. Leur organisation sociale les conduisait à désirer une
liberté toute différente de celle que ce système nous assure.
C'est à vous démontrer cette vérité que la lecture de ce soir sera consacrée.
Demandez-vous d'abord, Messieurs, ce que de nos jours un Anglais, un
Français, un habitant des Etats-Unis de l'Amérique, entendent par le
mot de liberté ?
C'est pour chacun le droit de n'être soumis qu'aux lois, de ne pouvoir
ni être arrêté, ni détenu, ni mis à mort, ni maltraité d'aucune manière,
par l'effet de la volonté arbitraire d'un ou de plusieurs individus.
C'est pour chacun le droit de dire son opinion, de choisir son industrie
et de l'exercer; de disposer de sa propriété, d'en abuser même; d'aller,
de venir, sans en obtenir la permission, et sans rendre compte de ses
motifs ou de ses démarches. C'est, pour chacun, le droit de se réunir
à d'autres individus, soit pour conférer sur ses intérêts, soit pour
professer le culte que lui et ses associés préfèrent, soit simplement
pour remplir ses jours et ses heures d'une manière plus conforme à ses
inclinations, à ses fantaisies. Enfin, c'est le droit, pour chacun,
d'influer sur l'administration du gouvernement, soit par la nomination
de tous ou de certains fonctionnaires, soit par des représentations,
des pétitions, des demandes, que l'autorité est plus ou moins obligée
de prendre en considération. Comparez maintenant à cette liberté celle
des anciens.
Celle-ci consistait à exercer collectivement, mais directement, plusieurs
parties de la souveraineté tout entière, à délibérer, sur la place publique,
de la guerre et de la paix, à conclure avec les étrangers des traités
d'alliance, à voter les lois, à prononcer les jugements, à examiner
les comptes, les actes, la gestion des magistrats, à les faire comparaître
devant tout un peuple, à les mettre en accusation, à les condamner ou
à les absoudre; mais en même temps que c'était là ce que les anciens
nommaient liberté, ils admettaient, comme compatible avec cette liberté
collective, l'assujettissement complet de l'individu à l'autorité de
l'ensemble. Vous ne trouverez chez eux presque aucune des jouissances
que nous venons de voir faisant partie de la liberté chez les modernes.
Toutes les actions privées sont soumises à une surveillance sévère.
Rien n'est accordé à l'indépendance individuelle, ni sous le rapport
des opinions, ni sous celui de l'industrie, ni surtout sous le rapport
de la religion. La faculté de choisir son culte, faculté que nous regardons
comme l'un de nos droits les plus précieux, aurait paru aux anciens
un crime et un sacrilège. Dans les choses qui nous semblent les plus
futiles, l'autorité du corps social s'interpose et gêne la volonté des
individus. Terpandre ne peut chez les Spartiates ajouter une corde à
sa lyre sans que les Ephores ne s'offensent.
Dans les relations les plus domestiques, l'autorité intervient encore.
Le jeune Lacédémonien ne peut visiter librement sa jeune épouse. A Rome,
les censeurs portent un œil scrutateur dans l'intérieur des familles.
Les lois règlent les mœurs, et comme les mœurs tiennent à tout, il n'y
a rien que les lois ne règlent.
Ainsi chez les anciens, l'individu, souverain presque habituellement
dans les affaires publiques, est esclave dans tous ses rapports privés.
Comme citoyen, il décide de la paix et de la guerre; comme particulier,
il est circonscrit, observé, réprimé dans tous ses mouvements ; comme
portion du corps collectif, il interroge, destitue, condamne, dépouille,
exile, frappe de mort ses magistrats ou ses supérieurs, comme soumis
au corps collectif, il peut à son tour être privé de son état, dépouillé
de ses dignités, banni, mis à mort, par la volonté discrétionnaire de
l'ensemble dont il fait partie. Chez les modernes, au contraire, l'individu,
indépendant dans la vie privée, n'est, même dans les Etats les plus
libres, souverain qu'en apparence. Sa souveraineté est restreinte, presque
toujours suspendue ; et si à époques fixes, mais rares, durant lesquelles
il est encore entouré de précautions et d'entraves, il exerce cette
souveraineté, ce n'est jamais que pour l'abdiquer.
Je dois ici, Messieurs, m'arrêter un instant pour prévenir une objection
que l'on pourrait me faire. Il y a dans l'antiquité une république où
l'asservissement de l'existence individuelle au corps collectif n'est
pas aussi complet que je viens de le décrire. Cette république est la
plus célèbre de toutes ; vous devinez que je veux parler d'Athènes.
J'y reviendrai plus tard, et en convenant de la vérité du fait, je vous
en exposerai la cause. Nous verrons pourquoi de tous les Etats anciens,
Athènes est celui qui a le plus ressemblé aux modernes. Partout ailleurs
la juridiction sociale était illimitée. Les anciens, comme le dit Condorcet,
n'avaient aucune notion des droits individuels.
Les hommes n'étaient, pour ainsi dire, que des machines dont la loi
réglait les ressorts et dirigeait les rouages. Le même assujettissement
caractérisait les beaux siècles de la république romaine; l'individu
s'était en quelque sorte perdu dans la nation, le citoyen dans la cité.
Nous allons actuellement remonter à la source de cette différence essentielle
entre les anciens et nous.
Toutes les républiques anciennes étaient renfermées dans des limites
étroites. La plus peuplée, la plus puissante, la plus considérable d'entre
elles n'était pas égale en étendue au plus petit des Etats modernes.
Par une suite inévitable de leur peu d'étendue, l'esprit de ces républiques
était belliqueux; chaque peuple froissait continuellement ses voisins
ou était froissé par eux. Poussés ainsi par la nécessité les uns contre
les autres, ils se combattaient ou se menaçaient sans cesse. Ceux qui
ne voulaient pas être conquérants ne pouvaient déposer les armes sous
peine d'être conquis. Tous achetaient leur sûreté, leur indépendance,
leur existence entière, au prix de la guerre. Elle était l'intérêt constant,
l'occupation presque habituelle des Etats libres de l'antiquité. Enfin,
et par un résultat nécessaire de cette manière d'être, tous ces Etats
avaient des esclaves. Les professions mécaniques, et même, chez quelques
nations, les professions industrielles étaient confiées à des mains
chargées de fers.
Le monde moderne nous offre un spectacle complètement opposé. Les moindres
Etats de nos jours sont incomparablement plus vastes que Sparte ou que
Rome durant cinq siècles. La division même de l'Europe en plusieurs
Etats, est, grâce au progrès des lumières, plutôt apparente que réelle.
Tandis que chaque peuple, autrefois, formait une famille isolée, ennemie
née des autres familles, une masse d'hommes existe maintenant sous différents
noms, et sous divers modes d'organisation sociale, mais homogène de
sa nature. Elle est assez forte pour n'avoir rien à craindre des hordes
barbares. Elle est assez éclairée pour que la guerre lui soit à charge.
Sa tendance uniforme est vers la paix.
Cette différence en amène une autre. La guerre est antérieure au commerce;
car la guerre et le commerce ne sont que deux moyens différents d'atteindre
le même but : celui de posséder ce que l'on désire. Le commerce n'est
qu'un hommage rendu à la force du possesseur par l'aspirant à la possession.
C'est une tentative pour obtenir de gré à gré ce qu'on n'espère plus
conquérir par la violence. Un homme qui serait toujours le plus fort
n'aurait jamais l'idée du commerce. C'est l'expérience qui, en lui prouvant
que la guerre, c'est-à-dire l'emploi de sa force contre la force d'autrui,
l'expose à diverses résistances et à divers échecs, le porte à recourir
au commerce, c'est-à-dire à un moyen plus doux et plus sûr d'engager
l'intérêt d'un autre à consentir à ce qui convient à son intérêt. La
guerre est l'impulsion, le commerce est le calcul. Mais par là même
il doit venir une époque où le commerce remplace la guerre. Nous sommes
arrivés à cette époque.
Je ne veux pas dire qu'il n'y ait pas eu chez les anciens des peuples
commerçants. Mais ces peuples faisaient en quelque sorte exception à
la règle générale. Les bornes d'une lecture ne me permettent pas de
vous indiquer tous les obstacles qui s'opposaient alors au progrès du
commerce; vous les connaissez d'ailleurs aussi bien que moi; je n'en
rapporterai qu'un seul. L'ignorance de la boussole forçait les marins
de l'antiquité à ne perdre les côtes de vue que le moins qu'il leur
était possible. Traverser les colonnes d'Hercule, c'est-à-dire passer
le détroit de Gibraltar, était considéré comme l'entreprise la plus
hardie. Les Phéniciens et les Carthaginois, les plus habiles des navigateurs,
ne l'osèrent que fort tard, et leur exemple resta longtemps sans être
imité. A Athènes dont nous parlerons bientôt, l'intérêt maritime était
d'environ soixante pour cent, l'intérêt ordinaire n'était que de douze,
tant l'idée d'une navigation lointaine impliquait celle du danger.
De plus, si je pouvais me livrer à une digression qui malheureusement
serait trop longue, je vous montrerais, Messieurs, par le détail des
mœurs, des habitudes, du mode de trafiquer des peuples commerçants de
l'antiquité avec les autres peuples, que leur commerce même était, pour
ainsi dire, imprégné de l'esprit de l'époque, de l'atmosphère de guerre
et d'hostilité qui les entourait. Le commerce alors était un accident
heureux : c'est aujourd'hui l'état ordinaire, le but unique, la tendance
universelle, la vie véritable des nations. Elles veulent le repos ;
avec le repos, l'aisance; et comme source de l'aisance, l'industrie.
La guerre est chaque jour un moyen plus efficace de remplir leurs vœux.
Ses chances n'offrent plus, ni aux individus, ni aux nations, des bénéfices
qui égalent les résultats du travail paisible et des échanges réguliers.
Chez les anciens, une guerre heureuse ajoutait en esclaves, en tributs,
en terres partagées, à la richesse publique et particulière. Chez les
modernes, une guerre heureuse coûte infailliblement plus qu'elle ne
vaut.
Enfin, grâce au commerce, à la religion, aux progrès intellectuels et
moraux de l'espèce humaine, il n'y a plus d'esclaves chez les nations
européennes. Des hommes libres doivent exercer toutes les professions,
pourvoir à tous les besoins de la société.
On pressent aisément, Messieurs, le résultat nécessaire de ces différences.
Premièrement, l'étendue d'un pays diminue d'autant l'importance politique
qui échoit en partage à chaque individu. Le républicain le plus obscur
de Rome et de Sparte était une puissance. Il n'en est pas de même du
simple citoyen de la Grande-Bretagne ou des Etats-Unis. Son influence
personnelle est un élément imperceptible de la volonté sociale qui imprime
au gouvernement sa direction.
En second lieu, l'abolition de l'esclavage a enlevé à la population
libre tout le loisir qui résultait pour elle de ce que des esclaves
étaient chargés de la plupart des travaux. Sans la population esclave
d'Athènes, vingt mille Athéniens n'auraient pas pu délibérer chaque
jour sur la place publique.
Troisièmement, le commerce ne laisse pas, comme la guerre, dans la vie
de l'homme, des intervalles d'inactivité. L'exercice perpétuel des droits
politiques, la discussion journalière des affaires d'Etat, les discussions,
les conciliabules, tout le cortège et tout le mouvement des factions,
agitations nécessaires, remplissage obligé, si j'ose employer ce terme,
dans la vie des peuples libres de l'antiquité, qui auraient langui,
sans cette ressource, sous le poids d'une inaction douloureuse, n'offriraient
que trouble et que fatigue aux nations modernes, où chaque individu
occupé de ses spéculations, de ses entreprises, des jouissances qu'il
obtient ou qu'il espère, ne veut en être détourné que momentanément
et le moins qu'il est possible.
Enfin le commerce inspire aux hommes un vif amour pour l'indépendance
individuelle. Le commerce subvient à leurs besoins, satisfait leurs
désirs, sans l'intervention de l'autorité. Cette intervention est presque
toujours, et je ne sais pourquoi, je dis presque, cette intervention
est toujours un dérangement et une gêne. Toutes les fois que le pouvoir
collectif veut se mêler des spéculations particulières, il vexe les
spéculateurs. Toutes les fois que les gouvernements prétendent faire
nos affaires, ils les font plus mal et plus dispendieusement que nous.
Je vous ai dit, Messieurs, que je vous parlerais d'Athènes, dont on
pourrait opposer l'exemple à quelques-unes de mes assertions, et dont
l'exemple, au contraire, va les confirmer toutes.
Athènes, comme je l'ai déjà reconnu, était de toutes les républiques
grecques la plus commerçante,
aussi accordait-elle à ses citoyens infiniment plus de liberté individuelle
que Rome et que Sparte.
Si je pouvais entrer dans des détails historiques, je vous ferais voir
que le commerce avait fait disparaître de chez les Athéniens plusieurs
des différences qui distinguent les peuples anciens des peuples modernes.
L'esprit des commerçants d'Athènes était pareil à celui des commerçants
de nos jours. Xénophon nous apprend que, durant la guerre du Péloponnèse,
ils sortaient leurs capitaux du continent de l'Attique, et les envoyaient
dans les îles de l'Archipel. Le commerce
avait créé chez eux la circulation. Nous remarquons dans Isocrate des
traces de l'usage des lettres de change.
Aussi, observez combien leurs mœurs ressemblaient aux nôtres. Dans leurs
relations avec les femmes, vous verrez (je cite encore Xénophon), les
époux satisfaits quand la paix et une amitié décente règnent dans l'intérieur
du ménage, tenir compte à l'épouse trop fragile de la tyrannie de la
nature, fermer les yeux sur l'irrésistible pouvoir des passions, pardonner
la première faiblesse et oublier la seconde.
Dans leurs rapports avec les étrangers, on les verra prodiguer les droits
de cité à quiconque, se transportant chez eux avec sa famille, établit
un métier ou une fabrique ; enfin on
sera frappé de leur amour excessif pour l'indépendance individuelle.
A Lacédémone, dit un philosophe,
les citoyens accourent lorsqu'un magistrat les appelle; mais un Athénien
serait au désespoir qu'on le crût dépendant d'un magistrat.
Cependant comme plusieurs des autres circonstances qui décidaient du
caractère des nations anciennes existaient aussi à Athènes ; comme il
y avait une population esclave, et que le territoire était fort resserré,
nous y trouvons des vestiges de la liberté propre aux anciens. Le peuple
fait les lois, examine la conduite des magistrats, somme Périclès de
rendre des comptes, condamne à mort tous les généraux qui avaient commandé
au combat des Arginuses. En même temps, l'ostracisme, arbitraire légal
et vanté par tous les législateurs de l'époque, l'ostracisme, qui nous
paraît et doit nous paraître une révoltante iniquité, prouve que l'individu
était encore bien asservi à la suprématie du corps social à Athènes,
qu'il ne l'est de nos jours dans aucun Etat social libre de l'Europe.
Il résulte de ce que je viens d'exposer, que nous ne pouvons plus jouir
de la liberté des anciens, qui se composait de la participation active
et constante au pouvoir collectif. Notre liberté, à nous, doit se composer
de la jouissance paisible de l'indépendance privée. La part que, dans
l'antiquité, chacun prenait à la souveraineté nationale, n'était point,
comme de nos jours, une supposition abstraite. La volonté de chacun
avait une influence réelle ; l'exercice de cette volonté était un plaisir
vif et répété. En conséquence, les anciens étaient disposés à faire
beaucoup de sacrifices pour la conservation de leurs droits politiques,
et de leur part dans l'administration de l'Etat. Chacun, sentant avec
orgueil tout ce que valait son suffrage, trouvait dans cette conscience
de son importance personnelle, un ample dédommagement.
Ce dédommagement n'existe plus aujourd'hui pour nous. Perdu dans la
multitude, l'individu n'aperçoit presque jamais l'influence qu'il exerce.
Jamais sa volonté ne s'empreint sur l'ensemble ; rien ne constate à
ses propres yeux sa coopération. L'exercice des droits politiques ne
nous offre donc plus qu'une partie des jouissances que les anciens y
trouvaient, et en même temps les progrès de la civilisation, la tendance
commerciale de l'époque, la communication des peuples entre eux, ont
multiplié et varié à l'infini les moyens du bonheur particulier.
Il s'ensuit que nous devons être bien plus attachés que les anciens
à notre indépendance individuelle. Car les anciens, lorsqu'ils sacrifiaient
cette indépendance aux droits politiques, sacrifiaient moins pour obtenir
plus ; tandis qu'en faisant le même sacrifice nous donnerions plus pour
obtenir moins.
Le but des anciens était le partage du pouvoir social entre tous les
citoyens d'une même patrie. C'était là ce qu'ils nommaient liberté.
Le but des modernes est la sécurité dans les jouissances privées ; et
ils nomment liberté les garanties accordées par les institutions à ces
jouissances.
J'ai dit en commençant que, faute d'avoir aperçu ces différences, des
hommes bien intentionnés, d'ailleurs, avaient causé des maux infinis
durant notre longue et orageuse révolution. A Dieu ne plaise que je
leur adresse des reproches trop sévères : leur erreur même était excusable.
On ne saurait lire les belles pages de l'antiquité, l'on ne se retrace
point les actions de ces grands hommes, sans ressentir je ne sais quelle
émotion d'un genre particulier, que ne fait éprouver rien de ce qui
est moderne. Les vieux éléments d'une nature, antérieure pour ainsi
dire à la nôtre, semblent se réveiller en nous à ces souvenirs. Il est
difficile de ne pas regretter ces temps où les facultés de l'homme se
développaient dans une direction tracée d'avance, mais dans une carrière
si vaste, tellement forte de leur propre force, et avec un tel sentiment
d'énergie et de dignité ; et lorsqu'on se livre à ces regrets, il est
impossible de ne pas vouloir imiter ce qu'on regrette.
Cette impression était profonde, surtout lorsque nous vivions sous des
gouvernements abusifs, qui, sans être forts, étaient vexatoires, absurdes
en principes, misérables en action; gouvernements qui avaient pour ressort
l'arbitraire, pour but, le rapetissement de l'espèce humaine, et que
certains hommes osent nous vanter encore aujourd'hui, comme si nous
pouvions oublier jamais que nous avons été témoins et victimes de leur
obstination, de leur impuissance et de leur renversement. Le but de
nos réformateurs fut noble et généreux. Qui d'entre nous n'a pas senti
son cœur battre d'espérance à l'entrée de la route qu'ils semblaient
ouvrir ? Et malheur encore à présent à qui n'éprouve pas le besoin de
déclarer que reconnaître quelques erreurs commises par nos premiers
guides, ce n'est pas flétrir leur mémoire, ni désavouer des opinions
que les amis de l'humanité ont professé d'âge en âge!
Mais ces hommes avaient puisé plusieurs de leurs théories dans les ouvrages
de deux philosophes, qui ne s'étaient pas doutés eux-mêmes des modifications
apportées par deux mille ans aux dispositions du genre humain. J'examinerai
peut-être une fois le système du plus illustre de ces philosophes, de
J. J. Rousseau, et je montrerai qu'en transportant dans nos temps modernes
une étendue de pouvoir social, de souveraineté collective qui appartenait
à d'autres siècles, ce génie sublime qu'animait l'amour le plus pur
de la liberté a fourni néanmoins de funestes prétextes à plus d'un genre
de tyrannie.
Sans doute, en relevant ce que je considère comme une méprise importante
à dévoiler, je serai circonspect dans ma réfutation et respectueux dans
mon blâme. J'éviterai certes de me joindre aux détracteurs d'un grand
homme. Quand le hasard fait qu'en apparence je me rencontre avec eux
sur un seul point, je suis en défiance de moi-même; et pour me consoler
de paraître un instant de leur avis, sur une question unique et partielle,
j'ai besoin de désavouer et de flétrir autant qu'il est en moi ces prétendus
auxiliaires.
Cependant l'intérêt de la vérité doit l'emporter sur des considérations
que rendent si puissantes l'éclat d'un talent prodigieux et l'autorité
d'une immense renommée. Ce n'est d'ailleurs point à Rousseau, comme
on le verra, que l'on doit principalement attribuer l'erreur que je
vais combattre : elle appartient bien plus à l'un de ses successeurs,
moins éloquent, mais non moins austère, et mille fois plus exagéré.
Ce dernier, l'abbé de Mably, peut être regardé comme le représentant
du système qui, conformément aux maximes de la liberté antique, veut
que les citoyens soient complètement assujettis pour que la nation soit
souveraine, et que l'individu soit esclave pour que le peuple soit libre.
L'abbé de Mably, comme Rousseau et comme beaucoup d'autres, avait, d'après
les anciens, pris l'autorité du corps social pour la liberté, et tous
les moyens lui paraissaient bons pour étendre l'action de cette autorité
sur cette partie récalcitrante de l'existence humaine, dont il déplorait
l'indépendance. Le regret qu'il exprime partout dans ses ouvrages, c'est
que la loi ne puisse atteindre que les actions. Il aurait voulu qu'elle
atteignît les pensées, les impressions les plus passagères, qu'elle
poursuivît l'homme sans relâche et sans lui laisser un asile où il pût
échapper à son pouvoir. A peine apercevait-il, n'importe chez quel peuple,
une mesure vexatoire, qu'il pensait avoir fait une découverte, et qu'il
la proposait pour modèle ; il détestait la liberté individuelle comme
on déteste un ennemi personnel; et dès qu'il rencontrait dans l'histoire
une nation qui en était bien complètement privée, n'eût-elle point de
liberté politique, il ne pouvait s'empêcher de l'admirer. Il s'extasiait
sur les Egyptiens, parce que, disait-il, tout chez eux était réglé par
la loi jusqu'aux délassements, jusqu'aux besoins ; tout pliait sous
l'empire du législateur; tous les moments de la journée étaient remplis
par quelque devoir. L'amour même était sujet à cette intervention respectée,
et c'était la loi qui, tour à tour, ouvrait et fermait la couche nuptiale.
Sparte, qui réunissait des formes républicaines au même asservissement
des individus, excitait dans l'esprit de ce philosophe un enthousiasme
plus vif encore. Ce vaste couvent lui paraissait l'idéal d'une parfaite
république. Il avait pour Athènes un profond mépris, et il aurait dit
volontiers de cette nation, la première de la Grèce, ce qu'un académicien
grand seigneur disait de l'Académie française : « Quel épouvantable
despotisme! Tout le monde y fait ce qu'il veut. » Je dois ajouter que
ce grand seigneur parlait de l'Académie telle qu'elle était il y a trente
ans.
Montesquieu, doué d'un esprit observateur parce qu'il avait une tête
moins ardente, n'est pas tombé tout à fait dans les mêmes erreurs. Il
a été frappé des différences que j'ai rapportées, mais il n'en a pas
démêlé la cause véritable.
« Les politiques grecs,
dit-il, qui vivaient sous le gouvernement populaire, ne reconnaissaient
d'autre force que celle de la vertu. Ceux d'aujourd'hui ne nous parlent
que de manufactures, de commerce, de finances, de richesses et de luxe
même. »
Il attribue cette différence
à la république et à la monarchie ; il faut l'attribuer à l'esprit opposé
des temps anciens et des temps modernes. Citoyens des républiques, sujets
des monarchies, tous veulent des jouissances, et nul ne peut, dans l'état
actuel des sociétés, ne pas en vouloir. Le peuple le plus attaché de
nos jours à sa liberté, avant l'affranchissement de la France, était
aussi le peuple le plus attaché à toutes les jouissances de la vie ;
et il tenait à sa liberté, surtout parce qu'il y voyait la garantie
des jouissances qu'il chérissait. Autrefois, là où il y avait liberté,
l'on pouvait supporter les privations ; maintenant partout où il y a
privation, il faut l'esclavage pour qu'on s'y résigne. Il serait plus
possible aujourd'hui de faire d'un peuple d'esclaves un peuple de Spartiates,
que de former des Spartiates pour la liberté.
Les hommes qui se trouvèrent portés par le flot des événements à la
tête de notre révolution, étaient par une suite nécessaire de l'éducation
qu'ils avaient reçue, imbus des opinions antiques et devenues fausses,
qu'avaient mises en honneur les philosophes dont j'ai parlé. La métaphysique
de Rousseau, au milieu de laquelle paraissaient tout à coup, comme des
éclairs, des vérités sublimes et des passages d'une éloquence entraînante
; l'austérité de Mably, son intolérance, sa haine contre toutes les
passions humaines, son avidité de les asservir toutes, ses principes
exagérés sur la compétence de la loi, la différence de ce qu'il recommandait
et de ce qui avait existé, ses déclamations contre les richesses et
même contre la propriété, toutes ces choses devaient charmer des hommes
échauffés par une victoire récente, et qui, conquérants de la puissance
légale, étaient bien aises d'étendre cette puissance sur tous les objets.
C'était pour eux une autorité précieuse que celle de deux écrivains
qui, désintéressés dans la question, et prononçant anathème contre le
despotisme des hommes, avaient rédigé en axiomes le texte de la loi.
Ils voulurent donc exercer la force publique, comme ils avaient appris
de leurs guides qu'elle avait été jadis exercée dans les Etats libres.
Ils crurent que tout devait encore céder devant la volonté collective,
et que toutes les restrictions aux droits individuels seraient amplement
compensés par la participation au pouvoir social.
Vous savez, messieurs, ce qui en est résulté. Des institutions libres,
appuyées sur la connaissance de l'esprit du siècle, auraient pu subsister.
L'édifice renouvelé des anciens s'est écroulé, malgré beaucoup d'efforts
et beaucoup d'actes héroïques qui ont droit à l'admiration. C'est que
le pouvoir social blessait en tous sens l'indépendance individuelle
sans en détruire le besoin. La nation ne trouvait point qu'une part
idéale à une souveraineté abstraite valût les sacrifices qu'on lui commandait.
On lui répétait vainement avec Rousseau : les lois de la liberté sont
mille fois plus austères que n'est dur le joug des tyrans. Elle ne voulait
pas de ces lois austères, et, dans sa lassitude, elle croyait quelquefois
que le joug des tyrans serait préférable. L'expérience est venue et
l'a détrompée. Elle a vu que l'arbitraire des hommes était pire encore
que les plus mauvaises lois. Mais les lois aussi doivent avoir leurs
limites.
Si je suis parvenu, Messieurs, à vous faire partager l'opinion que,
dans ma conviction, ces faits doivent produire, vous reconnaîtrez avec
moi la vérité des principes suivants :
L'indépendance individuelle est le premier des besoins modernes. En
conséquence, il ne faut jamais en demander le sacrifice pour établir
la liberté politique.
Il s'ensuit qu'aucune des institutions nombreuses et trop vantées qui,
dans les républiques anciennes, gênaient la liberté individuelle, n'est
admissible dans les temps modernes.
Cette vérité, Messieurs, semble d'abord superflue à établir. Plusieurs
gouvernements de nos jours ne paraissent guère enclins à imiter les
républiques de l'antiquité. Cependant, quelque peu de goût qu'ils aient
pour les institutions républicaines, il y a de certains usages républicains
pour lesquels ils éprouvent je ne sais quelle affection. Il est fâcheux
que ce soient précisément ceux qui permettent de bannir, d'exiler, de
dépouiller. Je me souviens qu'en 1802 on glissa, dans une loi sur les
tribunaux spéciaux, un article qui introduisait en France l'ostracisme
grec, et Dieu sait combien d'éloquents orateurs, pour faire admettre
cet article, qui cependant fut retiré, nous parlèrent de la liberté
d'Athènes, et de tous les sacrifices que les individus devaient faire
pour conserver cette liberté ! De même, à une époque bien plus récente,
lorsque des autorités craintives essayaient d'une main timide de diriger
les élections à leur gré, un journal, qui n'est pourtant point entaché
de républicanisme, proposa de faire revivre la censure romaine, pour
écarter les candidats dangereux.
Je crois donc ne pas m'engager dans une digression inutile, si, pour
appuyer mon assertion, je dis quelques mots de ces deux institutions
si vantées.
L'ostracisme d'Athènes reposait
sur l'hypothèse que la société a toute autorité sur ses membres. Dans
cette hypothèse, il pouvait se justifier; et dans un petit Etat, où
l'influence d'un individu, fort de son crédit, de sa clientèle, de sa
gloire, balançait souvent la puissance de la masse, l'ostracisme pouvait
avoir une apparence d'utilité. Mais, parmi nous, les individus ont des
droits que la société doit respecter, et l'influence individuelle est,
comme je l'ai déjà observé, tellement perdue dans une multitude d'influences,
égales ou supérieures, que toute vexation, motivée sur la nécessité
de diminuer cette influence, est inutile et par conséquent injuste.
Nul n'a le droit d'exiler un citoyen, s'il n'est pas condamné par un
tribunal régulier, d'après une loi formelle qui attache la peine de
l'exil à l'action dont il est coupable. Nul n'a le droit d'arracher
le citoyen à sa patrie, le propriétaire à ses terres, le négociant à
son commerce, l'époux à son épouse, le père à ses enfants, l'écrivain
à ses méditations studieuses, le vieillard à ses habitudes. Tout exil
politique est un attentat politique. Tout exil prononcé par une assemblée
pour de prétendus motifs de salut public, est un crime de cette assemblée
contre le salut public, qui n'est jamais que dans le respect des lois,
dans l'observance des formes, et dans le maintien des garanties.
La censure romaine supposait, comme l'ostracisme, un pouvoir discrétionnaire.
Dans une république dont tous les citoyens, maintenus par la pauvreté
dans une simplicité extrême de mœurs, habitaient la même ville, n'exerçaient
aucune profession qui détournât leur attention des affaires de l'Etat,
et se trouvaient ainsi constamment spectateurs et juges du pouvoir public,
la censure pouvait d'une part avoir plus d'influence, et de l'autre,
l'arbitraire des censeurs était contenu par une espèce de surveillance
morale exercée contre eux. Mais aussitôt que l'étendue de la république,
la complication des relations sociales, et les raffinements de la civilisation,
eurent enlevé à cette institution ce qui lui servait à la fois de base
et de limite, la censure dégénéra, même à Rome. Ce n'était donc pas
la censure qui avait créé les bonnes mœurs ; c'était la simplicité des
mœurs qui constituait la puissance et l'efficacité de la censure.
En France, une institution aussi arbitraire que la censure, serait à
la fois inefficace et intolérable. Dans l'état présent de la société,
les mœurs se composent de nuances fines, ondoyantes, insaisissables,
qui se dénatureraient de mille manières, si l'on tentait de leur donner
plus de précision. L'opinion seule peut les atteindre ; elle seule peut
les juger, parce qu'elle est de même nature. Elle se soulèverait contre
toute autorité positive qui voudrait lui donner plus de précision. Si
le gouvernement d'un peuple voulait, comme les censeurs de Rome, flétrir
un citoyen par une décision discrétionnaire, la nation entière réclamerait
contre cet arrêt en ne ratifiant pas les décisions de l'autorité.
Ce que je viens de dire de la transplantation de la censure dans les
temps modernes, s'applique à bien d'autres parties de l'organisation
sociale, sur lesquelles on nous cite l'antiquité plus fréquemment encore,
et avec bien plus d'emphase. Telle est l'éducation, par exemple. Que
ne nous dit-on pas sur la nécessité de permettre que le gouvernement
s'empare des générations naissantes pour les façonner à son gré, et
de quelles citations érudites n'appuie-t-on pas cette théorie ? Les
Perses, les Égyptiens, et la Gaule, et la Grèce, et l'Italie viennent
tour à tour figurer à nos regards! Eh! Messieurs, nous ne sommes ni
des Perses, soumis à un despote, ni des Égyptiens, subjugués par des
prêtres, ni des Gaulois, pouvant être sacrifiés par leurs druides, ni
enfin des Grecs et des Romains que leur part à l'autorité sociale consolait
de l'asservissement privé. Nous sommes des modernes, qui voulons jouir,
chacun, de nos droits; développer, chacun, nos facultés comme bon nous
semble, sans nuire à autrui; veiller sur le développement de ces facultés
dans les enfants que la nature confie à notre affection, d'autant plus
éclairée qu'elle est plus vive, et n'ayant besoin de l'autorité que
pour tenir d'elle les moyens généraux d'instruction qu'elle peut rassembler;
comme les voyageurs acceptent d'elle les grands chemins, sans être dirigés
par elle dans la route qu'ils veulent suivre. La religion aussi est
exposée à ces souvenirs des autres siècles. De braves défenseurs de
l'unité de doctrine nous citent les lois des anciens contre les dieux
étrangers, et appuient les droits de l'église catholique de l'exemple
des Athéniens qui firent périr Socrate pour avoir ébranlé le polythéisme,
et de celui d'Auguste, qui voulait qu'on restât fidèle au culte de ses
pères, ce qui fit que, peu de temps après, on livra aux bêtes les premiers
chrétiens.
Défions-nous, Messieurs, de cette admiration pour certaines réminiscences
antiques. Puisque nous vivons dans les temps modernes, je veux la liberté
convenable aux temps modernes; et puisque nous vivons sous des monarchies,
je supplie humblement ces monarchies de ne pas emprunter aux républiques
anciennes des moyens de nous opprimer.
La liberté individuelle, je le répète, voilà la véritable liberté moderne.
La liberté politique en est la garantie ; la liberté politique est par
conséquent indispensable. Mais demander aux peuples de nos jours de
sacrifier, comme ceux d'autrefois, la totalité de leur liberté individuelle
à leur liberté politique, c'est le plus sûr moyen de les détacher de
l'une ; et quand on y serait parvenu, on ne tarderait pas à leur ravir
l'autre.
Vous voyez, Messieurs, que mes observations ne tendent nullement à diminuer
le prix de la liberté politique. Je ne tire point des faits que j'ai
remis sous vos yeux les conséquences que quelques hommes en tirent.
De ce que les anciens ont été libres, et de ce que nous ne pouvons plus
être libres comme les anciens, ils en concluent que nous sommes destinés
à être esclaves. lIs voudraient constituer le nouvel état social avec
un petit nombre d'éléments qu'ils disent seuls appropriés à la situation
du monde actuel. Ces éléments sont des préjugés pour effrayer les hommes,
de l'égoïsme pour les corrompre, de la frivolité pour les étourdir,
des plaisirs grossiers pour les dégrader, du despotisme pour les conduire
; et, il le faut bien, des connaissances positives et des sciences exactes
pour servir plus adroitement le despotisme. Il serait bizarre que tel
fût le résultat de quarante siècles durant lesquels l'esprit humain
a conquis plus de moyens moraux et physiques; je ne puis le penser.
Je tire des différences qui nous distinguent de l'antiquité, des conséquences
tout opposées. Ce n'est point la garantie qu'il faut affaiblir, c'est
la jouissance qu'il faut étendre. Ce n'est point à la liberté politique
que je veux renoncer; c'est la liberté civile que je réclame avec d'autres
formes de liberté politique. Les gouvernements n'ont pas plus qu'autrefois
le droit de s'arroger un pouvoir illégitime. Mais les gouvernements
qui partent d'une source légitime ont de moins qu'autrefois le droit
d'exercer sur les individus une suprématie arbitraire. Nous possédons
encore aujourd'hui les droits que nous eûmes de tout temps, ces droits
éternels à consentir les lois, à délibérer sur nos intérêts, à être
partie intégrante du corps social dont nous sommes membres. Mais les
gouvernements ont de nouveaux devoirs. Les progrès de la civilisation,
les changements opérés par les siècles, commandent à l'autorité plus
de respect pour les habitudes, pour les affections, pour l'indépendance
des individus. Elle doit porter sur tous ces objets une main plus prudente
et plus légère.
Cette réserve de l'autorité, qui est dans ses devoirs stricts, est également
dans ses intérêts bien entendus; car si la liberté qui convient aux
modernes est différente de celle qui convenait aux anciens, le despotisme
qui était possible chez les anciens n'est plus possible chez les modernes.
De ce que nous sommes souvent plus distraits de la liberté politique
qu'ils ne pouvaient l'être, et dans notre état ordinaire, moins passionnés
pour elle, il peut s'ensuivre que nous négligions quelquefois trop,
et toujours à tort, les garanties qu'elle nous assure; mais en même
temps, comme nous tenons beaucoup plus à la liberté individuelle que
les anciens, nous la défendrons, si elle est attaquée, avec beaucoup
plus d'adresse et de persistance ; et nous avons pour la défense des
moyens que les anciens n'avaient pas.
Le commerce rend l'action de l'arbitraire sur notre existence plus vexatoire
qu'autrefois, parce que nos spéculations étant plus variées, l'arbitraire
doit se multiplier pour les atteindre ; mais le commerce rend aussi
l'action de l'arbitraire plus facile à éluder, parce qu'il change la
nature de la propriété, qui devient, parce ce changement, presque insaisissable.
Le commerce donne à la propriété une qualité nouvelle : la circulation
; sans circulation, la propriété n'est qu'un usufruit ; l'autorité peut
toujours influer sur l'usufruit, car elle peut enlever la jouissance
; mais la circulation met un obstacle invisible et invincible à cette
action du pouvoir social.
Les effets du commerce s'étendent encore plus loin; non seulement il
affranchit les individus, mais en créant le crédit, il rend l'autorité
dépendante.
L'argent, dit un auteur français, est l'arme la plus dangereuse du despotisme;
mais il est en même temps son frein le plus puissant; le crédit est
soumis à l'opinion ; la force est inutile, l'argent se cache ou s'enfuit
; toutes les opérations de l'Etat sont suspendues. Le crédit n'avait
pas la même influence chez les anciens ; leurs gouvernements étaient
plus forts que les particuliers ; les particuliers sont plus forts que
les pouvoirs politiques de nos jours ; la richesse est une puissance
plus disponible dans tous les instants, plus applicable à tous les intérêts,
et par conséquent bien plus réelle et mieux obéie; le pouvoir menace,
la richesse récompense; on échappe au pouvoir en le trompant ; pour
obtenir les faveurs de la richesse, il faut la servir; celle-ci doit
l'emporter.
Par une suite des mêmes causes, l'existence individuelle est moins englobée
dans l'existence politique. Les individus transplantent au loin leurs
trésors ; ils portent avec eux toutes les jouissances de la vie privée
; le commerce a rapproché les nations, et leur a donné des murs et des
habitudes à peu près pareilles ; les chefs peuvent être ennemis ; les
peuples sont compatriotes.
Que le pouvoir s'y résigne donc; il nous faut la liberté, et nous l'aurons
; mais comme la liberté qu'il nous faut est différente de celle des
anciens, il faut à cette liberté une autre organisation que celle qui
pourrait convenir à la liberté antique. Dans celle-ci, plus l'homme
consacrait de temps et de forces à l'exercice de ses droits politiques,
plus il se croyait libre ; dans l'espèce de liberté dont nous sommes
susceptibles, plus l'exercice de nos droits politiques nous laissera
de temps pour nos intérêts privés, plus la liberté nous sera précieuse.
De là vient, Messieurs, la nécessité du système représentatif. Le système
représentatif n'est autre chose qu'une organisation à l'aide de laquelle
une nation se décharge sur quelques individus de ce qu'elle ne peut
ou ne veut pas faire elle-même. Les individus pauvres font eux-mêmes
leurs affaires ; les hommes riches prennent des intendants. C'est l'histoire
des nations anciennes et des nations modernes. Le système représentatif
est une procuration donnée à un certain nombre d'hommes par la masse
du peuple, qui veut que ses intérêts soient défendus, et qui néanmoins
n'a pas le temps de les défendre toujours lui-même. Mais, à moins d'être
insensés, les hommes riches qui ont des intendants, examinent, avec
attention et sévérité, si ces intendants font leur devoir, s'ils ne
sont ni négligents, ni corruptibles, ni incapables ; et pour juger de
la gestion de ces mandataires, les commettants qui ont de la prudence,
se mettent bien au fait des affaires dont ils leur confient l'administration.
De même, les peuples, qui dans le but de jouir de la liberté qui leur
convient, recourent au système représentatif, doivent exercer une surveillance
active et constante sur leurs représentants, et se réserver à des époques,
qui ne soient pas séparées par de trop longs intervalles, le droit de
les écarter s'ils ont trompé leurs vœux, et de révoquer les pouvoirs
dont ils auraient abusé.
Car, de ce que la liberté moderne diffère de la liberté antique, il
s'ensuit qu'elle est aussi menacée d'un danger d'espèce différente.
Le danger de la liberté antique était qu'attentifs uniquement à s'assurer
le partage du pouvoir social, les hommes ne fissent trop bon marché
des droits et des jouissances individuelles.
Le danger de la liberté moderne, c'est qu'absorbés dans la jouissance
de notre indépendance privée, et dans la poursuite de nos intérêts particuliers,
nous ne renoncions trop facilement à notre droit de partage dans le
pouvoir politique.
Les dépositaires de l'autorité ne manquent pas de nous y exhorter. Ils
sont si disposés à nous épargner toute espèce de peine, exceptée celle
d'obéir et de payer! Ils nous diront : « Quel est au fond le but de
tous vos efforts, le motif de vos travaux, l'objet de vos espérances?
N'est-ce pas le bonheur? Eh bien, ce bonheur, laissez-nous faire, et
nous vous le donnerons. » Non, Messieurs, ne laissons pas faire. Quelque
touchant que soit un intérêt si tendre, prions l'autorité de rester
dans ses limites. Qu'elle se borne à être juste; nous nous chargerons
d'être heureux.
Pourrions-nous l'être par des jouissances, si ces jouissances étaient
séparées des garanties ? Où trouverions-nous ces garanties, si nous
renoncions à la liberté politique ? Y renoncer, Messieurs, serait une
démence semblable à celle d'un homme, qui, sous prétexte qu'il n'habite
qu'au premier étage, prétendrait bâtir sur le sable un édifice sans
fondement.
D'ailleurs, Messieurs, est-il donc si vrai que le bonheur de quelque
genre qu'il puisse être soit le but unique de l'espèce humaine ? En
ce cas, notre carrière serait bien étroite, et notre destination bien
peu relevée. Il n'est pas un de nous qui, s'il voulait descendre, restreindre
ses facultés morales, rabaisser ses désirs, abjurer l'activité, la gloire,
les émotions généreuses et profondes, ne pût s'abrutir et être heureux.
Non, Messieurs, j'en atteste cette partie meilleure de notre nature,
cette noble inquiétude qui nous poursuit et qui nous tourmente, cette
ardeur d'étendre nos lumières et de développer nos facultés : ce n'est
pas au bonheur seul, c'est au perfectionnement que notre destin nous
appelle ; et la liberté politique est le plus puissant, le plus énergique
moyen de perfectionnement que le Ciel nous ait donné.
La liberté politique soumettant à tous les citoyens, sans exception,
l'examen et l'étude de leurs intérêts les plus sacrés, agrandit leur
esprit, anoblit leurs pensées, établit entre eux tous une sorte d'égalité
intellectuelle qui fait la gloire et la puissance d'un peuple.
Aussi, voyez comme une nation grandit à la première institution qui
lui rend l'exercice régulier de la liberté politique. Voyez nos concitoyens
de toutes les classes, de toutes les professions, sortant de la sphère
de leurs travaux habituels, et de leur industrie privée, se trouver
soudain au niveau des fonctions importantes que la constitution leur
confie, choisir avec discernement, résister avec énergie, déconcerter
la ruse, braver la menace, résister noblement à la séduction. Voyez
le patriotisme pur, profond et sincère triomphant dans nos villes et
vivifiant jusqu'à nos hameaux, traversant nos ateliers, ranimant nos
campagnes, pénétrant du sentiment de nos droits et de la nécessité des
garanties l'esprit juste et droit du cultivateur utile et du négociant
industrieux, qui, savants dans l'histoire des maux qu'ils ont subis,
et non moins éclairés sur les remèdes qu'exigent ces maux, embrassent
d'un regard la France entière, et, dispensateurs de la reconnaissance
nationale, récompensent par leurs suffrages, après trente années, la
fidélité aux principes, dans la personne du plus illustre des défenseurs
de la liberté.
Loin donc, Messieurs, de renoncer à aucune des deux espèces de libertés
dont je vous ai parlé, il faut, je l'ai démontré, apprendre à les combiner
l'une avec l'autre. Les institutions, comme le dit le célèbre auteur
de l'histoire des républiques du Moyen Age,
doivent accomplir les destinées de l'espèce humaine ; elles atteignent
d'autant mieux leur but qu'elles élèvent le plus grand nombre possible
de citoyens à la plus haute dignité morale.
L'œuvre du législateur n'est point complète quand il a seulement rendu
le peuple tranquille. Lors même que ce peuple est content, il reste
encore beaucoup à faire. Il faut que les institutions achèvent l'éducation
morale des citoyens. En respectant leurs droits individuels, en ménageant
leur indépendance, en ne troublant point leurs occupations, elles doivent
pourtant consacrer leur influence sur la chose publique, les appeler
à concourir par leurs déterminations et par leurs suffrages à l'exercice
du pouvoir, leur garantir un droit de contrôle et de surveillance par
la manifestation de leurs opinions, et les formant de la sorte, par
la pratique, à ces fonctions élevées, leur donner à la fois et le désir
et la faculté de s’en acquitter.
Cf. les chapitres VI, VII et VIII de De
l'usurpation où Constant a développé pour la première fois publiquement
ses idées sur le sujet. En fait, dans les deux cas, dans son livre
de 1814 comme dans sa conférence de 1819, Constant n'a fait que reprendre
la substance de l'exposé élaboré dès 1806 dans les Principes de politique
inédits. I1 donne ici de façon plus étendue la teneur des six premiers
chapitres du livre XVI, De l'autorité sociale chez les anciens,
de son manuscrit, ramassés dans De
l'usurpation en un seul court chapitre (chapitre VI, «
De l'espèce de liberté qu'on a présentée aux hommes à la fin du siècle
dernier »).
Voici le sommaire de ces six chapitres : 1. Pourquoi
chez les anciens l'autorité sociale pouvait être plus étendue que
chez les modernes; 2. Première différence entre l'état social des
anciens et celui des modernes : « le bonheur de la majorité ne se
place plus dans la jouissance du pouvoir, mais dans la liberté individuelle.
L'extension de l'autorité sociale composait chez les anciens la prérogative
de chaque citoyen. Elle se compose chez les modernes des sacrifices
des individus » (NAF, 14 360, p. 7); 3. Seconde différence [relativement
à la guerre] ; 4. Troisième différence [guerre et commerce] ; 5. Quatrième
différence [L'esclavage] : « l'esclavage universellement
en usage chez les anciens donnait à leurs mœurs quelque chose de sévère
et de cruel qui leur rendait facile le sacrifice des affections douces
aux intérêts politiques [...] l'absence de l'esclavage, jointe aux
progrès de la civilisation, nous a donné des mœurs plus humaines.
La cruauté, même pour notre intérêt, nous est devenue en général étrangère.
Elle nous est devenue impossible par des idées abstraites et des intérêts
publics » (NAF, 14 360, pp. 22-23); 6. Cinquième différence : « les
anciens étaient dans toute la jeunesse de la vie morale, les modernes
sont dans la maturité, peut-être dans la vieillesse » (p. 24).
A noter que Constant reprend dans sa version développée la digression
relative à la spécificité d'Athènes qui figure dans le chapitre VI
du manuscrit, alors qu'il se contente d'une allusion au problème,
en note, dans De l'usurpation
.
Poète et musicien, né à Lesbos, contemporain de Lycurgue ou d'Homère
selon les versions. Constant fait allusion à un épisode légendaire
de son existence : appelé à Sparte par l'oracle et ayant réussi à
apaiser une sédition menaçante, il aurait été condamné néanmoins à
une amende par les Ephores pour avoir enrichi sa lyre d'une ou plusieurs
cordes.
Condorcet écrit dans son premier Mémoire
sur l'instruction publique, « Nature et objet de l'instruction
publique » « ... Les anciens n'avaient aucune notion de ce genre de
liberté; ils semblaient même n'avoir pour but, dans leurs institutions,
que de l'anéantir. Ils auraient voulu ne laisser aux hommes que les
idées, que les sentiments qui entraient dans le système du législateur.
Pour eux la nature n'avait créé que des machines, dont la loi seule
devait régler les ressorts et diriger l'action », Œuvres complètes,
Paris, 1847-1849, tome VII, p. 202.
Condorcet est revenu, latéralement, sur l'opposition
des deux modèles politiques dans son Rapport et projet de décret sur l'organisation générale de l'instruction
publique présentés à l'Assemblée nationale au nom du comité d'instruction
publique, en 1792, par le biais de la question de l'emploi des orateurs
antiques comme modèles dans l'enseignement : « comme modèles
dans l'art d'écrire, dans l'éloquence, dans la poésie, les anciens
ne peuvent même servir qu'aux esprits déjà fortifiés par des études
premières. Qu'est-ce en effet que des modèles qu'on ne peut imiter
sans examiner sans cesse ce que la différence des mœurs, des langues,
des religions, des idées, oblige d'y changer? Je n'en citerai qu'un
exemple. Démosthène à la tribune parlait aux Athéniens assemblés;
le décret que son discours avait obtenu, était rendu par la nation
même; et les copies de l'ouvrage circulaient ensuite lentement parmi
les orateurs ou leurs élèves. Ici, nous prononçons un discours, non
devant le peuple, mais devant ses représentants ; et ce discours,
répandu par l'impression, a bientôt autant de juges froids et sévères
qu'il existe en France de citoyens occupés de la chose publique. Si
une éloquence entraînante, passionnée, séductrice peut égarer quelquefois
les assemblées populaires, ceux qu'elle trompe n'ont à prononcer que
sur leurs propres intérêts. Leurs fautes ne retombent que sur eux-mêmes
: mais des représentants d'un peuple, qui, séduits par un orateur,
céderaient à une autre force qu'à celle de leur raison, prononçant
sur les intérêts d'autrui, trahiraient leur devoir et perdraient bientôt
la confiance publique, sur laquelle toute constitution représentative
est appuyée, Ainsi cette même éloquence, nécessaire aux constitutions
anciennes, serait dans la nôtre le germe d'une corruption destructrice
» (pp. 19-20).
Le manuscrit cite en note à l'appui : « Toutes les denrées,
dit Isocrate, Panégyr.,
p. 114, qui ne sont dispersées que par petites parties dans les autres
marchés de la Grèce, se trouvent réunies au Pirée en abondance » (NAF,
14 360, p. 20).
Le manuscrit
dit : « L'on jouissait à Athènes d'une liberté individuelle beaucoup
plus grande qu'à Sparte, parce qu'Athènes était à la fois guerrière
et commerçante et que Sparte était exclusivement guerrière. Cette
différence se fait sentir sous toutes les formes d'organisation politique.
Sous le despotisme, comme sous la liberté, la guerre presse les hommes
autour du gouvernement. Le commerce les en isole » (p. 19). Constant
précise en note : « V. sur la liberté individuelle chez les Athéniens.
Pauw. Recherches sur les Grecs, I, 193. » Lequel de Pauw écrit pour
sa part : « A Athènes, les écoles étaient absolument libres, absolument
indépendantes du magistrat, on y discutait tous les systèmes politiques,
la nature de toutes les lois, l'esprit de tous les gouvernements ;
et on n'y faisait sa cour à personne. Les philosophes n'allaient jamais
saluer les archontes, ni les démagogues, ni les aréopagites : souvent
les épicuriens ne connaissaient pas même les magistrats, et les magistrats
ne connaissaient pas les épicuriens. D'où l'on peut inférer qu'aucune
forme de gouvernement n'est plus favorable à la culture des arts et
des sciences que la constitution populaire ou démocratique ; car des
hommes qui ont perdu leur propre indépendance, ne sauraient avoir
en un suprême degré l'ambition de s'éclairer ni d'éclairer les autres.
On jouissait à Athènes d'une liberté si grande, que chacun y vivait
non seulement selon ses goûts, mais même selon ses caprices... » (p.
228, tome premier, en fait, de l'édition des Recherches philosophiques sur les Grecs que nous avons consulté, Paris,
an III).
Note du manuscrit : « Isocrate raconte dans son Trapésitique (sic) qu'un commerçant qui avait amené du blé à Athènes,
donna une lettre de change sur une ville du Pont-Euxin, à un marchand
nommé Stratoclès » (p. 20).
Note du manuscrit : « Pourvu que la paix et l'amitié continuent à
régner dans l'intérieur des maisons, on y a de grands égards pour
les mères de famille. On y compatit même aux maux que leur fait endurer
la nature, et lorsqu'elles succombent dans la tyrannie irrésistible
des passions, on pardonne la première faiblesse et on oublie la seconde.
Xénophon. Dialogue entre Hiéron et Simonide » (p. 20).
Note du manuscrit : « Preuves de cette hospitalité à retrouver. Art.
« Industrie ». Lois de Solon. Les émigrants qui viendront se fixer
à Athènes avec toute leur famille pour y établir un métier ou une
fabrique pourront, dès cet instant, être élevés à la dignité de citoyens.
Samuel Petit, Recueil des lois attiques, livre premier, titre III.
Plutarque. Solon. Pauw. Recherches sur les Grecs, I, 68-69 » (p. 20).
De Pauw écrit par exemple : « A Athènes, on comptait souvent jusqu'à
dix mille étrangers de toutes les nations ; et pourvu que les lois
et la police y fussent respectées, on y était ami de tout le monde.
» Op. cit., « Discours préliminaire », p. IX.
Le manuscrit
poursuit ici, de façon fort intéressante : « Si le caractère tout
à fait moderne des Athéniens n'a pas été suffisamment remarqué, c'est
que l'esprit général de l'époque influait sur leurs philosophes, et
qu'ils écrivaient toujours en sens inverse des mœurs nationales »
(p. 20).
Sur les philosophes, cet autre développement très
remarquable, plus loin : « La seule classe chez les anciens qui réclamât
une sorte d'indépendance individuelle, c'étaient les philosophes.
Mais l'indépendance des philosophes ne ressemblait en rien à la liberté
personnelle qui nous paraît désirable. Leur indépendance consistait
à renoncer à toutes les jouissances et à toutes les affections de
la vie. La nôtre au contraire ne nous est précieuse que comme nous
garantissant ces jouissances et nous permettant ces affections » (p.
29).
La
tournure conditionnelle est quelque peu curieuse. Constant a donné
en fait cet examen critique de Rousseau. Cf: le chapitre premier des
Principes de politique, « De la souveraineté du peuple».
Le passage n'est évidemment pas sans faire penser aux pages fameuses
de Tocqueville sur les sources de la centralisation chez les nations
démocratiques et l'espèce de despotisme que le repli des hommes sur
leurs intérêts privés est de nature à engendrer (cf. la quatrième
partie de la Démocratie en Amérique, et en particulier les chapitres V et VI).
La Fayette fut élu député de la Sarthe le 28 octobre 1818. (Constant
l'étant pour sa part quelques mois plus tard, le 6 mars 1819).
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