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1. A quoi
ou à qui convient la justice Toutes les définitions classiques témoignent que
la Justice était conçue comme résidant ou devant résider dans les âmes.
Ainsi les Institutes de Justinien : "La justice est une ferme et
perpétuelle volonté d'accorder à chacun son droit"[1]
: la justice apparaît donc comme une manière d'être de la volonté ;
saint Thomas renchérit : "La justice est une habitude qui entretient
en nous une volonté ferme et perpétuelle d'accorder à chacun son droit"[2].
Il rejoint ainsi Aristote pour qui "la justice est l'état moral
de l'homme juste, qui le rend apte à choisir avec justice, en matière
d'attributions entre lui et un autre ou entre deux autres"[3]. La Justice dont il s'agit maintenant n'est donc pas une habitude que chacun de nous doit acquérir et d'autant plus qu'il a plus de pouvoir, mais c'est une organisation, un arrangement des choses. Aussi la première partie des définitions classiques, celle qui lie la justice à l'homme, ne se retrouve-t-elle plus dans les préoccupations modernes, qui lient la justice à la Société. On ne dit plus avec Aristote que la justice est l'attitude morale de l'homme juste, ou avec les jurisconsultes que c'est une certaine volonté, car ce qui se trouve ainsi mis en avant, c'est la disposition intime. Or la Justice que l'on préconise n'est pas une qualité de l'action et de l'homme, mais c'est une qualité de la configuration, de la géométrie sociale, obtenue d'ailleurs par des moyens quelconques. "La Justice" est indépendante de l'existence de "justes". On veut établir "ce qui est juste", et l'on imagine que la difficulté est toute dans l'exécution : quant à la conception du Juste, on ne doute point de la posséder. Pourtant on peut s'en faire des idées très différentes, et c'est pourquoi les sages ont traité la justice comme une manière d'être d'agents moraux, plutôt que comme un arrangement dont on aurait le secret. S'agissant de cet arrangement, il importe de se mettre au clair à son sujet : quel arrangement peut être dit juste ? Voyons si la définition classique peut nous aider ici, abandonnant ce qu'elle dit du sujet pour ne conserver que ce qu'elle énonce quant à "ce qui est juste" ; c'est à-dire : "tribuere jus suum cuique" ou "reddere suum cuique". Si l'on veut ne s'attacher qu'à l'état de justice, on peut le faire consister dans le "suum cuique" : mais alors se pose la question : quel est ce suum ? Différentes directions s'offrent à l'esprit. 2. Premiere Conception De La Justice : Le respect des droits La conception la plus simple du suum est celle que suggère le verbe reddere auquel on le trouve habituellement associé ; il comporte l'idée de restitution, de remise en état : "Si tu rencontres le bœuf de ton ennemi ou son âne égaré, tu le lui ramèneras"[4]. Le "Sien" qu'il faut rendre à chacun, c'est essentiellement ce qu'il avait, et dont il s'est trouvé privé sans juste cause. Ici la Justice est conservatrice, restauratrice. Le datif est commandé par le génitif et l'ablatif : ceci est de Pierre, a été enlevé à Pierre, donne-le à Pierre : cette monnaie porte l'effigie de César, vient de ses ateliers : Redde Caesari. On peut diviser cette Justice en trois parties : injustice est l'agression contre Pierre pour lui enlever ce qui est sien, injuste la convoitise du sien : "Tu n'envieras pas la demeure de ton voisin, tu ne convoiteras pas la femme de ton voisin, ni son serviteur, ni sa servante, ni son bœuf, ni son âne, ni rien de ce qui est à lui".[5] Juste est la défense du propre de Pierre contre l'agression par autrui, juste enfin la restauration de ce que Pierre a perdu. Ainsi la Justice apparaît comme un respect de ce qui est attribué, et un respect agissant. On notera à cet égard que "la défense de la veuve et de l'orphelin" a été entendue autrefois non comme l'attribution à ceux-ci de droits nouveaux en tant que veuve et orphelin mais comme la défense des droits quelconques leur appartenant et que la faiblesse de la veuve ou de l'orphelin les rendaient inaptes à défendre par eux-mêmes. Cette conception conservatoire de la Justice est celle qui a été incorporée dans le Pacte de la Société des Nations, puis dans la Charte des Nations Unies. S'agissant des nations, on a voulu garantir à chacun, au faible comme au fort, la tranquille jouissance du Sien, en condamnant moralement l'agression, et en faisant un devoir aux nations associées d'intervenir pour maintenir ou remettre la nation attaquée en possession de ce qu'on lui a disputé ou ôté. La Justice apparaît donc d'abord comme conservatrice et restauratrice. Sa fonction conservatrice est invisiblement accomplie par son activité restauratrice. Chaque fois qu'elle replace les bornes et punit l'acte qui les a renversées ou déplacées, toutes bornes existantes s'en trouvent consolidées. En ce sens, on doit dire qu'elle entretient l'état social qui, sans une telle garantie de l'existant, se dissout. On doit dire aussi que le défaut dans l'autorité publique d'une prompte et sévère répression des attentats contre les droits existants est le plus grand vice dont l'autorité soit capable. 3. Prestige de la notion conservatoire L'idée que la Justice consiste à maintenir les droits existants répugne à notre époque. Ce qu'on estime juste, c'est la création de droits. Mais quels droits seront justes ? Si l'on sait être juste en se référant aux droits de chacun, à quoi se référera-t-on pour créer des droits ? La conscience que l'on a de cette difficulté se manifeste dans la forme habituellement revêtue par les demandes de droits. Durant tout l'Ancien Régime, les exigences nouvelles qui voulaient se faire place se sont présentées sous couleur de "rétablissements d'anciens droits, franchises et privilèges". Lorsqu'on a voulu changer la Constitution française, on s'est référé aux mythiques constitutions d'un mythique Pharamond. Aujourd'hui même les demandes de droits nouveaux sont intitulées "revendications". Mot qui désigne, comme on sait, l'action en reprise de quelque chose qui vous appartenait et vous a été dérobé. Les innovateurs les plus audacieux usent instinctivement de la référence au passé, présentent ce qu'ils veulent comme le rétablissement de ce qui a été. Cet instinct porte à des bizarreries comme celle des prophètes du communisme, évolutionnistes pour qui l'homme monte de la brute au coopérateur conscient, et qui ont pourtant cru fortifier leur recommandation du communisme comme stade final de l'organisation humaine en s'attachant à prouver qu'il avait été le stade primitif. De telles attitudes témoignent qu'on cherche toujours inconsciemment le renfort d'une posture proprement "revendicative", en vertu d'une conviction intime qu'on pourra faire sentir comme Devant-Être ce qu'on aura pu représenter comme Ayant-Été; qu'une instauration de droits nouveaux sera d'autant plus aisément acceptée qu'on réussira à lui donner figure de restauration d'un ancien état de fait. Si ce que l'on veut n'a point de précédent connu, on en peut trouver avant l'Histoire. L'invention d'un "état de nature" sur lequel fonder des revendications, fut la grande ressource des auteurs du XVIIIème siècle ; l'idée d'une situation primitive à laquelle il s'agit de revenir, exploitation laïque de la notion religieuse de Chute, est sans valeur positive dans les domaines auxquels on l'applique. Nous venons de constater une disposition fort générale à présenter les demandes de droits sous forme de "revendication". C'est parce qu'on trouve bien de la difficulté à définir le Juste sitôt qu'on ne se réfère plus au Coutumier. Claire est la notion de maintien de ce qui est établi, attribué. Juste est le respect, juste la sauvegarde, des droits. Quels ? Ceux qui sont en vigueur. Faire justice en ce sens, c'est maintenir. Tel est le serment royal : "Quant à moi, autant que je le saurai et le pourrai, Dieu m'aidant, j'honorerai et sauvegarderai chacun d'entre vous, selon son rang et sa dignité"[6] Rien n'est plus nécessaire au commerce des hommes que cette justice qui conserve, ne demandant comme titre à l'Être que l'Avoir-Été. Mais assurément cette Justice n'est point celle que veulent établir les réformateurs. C'est une justice plus parfaite, celle où les droits sont fondés en raison et non sur l'ancienne possession. Il s'y trouve des difficultés, qui font que l'on cherche du renfort dans la fiction d'une "conservation" : voyons ces difficultés. 4 Seconde conception de la justice : l'ordre parfait Ce que l'on qualifie de "juste" aujourd'hui, c'est bien plutôt un ordre (au sens d'arrangement) qu'une disposition ou une action. Comment déclarer qu'un ordre est juste ou injuste, si la Justice consiste à maintenir un ordre existant ? Mais la Justice ne consiste plus en ceci : elle consiste dans la réalisation d'un ordre objectivement juste. Quel ordre est objectivement juste ? Celui qui est ajusté sur un modèle qu'on a dans l'esprit. On dira ce-qui-est "injuste" en tant que la représentation que nous en avons s'écarte du schème d'un ordre juste qui hante notre esprit. Notons, pour y revenir plus tard, que cette seconde conception de la Justice a du moins ceci de commun avec la première que dans l'une et l'autre on recherche une conformité : dans le premier cas conformité à un modèle réel, dans le second cas, conformité à un modèle idéal. Notre second sens du mot "juste" est très clair. Il s'agit d'une coïncidence de ce qui est avec ce qu'on l'estime devoir être. Il suffit alors de deux conditions pour que "le Juste" soit bien connu de tous. C'est que tous aient dans l'esprit le même schème de ce qui doit être et la même représentation de ce qui est. Alors les changements qu'il faut imprimer à l'ordre existant pour réaliser l'ordre idéal se trouveront parfaitement définis. Malheureusement les esprits ne tombent d'accord, ni sur la représentation de ce qui est, ni sur le schème de ce qui doit être. Si les droits sont regardés comme devant être attribués, la répartition qu'il en faut faire ne se présente pas à tous les esprits avec une évidence contraignante. En réalité les modèles qu'on a dans l'esprit reflètent des préférences subjectives. De sorte que l'emploi du mot de Justice pour désigner l'établissement d'un ordre meilleur comporte une ambiguïté essentielle. On tombera aisément d'accord qu'il faut remplacer l'ordre existant par un ordre meilleur, mais raccord que l'on postule sur la consistance de cet ordre meilleur ne se trouve pas en réalité, de sorte qu'on n'est d'accord que pour changer et non sur ce que l'on fera. On répudie la référence au passé, on ne s'accordera point sur une autre. C'est l'observation maintes fois répétée par Montaigne : "Il est bien aysé d'accuser d'imperfection une police : car toutes choses mortelles en sont pleines ; il est bien aysé d'engendrer à un peuple le mespris de ses anciennes observances ; jamais homme n'entreprint cela qui n'en vint à bout ; mais d'y rétablir un meilleur état en la place de celui qu'on a ruyné, à cecy plusieurs se sont morfondus de ceux qui l'avaient entreprint[7]". Pascal affirme son scepticisme de façon bien plus positive : "La justice est ce qui est établi ; et ainsi toutes nos lois établies seront nécessairement tenues pour justes sans être examinées, puisqu'elles sont établies[8]. Hors de là point d'accord possible : "La justice est sujette à disputes[9]" "L'art de fronder et bouleverser les Etats est d'ébranler les coutumes établies, en sondant jusque dans leur source pour marquer leur défaut de justice. Il faut, dit-on, recourir aux lois fondamentales et primitives de l'État, qu'une coutume injuste a abolies. C'est un jeu sûr pour tout perdre ; rien ne sera juste à cette balance.[10] Pascal le précise avec force : "Rien, suivant la seule raison, n'est juste de soi[11]" Si rien n'est juste de soi, il ne suit pas de là, remarquons-le bien, qu'un individu ou un prince ne puisse agir justement. La vertu de justice n'est point atteinte par ce scepticisme : mais l'idée d'un Ordre incarnant la Justice est atteinte en plein. L'autorité de Pascal vaut pour dissiper l'illusion que l'Ordre Juste s'offre naturellement à l'esprit. Nous ne sommes pas obligés de lui concéder que le Juste est introuvable. Nous admettrons qu'il n'est pas évident. Ce sera une découverte pour beaucoup de nos contemporains. 5. Si la justice doit être identifiée à d'autres qualités Des arrangements
sociaux Si la Justice est une qualité que nous recherchons dans les arrangements sociaux, et si nous avons de la peine à nous en faire une idée claire, la tentation est grande de l'identifier à des qualités clairement concevables des arrangements sociaux. Et par exemple, parmi les configurations sociales, n'en est-il pas qui présentent une stabilité naturelle, de sorte que si l'on cherche à défaire cette configuration, elle tend à se reconstituer ? Une telle configuration représente un état d'équilibre stable. Possédant cette propriété, elle est, toutes choses égales d'ailleurs, certainement préférable à une "configuration" qui ne la possède pas. Si l'on se dénie le droit de choisir entre des arrangements chacun soutenu par des préférences subjectives, on peut attribuer à un arrangement ayant la propriété de stabilité une supériorité objective. On pourra être tenté de dire qu'une telle configuration est "juste". Mais comme sa qualité est suffisamment dénotée par le terme de "stabilité" on ne voit pas ce que l'on gagnerait logiquement à faire jouer au mot de justice le rôle d'un synonyme inutile. Une quatrième conception de la Justice peut être avancée, qui a, elle aussi, un caractère objectif, encore que cette objectivité soit instrumentale, conditionnelle, A condition que nous ayons une idée du Bien d'un ensemble, la configuration intérieure qui le portera à son plus grand Bien propre sera la meilleure. Par exemple, s'agissant d'une armée dont la fin est exactement connue, la victoire, la configuration qui rend cette armée le plus propre à réaliser sa fin est la meilleure ; la réalisation, le maintien ou la restauration de cette configuration ou forme doivent être voulus par quiconque se propose le Bien propre à cet ensemble, et ce vouloir manifeste la vertu de justice relativement à l'ensemble donné et à sa fin déterminée. Mais cependant, ce que le serviteur de cet ensemble et de cette fin voudra, justement en tant qu'il est ce serviteur, pourra être prononcé injuste par qui n'est pas serviteur de cet ensemble ou de cette fin ; ou par qui, se croyant serviteur de cet ensemble, ne perçoit pas clairement ce qui est nécessaire à sa fin. Et par exemple il peut arriver qu'un général use de rigueur envers les éléments insubordonnés, dans l'intérêt de la victoire, et que sa conduite soit prononcée injuste par ignorance de sa nécessité relativement à la fin poursuivie, ou par indifférence à cette fin, deux cas manifestement très-différents. Le second est de beaucoup le plus intéressant. Il est clair que si la justification d'un acte est d'acheminer un ensemble donné à une fin donnée, l'acceptation de ces données constitue le cadre de référence à l'intérieur duquel on doit se placer pour convenir de la justice de l'acte. On peut, au contraire, nier cette justice en situant le jugement dans un autre cadre de références : par exemple je ne penserai pas aux soldats en tant que membres d'une armée qui doit vaincre ou être en état de vaincre, mais en tant que soutiens de famille. De là vient que les appréciations de la Justice n'ont guère de chance de coïncider, si les appréciations ne sont pas fondées sur un sentiment d'appartenance commune et une intention commune. 6. La justice, simple conformité a la règle posée ? Bien des auteurs ont estimé que vaine était toute poursuite "métajuridique" du Juste. Juste, ont-ils dit, est ce qui est conforme à la règle connue, injuste ce qui est contraire. La règle est l'étalon du juste et de l'injuste, et on n'a pas de moyens de mesurer l'étalon lui-même : il n'est pas possible de dire qu'une règle soit juste ou injuste, car à quoi la comparer elle-même pour en décider ? Cette attitude intellectuelle mène à des conséquences bien différentes, selon qu'elle est adoptée par des théologiens et acceptée par des croyants, ou bien prise par des philosophes et juristes incroyants. Examinons successivement les deux cas. Tous les théologiens s'accorderont à dire : "Juste est ce qui est conforme aux commandements divins, injuste ce qui leur est contraire." Mais les uns pensent que ce qui est commandé par Dieu est juste parce que Dieu l'a voulu tel, et les autres que Dieu le commande parce que cela est juste. Pour les derniers, le Juste existe antérieurement à tout commandement, même de Dieu ; pour les premiers, le Juste ne prend de sens que par la volonté de Dieu : ses commandements ne se bornent pas à nous faire connaître ce qui est bien et ce qui est mal, mais déterminent ce qui, à partir de ces commandements, sera bien et sera mal. Posés dans une entière liberté, ces décrets auraient pu tout aussi bien nous commander ce qui est défendu et nous défendre ce qui est commandé : il n'y a aucune nécessité dans les préceptes posés par le tout-puissant, que rien ne saurait déterminer, et qui détermine tout. Ainsi, la théologie admet deux points de vue dont le contraste a été nettement formulé par Leibniz : en tout cas Dieu commande ce qui est juste, mais cela a été commandé parce que cela est juste, ou bien cela est juste parce que cela a été commandé. Les deux points de vue ont été soutenus par des Docteurs chrétiens, mais au sein du Christianisme, c'est certainement le premier point de vue qui prévaut[12], au contraire dans l'Islam le second point de vue règne. Dans une société croyante et imprégnée de religiosité, l'idée générale que la justice est conformité à la règle posée, déterminera de façon nécessaire et univoque les lois positives déduites des commandements divins, et auxquelles s'attachera un respect dérivé. La même idée aura des suites bien différentes dans une société incroyante ou à vie sociale profondément laïcisée. La justice n'étant que la conformité aux règles, dans l'ordre social on n'aura aucune ressource pour discuter la justice des règles. De même qu'une société religieuse avait conçu la moralité comme l'obéissance aux règles posées par le Tout-Puissant dans l'entière liberté de sa puissance, on devra concevoir la moralité comme l'obéissance aux règles posées par le Prince de ce monde dans l'entière liberté de sa souveraineté. Mais alors, au lieu que le Juste soit invariable et certainement connu par la casuistique s'exerçant sur les décrets divins, le Juste sera indéfiniment variable au gré des changements apportés par le Souverain. C'est la thèse soutenue par Hobbes et critiquée par Leibniz[13], et il n'y a pas lieu de nous étendre ici sur ce grand sujet, qui n'est pas le nôtre, sinon pour souligner que l'on peut invoquer de fortes autorités pour déclarer de nul sens toute proposition de la forme "telle règle est injuste", n'y ayant d'étalon de justice que dans la règle. Cependant c'est un fait constatable que tous les jours les hommes s'attaquent aux règles existantes, les taxant d'injustice. A quoi des contemporains répondent que les hommes disent injustes des règles qui leur déplaisent, que ce qu'ils représentent comme juste est ce qu'ils veulent, que "Juste" est le "nom de majesté" qu'ils donnent à leur préférence, mais que leurs idées du Juste sont aussi diverses que leurs préférences. D'où l'on conclut qu'il s'agit de la poursuite d'un fantôme, chacun appelant Juste ce qui séduit son esprit. Mais avant de conclure, comme nous y invitent les positivistes modernes, que le nom de "juste" n'est qu'un terme d'approbation que chacun applique à sa guise, il convient d'examiner s'il ne se trouve rien de commun entre les estimations différentes du Juste. Pour nous faire toucher du doigt l'ambiguïté du Juste, un auteur subtil nous signale qu'une mesure fiscale peut être dite juste en tant qu'elle place le fardeau fiscal sur ceux qui sont à présent le plus capables de le supporter, mais injuste en ce qu'elle pénalise ceux qui, dans le passé, ont été actifs et économes[14]. Or n'est-il pas évident que la même mesure est ici appréciée deux fois par une même opération de l'esprit, s'attachant à des aspects différents ? On pense d'une part que des revenus actuels inégaux doivent supporter des fardeaux inégaux, on pense d'autre part que des efforts passés inégaux doivent assurer des résultats actuels inégaux. Il s'agit toujours d'assurer l'égalité de proportion de quelque chose avec quelque chose. S'il n'y a point d'accord entre les hommes quant à "ce qui est juste", il y a identité d'opérations dans les différents esprits lorsqu'ils apprécient une justice particulière. Ce que les hommes trouvent juste c'est de conserver entre les hommes quant à quelque chose qui est en question, les rapports que ces hommes ont entre eux quant à autre chose. L'un dit que Primus doit recevoir un salaire de moitié supérieur à celui de Secundus, comme ayant fait moitié plus de travail ; l'autre dit que Secundus doit recevoir un salaire de moitié supérieur à celui de Primus, comme ayant dans sa famille moitié plus de bouches à nourrir. Les deux opinants sont en contradiction diamétrale quant à la solution, mais comment ne pas voir qu'ils se sont livrés aux mêmes opérations de comparaison, en partant seulement de propriétés différentes des agents comparés ? Si un troisième veut récompenser également Primus et Secundus, c'est qu'il les aura envisagés sous un aspect où ils se trouvent égaux, par exemple ils ont travaillé le même temps. Représentons-nous Primus et Secundus comme deux points dans l'espace, situés par rapport à trois axes sur l'un desquels on porte la tâche accomplie, tandis que sur le second on porte les besoins familiaux, et sur le troisième les heures de travail. Sur chacun des axes, les positions relatives de Primus et de Secundus s'ordonneront différemment, et qui mesurera le traitement à eux dû d'après les positions sur l'un des axes, encore qu'il ait le souci d'être juste, semblera injuste à celui qui mesure sur un autre axe. On remarquera que le concept d'Egalité, qui joue un rôle fondamental mais non simple dans le concept de Justice, entre dans les trois jugements. Celui qui veut payer Primus, producteur de 150 unités, une fois et demie autant que Secundus, veut que 100 unités produites par Primus soient payées autant que 100 unités produites par Secundus: alors, pense-t-il, que si les 150 unités ne sont payées qu'autant que les 100, comme le veut le troisième opinant, Primus recevra pour 100 unités seulement les deux tiers du prix payé à Secundus pour 100 unités : ce qui pèche contre l'égalité ; et si, comme le veut le second opinant, Secundus est payé moitié plus que Primus, alors Primus ne recevra pour 75 unités qu'autant que Primus pour 33,3 : l'égalité est encore plus gravement rompue. Cependant le second opinant ne veut pas que les six personnes entretenues par le travail de Secundus n'aient à se partager qu'autant que les quatre personnes entretenues par Primus, ce qui arrivera si les rémunérations sont égales, comme le veut le troisième opinant ; il veut encore moins que les six personnes entretenues par Secundus n'aient à se partager que les deux tiers de ce qui advient aux quatre personnes entretenues par Primus, comme il arrivera si l'on suit le conseil de celui-ci. Nos trois opinants sont identiquement préoccupés de traiter également des choses égales et proportionnellement des choses entre lesquelles il y a proportion : seulement les cotes qui servent de point de départ à chacun sont différentes. Ainsi sont mis en lumière les rapports de l'Égalité avec la Justice : la Justice, comme l'a dit Aristote, est une égalité de proportions. Toute attribution fondée sur l'égalité sous un certain rapport, comme elle doit l'être pour être juste, sera hiérarchique et contraire à l'égalité sous un autre rapport. Pour prendre un exemple très simple, on a des commandes à répartir entre différentes usines, de capacités très différentes : si on les répartit également, les usines seront d'autant moins occupées qu'elles sont plus importantes ; elles auront, à cet égard, été traitées inégalement ; si on répartit les commandes à proportion de la capacité des usines, cette répartition, tendant à l'égalité, sera inégale. On peut compliquer le problème : inégales quant à leur capacité, les usines sont d'ailleurs, avant les commandes, à des degrés inégaux d'emploi du fait d'autres commandes: la Justice veut-elle que les commandes les amènent à des degrés égaux d'emploi, ou, ce faisant, pénalisera-t-on injustement celles qui se sont d'elles-mêmes procuré des commandes ? Le problème de la Justice nous apparaît ici aussi simple dans son principe que divers dans son application. On peut le saisir tout entier, nous semble-t-il, par une comparaison. Soit des points dans un espace à multiples dimensions, points dont chacun est dénoté par autant de coefficients qu'il y a de dimensions. On demande de projeter ces points sur un vecteur, en maintenant entre eux les mêmes rapports qu'ils ont dans l'espace. Le problème ainsi posé est susceptible d'un nombre infini de solutions. D'abord il y a les solutions simples, aussi nombreuses que les dimensions de l'espace considéré, solutions consistant à ranger les points sur le vecteur selon les dimensions d'un des coefficients dont ils sont affectés ; ensuite il y a les solutions composées, consistant à combiner deux ou plusieurs coefficients de chaque point. Chaque solution offerte sera bien une réponse au problème posé, mais chacune sera différente et aucune n'aura plus de valeur que l'autre : le problème était insuffisamment déterminé. Pour qu'il y ait une réponse valable et une seule, il faut préciser que le rangement sur le vecteur devra se faire selon les dimensions pour chaque point de tel coefficient, ou encore selon telle pondération, bien précisée, de tels coefficients. Appliquant ces réflexions à notre problème, on voit bien que les hommes sont semblables à ces points dans un espace multidimensionnel affectés de coefficients différents relatifs à chaque dimension : en effet les hommes peuvent être considérés sous une foule d'aspects, relativement à chacun desquels ils méritent des coefficients différents : de sorte que l'ordre que l'on voudra mettre entre eux dépendra du coefficient, ou de la combinaison de coefficients, à laquelle on s'attachera. Aucune mesure de ce genre ne fournirait jamais "le vrai classement" des hommes, mais seulement le classement correspondant à l'aspect ou aux aspects pris en considération. C'est ainsi que les "concours" ne désignent pas "les meilleurs hommes", mais ceux qui se sont le mieux acquittés de différentes tâches, lesquelles, munies de pondérations différentes, leur donnent à chacun un coefficient général permettant le classement. Et le classement du concours n'est pas le seul possible entre les postulants : il y en a une infinité d'autres possibles, en variant les pondérations et en changeant la nature des épreuves. Tout ce que prétendent les défenseurs du concours, c'est que le classement obtenu est le plus pertinent. 7. La notion de pertinence Supposez que je sois milliardaire et que j'aie la bonne idée d'instituer des bourses pour permettre à des jeunes gens la visite des musées d'Italie. Supposez en outre que j'indique le critère suivant pour le choix des cinquante bénéficiaires annuels : le comité désignant devra retenir les postulants les plus blonds. Cette règle étant posée par moi, donateur, les membres du comité devront classer les postulants par degré de blondeur : ils seront justes s'ils se conforment exactement injustes s'ils y dérogent, si un moins blond est admis dans le contingent au préjudice d'un plus blond. Tout le monde cependant conviendra que la règle qu'ils appliquent est absurde : le voyage d'Italie peut être regardé comme une récompense accordée au mérite ; mais quel mérite y a-t-il à être plus blond ? Ou, et peut-être plus plausiblement, le voyage d'Italie peut être regardé comme un moyen d'avancement culturel devant être accordé à ceux qui peuvent en tirer le plus grand profit : mais la blondeur n'est pas un indice de dispositions à l'art ou à la culture. Le critère que j'ai imposé n'est donc pas pertinent. Cette notion de pertinence est fondamentale à tous problèmes de justice. Ayant à réaliser une distribution particulière entre une série d'individus, je dois, pour être juste, fonder le classement et les proportions sur l'ordre sériel de ces individus dans un autre plan, pris pour base de référence ; et si ma répartition finale n'est pas conforme à l'ordre sériel de référence, je me montre injuste. Mais en outre, l'ordre sériel que je choisis pour base de référence doit être pertinent à la répartition finale. Par exemple, s'agissant de léguer mes biens, si je me réfère pour leur répartition à l'ordre sériel des degrés de parenté avec moi, cette base de référence semblera pertinente ; mais si, chef de gouvernement, je me réfère à l'ordre sériel des degrés de parenté pour désigner aux dignités politiques, mon choix paraîtra scandaleux, la base de référence n'étant point pertinente à l'occasion. Il y a injustice lorsqu'il y a scandale pour l'esprit dans de fausses proportions : ce qui arrive, répétons-le, soit lorsque l'ordre sériel invoqué n'est point respecté, soit lorsque l'ordre sériel invoqué ne paraît point pertinent. Prenons un cas concret : un industriel que le fléchissement des commandes oblige à débaucher quelques membres de son personnel, congédie non les plus récemment embauchés, mais ceux qui sont le moins utiles à la marche de l'affaire : ce choix peut lui paraître juste et paraître injuste aux employés qui pensent qu'il devrait appliquer la règle de séniorité (c'est-à-dire congédier ceux dont le temps de service est le plus faible, les derniers entrés). Dans ce cas, il y a conflit entre deux conceptions du Juste. Supposons maintenant la même conduite de la part de l'employeur, mais qu'il y ait contrat collectif stipulant la règle de séniorité : en ce cas la conduite de l'employeur est injuste par non-conformité à la règle. Enfin supposons que l'employeur ait lui-même énoncé la règle de séniorité, prétende l'appliquer mais en fait la viole : en ce cas, il y a injustice radicale, absolue. Des espèces analogues aux deux derniers cas se présentent fréquemment dans la vie sociale, et causent des réactions violentes qui sont légitimes : aucun problème intellectuel n'est impliqué. Le problème intellectuel se pose à plein dans tout ce qui s'apparente au premier cas : conflit entre deux conceptions du Juste, chacune solidement fondée. 8. Les problèmes de la justice Il n'y a point de problème de la Justice lorsque, s'agissant d'une répartition à opérer, on sait en raison de quel ordre sériel, convenu ou reconnu pertinent, cette répartition doit être faite. La répartition juste est celle qui se conforme à l'ordre sériel pertinent, et celui qui veut fidèlement l'appliquer manifeste la vertu de justice, puisqu'il a l'intention d'assurer à chacun son dû. Il y a, au contraire, un problème du Juste, lorsqu'il y a doute ou contestation sur l'ordre sériel pertinent à l'occasion. Bien plus, et c'est ce qui est grave, deux ou plusieurs hommes peuvent être en conflit quant à ce qui est Juste, alors que chacun manifeste la vertu de justice, ayant le ferme propos d'appliquer fidèlement l'ordre sériel qu'il croit pertinent. Ainsi nous apparaît-il que les problèmes épineux sont ceux du choix d'un critère pertinent à l'occasion. Le choix du critère pertinent est particulièrement facile au cas où ce qui est à répartir est envisagé par tout le monde comme moyens au service d'une fin dont tout le monde est convenu. Ainsi je dispose, pour une après-midi, de dix paires de ski, pour cinquante jeunes gens qui désirent les chausser : l'attribution sera vite décidée et acceptée par tous, si nous avons un compagnon égaré dans la montagne et qu'il faille retrouver avant la nuit : les skis aux meilleurs skieurs. Dès qu'il y a un but évident d'action, la répartition juste est celle qui maximise les chances de succès de ladite action. Reprenons l'exemple des bourses de voyage pour visiter les musées d'Italie : on aura un critère simple d'attribution de celles-ci, au cas où le but de l'institution est de dresser un catalogue systématique de ces musées. Sans doute l'erreur de fait est toujours possible : ainsi, sélectionneur de l'équipe de France pour la Coupe Davis, j'ai désigné et déplacé quatre joueurs, dont l'un s'acquitte beaucoup plus mal que tel autre qui aurait pu être choisi : on pourra me reprocher une erreur d'appréciation mais non une injustice si j'avais pris les quatre joueurs reconnus et classés comme les meilleurs. L'impératif de la fin dicte la répartition de ce qui est envisagé comme ressources destinées à cette fin. Et l'on voit aussitôt tous les divorces de jugements qui sont possibles. Par exemple, le Président du Conseil doit désigner, pour une conférence internationale de la plus grande importance, trois délégués de la France : la fin qu'il a dans l'esprit est le bon succès de la conférence pour son pays, les places à attribuer sont regardées par lui comme ressources à cette fin, il s'applique à choisir les trois hommes qui lui semblent devoir être le plus efficaces. Son directeur de cabinet critique ce choix, faisant remarquer au Président qu'il doit se préoccuper de rester au pouvoir (fin alternative) et que la nomination de trois délégués qui seront longtemps absents lui offre l'occasion d'écarter trois personnalités dont les intrigues sont gênantes pour lui. Arrive le secrétaire général du parti, qui est encore d'un autre avis : les trois places sont enviables et doivent être attribuées comme récompenses aux trois personnages qui ont le plus contribué à la victoire du parti : ici la notion de fin s'évanouit et ce qui est à répartir est regardé comme moyens de satisfaction. Cet exemple se situe dans la réalité politique quotidienne : on conviendra que le premier point de vue s'impose irrésistiblement comme le seul juste en l'occasion. Dès que l'on est d'accord sur un but d'action et pour regarder certaines ressources comme devant être mises au service dudit but, on doit nécessairement répartir lesdites ressources selon l'ordre sériel de capacité des sujets relativement audit but. Le désaccord ne saurait alors porter que sur la structure interne de l'ordre sériel adopté, le classement des sujets n'étant pas nécessairement le même aux yeux de différents juges : mais ces jugements sont plutôt dispersés qu'en conflit, tous cherchent à mesurer une même capacité objective, et l'on pourra se mettre d'accord sur un classement comme le plus probable. Tout change lorsque deux groupes d'esprits envisagent les ressources à répartir comme devant servir à deux buts d'action différents, vis-à-vis desquels les attributaires se rangent dans deux ordres sériels différents ; ou encore lorsque les deux groupes d'esprits admettent chacun les deux buts mais en leur affectant des importances différentes. Et le problème se complique à mesure que l'on multiplie les buts auxquels les ressources sont applicables et que l'on différencie les degrés d'importance attachés par les différents esprits aux différents buts. Mais, en considérant les ressources à répartir comme moyens d'action devant servir à la réalisation d'un but d'action donné, nous avons ramené les problèmes de Justice aux problèmes d'action. Mais cette justice n'est admise par les hommes qu'en tant qu'ils sont obsédés d'un but d'action, et non au contraire. Par exemple un directeur de journal a dégagé des bénéfices : son obsession est d'augmenter le succès du journal ; à cette fin, estimant ce succès procuré par les grands reportages, il décide d'assigner le surplus de dépenses qui lui devient possible, à des frais de reportage accrus. Mais au contraire, ses rédacteurs, ne partageant point le souci qui dicte sa conduite, veulent qu'il répartisse son surplus en augmentations de traitements. A leurs yeux, les ressources provenant d'une action ne sont pas moyens de progrès dans l'action commune, mais résultats de cette action, et doivent servir de moyens d'existences individuelles. Les objets répartissables quelconques sont toujours susceptibles d'être envisagés sous deux aspects entièrement différents : comme moyens d'action à répartir selon le critère pertinent à un but d'action, et comme moyens d'existence, à répartir selon un critère différent. Les deux points de vue ont chacun leur validité, variable selon les circonstances. Par exemple, je mène une compagnie d'infanterie au cours d'une guerre nationale, dans une marche importante ; venant à traverser un bourg, je réquisitionne tout le pain disponible : le maire me soutient dans cette action, qui ne paraît point injuste aux villageois, dont les esprits sont accordés au but de mon action. La même réquisition paraîtra injustifiée en temps de manœuvres, l'action qu'il s'agit de servir n'étant pas d'une importance suffisante. Ainsi, selon l'importance attachée à un but, il paraîtra juste d'y attribuer plus ou moins de ressources: mais les hommes sont très inégalement préoccupés de buts lointains nécessitant une action collective, de sorte qu'une minorité d'entraîneurs, ayant vivement de telles préoccupations, et par 1à portés à regarder les ressources surtout comme moyens d'action, doit naturellement se trouver en conflit avec une majorité, portée à regarder les ressources comme moyens d'existence[15]. De là une tension immanente à tout processus de répartition, d'autant plus grave qu'il porte sur des blocs relativement plus importants de ressources : c'est pourquoi il convient que le processus général de répartition soit fragmenté en autant de petits processus autonomes qu'il est possible : plus il est global, plus la tension est grave [16]. Le moyen le plus simple de cette fragmentation, c'est que tout élément nouveau de ressources soit attribué à mesure qu'il apparaît. N'apparaissant pas de lui-même, sauf exceptions, mais comme fruit d'efforts déterminés, il est généralement admis qu'il revient à ceux dont les efforts l'ont causé : ce qui nous amène à examiner le problème du Juste dans la répartition des fruits. 9. Que les ressources sont des fruits et ce qui en résulte Il est d'une extrême importance de reconnaître que les ressources sont des fruits : on va voir pourquoi. Supposons un ensemble humain quelconque où je sois maître de répartir toutes ressources comme je le jugerai bon. Rien ne me détermine : je rédigerai donc mon décret de répartition en appliquant mon ordre sériel d'élection, n'importe quel il est : je puis ordonner la répartition égale ou suivant les degrés d'affection que je porte aux individus de l'ensemble, ou tout autrement. Voici la division faite, les lots fixés en proportions. Cette répartition est arrêtée, s'applique dans l'instant présent aux ressources présentes, dans un moment futur aux ressources alors présentes. Mais ces ressources d'un moment futur sont elles-mêmes des futurs contingents. A un moment futur, que nous appellerons "le second jour", les lots respectent bien les proportions édictées mais se trouvent chacun plus faible que "le premier jour", les ressources totales étant moindres : chacun se montre alors mécontent de la diminution éprouvée. Inquiet de ce mécontentement, je m'adresse à Mentor qui me parle en ces termes : — De toute antiquité, les peuples ont regardé l'abondance croissante, la prolifération des ressources, comme le signe d'un bon gouvernement : il est donc normal que le tien soit condamné. Tu aurais dû te soucier de ce que les économistes de ton temps appellent la maximisation du produit futur. Tu aurais dû prévoir que Primus, l'un quelconque de tes citoyens, serait averti par ton édit que son avoir futur ne dépendrait plus de son faire mais du faire collectif, où le sien ne figure que pour une part imperceptible, et qui lui apparaît comme essentiellement le faire des autres ; et que dès lors Primus réduirait son faire à ce que la coutume et l'opinion exigent de lui. C'est ce qui a réduit l'avoir collectif. Ce langage me désole et je me plains à Mentor que la justice et l'utilité collective soient en conflit. Mais il ne l'admet pas : — Tu affirmes ce conflit parce que je t'ai fait voir que ce que tu avais décrété juste est contraire à l'utilité collective. Mais es-tu sûr d'avoir été juste ? Demande-le donc à Primus, qui trouvait juste que les fruits à lui disponibles fussent à proportion de son faire: il trouve injuste que ce rapport soit rompu. J'ai encore une autre réponse à te fournir : c'est que rien ne doit être tenu pour juste, dans un ensemble, qui le mène à son amoindrissement, la justice est édifiante. Il m'apparaît alors, d'une part que je n'ai point de liberté quant à la répartition des biens futurs qui doit suivre l'ordre sériel des contributions, et d'autre part que ce sera une tâche immense d'appliquer cet ordre sériel ; mais Mentor m'en affranchit très largement : — La grande masse de fruits que tu imagines ne forme masse que dans ton esprit, apparaît en fait par fractions discrètes chacune produit d'une équipe définie au sein de laquelle s'opère le processus de répartition particulier. Il te suffit bien d'être appelé à régler les conflits qui surgissent fréquemment en ces occasions. Il me semble alors que Mentor me recommande de me mêler de répartition le moins possible. Mais, comme je lui propose cette version de mes conseils, il se récrie : — Absolument pas ! Il est quantité d'améliorations que tu peux apporter. J'ai seulement voulu te faire entendre que l'idée d'ordonner la répartition totale était une chimère de présomption. 10. La répartition des fruits au sein de l’équipe Nous étant apparu que ce qui est à repartir doit être envisagé comme fruits, et que le processus primaire de répartition doit avoir lieu au sein de l'équipe productrice de ces fruits, adressons-nous au problème ainsi délimité. Supposons qu'il soit capital pour moi de faire copier le manuscrit du présent ouvrage en une seule journée, qu'à cette fin j'assemble dix dactylographes ne se connaissant nullement et n'appartenant pas au même milieu, et que je promette pour l'achèvement du travail dans la journée un prix global très élevé. Lorsqu'on en viendra à répartir ce prix global, il paraîtra juste que cette répartition se fasse au prorata des pages tapées et initialisées par chaque participante. La seule objection qui puisse être élevée là-contre est que l'ouvrage n'a pu être achevé dans le délai assigné, et donc la récompense globale n'a pu être obtenue, qu'en raison des contributions individuelles dépassant la moyenne, tandis que le succès collectif a été compromis par les contributions tombant au-dessous de la moyenne : de sorte que les participantes devraient être rémunérées, non simplement en raison du nombre de pages réalisées par chacune mais à tarif progressif selon le total des pages de chacune : mais cette solution ne viendra probablement à l'esprit de personne, et, si elle est suggérée, sera certainement écartée comme difficile à comprendre pour les esprit les moins déliés : il faut qu'une règle de justice-présente une grande clarté. On appliquera donc la répartition proportionnelle du produit. Si maintenant mon intention, en confiant ce travail de copie, n'était que d'employer des personnes sans travail pour faciliter leur existence, un principe de répartition tout différent sera appliqué : récompenses égales ou proportionnées aux charges de famille ; ainsi se marque clairement le contraste entre les répartitions faites en vue d'un objet ou en raison des sujets. Dans la vie sociale, ce contraste tend à s'atténuer. J'ai bien précisé que mes personnages ne se connaissaient point et n'appartenaient point au même milieu. Admettons maintenant que les participantes soient habituées à travailler ensemble, que chacune ait conscience des besoins de l'autre, analogues aux siens. Il en résultera une répugnance psychologique à l'inégalité nettement définie, bien anguleuse, des rémunérations, selon la contribution apportée à l'œuvre commune. Cette tendance psychologique militera pour l'érosion des angles, et se prononcera d'autant plus que la cum-existence sera plus habituelle et la tache moins inaccoutumée[17]. Plus un groupe d'action est neuf, moins ses membres sont liés par l'habitude, plus ses fruits sont exceptionnels, plus aisément les participants s'accordent à trouver juste la répartition de ces fruits selon les contributions individuelles. Au contraire plus des équipiers acquièrent la qualité de "prochains", plus l'équipe gagne en consistance sociale, plus la notion de "semblables" s'accentue à l'encontre de l'idée de hiérarchie des performances ; toutefois, si cette tendance peut être réputée commune à tous les participants, elle prend naturellement plus de force dans les esprits où elle coïncide avec l'intérêt propre que dans les esprits où elle s'y trouve contraire. Par conséquent on peut prévoir que, dans un premier stade, tous les participants seront d'accord pour le partage inégal des fruits selon l'égalité de proportion, que, dans un second stade, ils seront encore d'accord pour un certain arrondissement des angles, mais qu'enfin ils ne le seront plus, les uns voulant poursuivre le processus de nivellement, les autres non. Si un tel conflit est réglé à la majorité, il le sera dans le sens de l'aplanissement, étant de nécessité mathématique que le nombre des performances inférieures à la moyenne soit plus grand que celui des performances supérieures à la moyenne. Une telle adjudication sera d'autant mieux tolérée par ceux à qui elle nuit que leur attachement affectif au groupe est plus grand. C'est dire qu'elle le sera inégalement et qu'on assistera à des évasions hors du groupe, du fait d'éléments qui iront chercher ailleurs des fruits proportionnés à leur faire. Ce schème suggère un classement des équipes de travail d'une Société. Ordonnées par ancienneté, on verra, si notre schème est valide, décroître les angles de partage en allant de la plus neuve à la plus ancienne ; cette décroissance par érosion graduelle étant elle-même principe d'évasion hors des anciennes équipes et de formation des nouvelles, c'est-à-dire tendant à créer des foyers de partage inégal à mesure qu'elle tend à égaliser le partage ; ce qui expliquerait qu'au total les marges d'inégalité introduites dans-la Société par les processus de partage pussent continuer à offrir un profil général assez constant[18]. Ainsi, en même temps que la Société se voit continuellement alimentée en ressources par le fonctionnement d'équipes de travail, ou groupes d'action, elle se voit continuellement alimentée en inégalités par celles qu'y versent les processus de partage des fruits qui se déroulent au sein des équipes de travail. Mais la Société étant elle-même un grand groupe d'existence, la même tendance à l'érosion des inégalités s'y manifeste qu'à l'intérieur des petits groupes d'existence, de sorte que les inégalités reçues des groupes d'action subissent un certain aplanissement a posteriori[19]. Ainsi des influences contraires vont sans cesse se combiner. Les équipes de travail, fournisseuses de ressources à la Société, fonctionnent à son égard, sous le rapport de l'égalité, comme une source chaude, créatrice d'inégalités, tandis que la Société, utilisatrice de ressources, fonctionne comme une source froide, atténuatrice de ces inégalités[20]. L'état d'inégalité, photographié à un instant donné, est la résultante d'une foule de phénomènes, sur chacun desquels certaines actions peuvent sans doute être exercées, mais dont il est impossible ou insensé de vouloir annuler globalement tous les effets pour créer un état de répartition élu par l'esprit, solution transcendant les phénomènes de la vie sociale. Si haute que puisse être ma place dans une Société et si grande que puisse être mon autorité, il ne m'appartient jamais de répartir toutes choses entre tous, mais seulement, à un moment donné, certaines choses entre certains. Si alors je cherche, par la réflexion et le conseil, l'ordre sériel pertinent à cette occasion et si je l'applique, j'ai agi avec justice, j'ai manifesté la vertu de justice : et c'est tout ce que l'on peut me demander. Si, chef militaire, la considération des rôles tenus dans un combat m'amène à décerner une importante décoration à tel officier qui me reprochera de n'avoir pas considéré qu'il y avait déjà beaucoup de décorations dans cette famille ? Si, président d'un jury de concours, l'insuffisance des points d'un candidat m'amène à l'écarter, qui me reprochera de n'avoir pas considéré que la situation de famille dudit lui rendait particulière ment désirable ou nécessaire l'obtention d'un poste dont le voici privé par son échec ? On a dit souvent que la Justice était aveugle : avouons que pour conserver le caractère de justice elle doit être myope. De même que, dans le rôle d'examinateur, je n'avais pas à envisager la situation de famille du candidat malheureux pour l'admettre malgré son insuffisance, dans le rôle de magistrat administrateur des secours, lorsque ses besoins de famille l'obligeront à venir en demander, je n'aurai pas à lui objecter qu'ils lui eussent été inutiles s'il avait mieux préparé son concours. En chaque répartition il faut considérer sa fin particulière, tantôt de dégager les candidats les plus destinés, tantôt d'assister les familles les plus nécessiteuses, et ne pas vouloir tout embrasser à la fois. C'est une lamentable association, et trop fréquente, que celle de la présomption qui prétend apporter une formule de justice distributive globale, avec l'indifférence aux obligations immédiates de la justice commutative[21]. La pratique scrupuleuse de la justice commutative par les citoyens, l'exigence de cette pratique par l'opinion, et sa sanction par les magistrats, font plus pour le Bien Commun que la proposition de panacées distributives globales. Il est d'ailleurs d'une pensée pauvre et paresseuse de se représenter la justice distributive comme le fait d'un suprême dispensateur. Elle est le devoir de chacun, ne se trouvant aucun être libre qui n'ait à prendre des décisions de partage entre autres, ne s'agit-il que de leur partager ses efforts et son temps (cas de la mère de famille). Comme chacun applique la justice commutative en s'appliquant à rendre l'équivalent de ce qu'il a reçu, chacun applique la justice distributive en opérant le partage avec le souci de sa responsabilité et en comparant les co-partageants sous le rapport pertinent à l'occasion. Croire que l'autorité juste est celle qui instaure un ordre juste en tous points est le chemin des plus dangereuses folies : l'autorité est juste lorsqu'elle donne l'exemple de la justice dans toutes ses démarches propres : ce qui est bien difficile déjà. Les illusions que l'on nourrit débouchent logiquement sur l'absurdité d'une Société où tout serait juste sans que personne eût à l'être. 11. Qu'il est impossible d'établir un ordre social juste Aucune proposition n'est aussi propre à scandaliser nos contemporains que celle-ci: il est impossible d'établir un ordre social juste. Pourtant elle découle logiquement de la notion même de Justice que nous avons péniblement élucidée. Faire justice est appliquer dans une répartition l'ordre sériel pertinent. Or il est impossible à l'esprit humain d'établir un ordre sériel pertinent à toutes ressources et à tous égards. Les hommes ont des besoins à satisfaire, des mérites à récompenser, des possibilités à actualiser : en les considérant sous ces trois aspects seulement et à supposer qu'on pût les affecter à ces trois égard d'indices exacts, ce qui n'est pas ; on ne saurait encore pas comment pondérer entre eux les trois jeux d'indices adoptés. Le dessein se heurte à une impossibilité radicale. Est-il nécessaire de signaler d'autre part que rien n'est plus absurde que la défense d'un ordre social existant comme juste ? A quel ordre sériel vous référez-vous donc, pour m'en faire voir le reflet dans l'ordre existant ? Il n'y en a point. Le fait est le fait, rien de plus. Faut-il donc dire que la justice ne saurait régner dans la Société ? Il faut le dire si on ne trouve la Justice que dans un arrangement coïncidant avec une vue quelconque de l'esprit. Mais nous conclurons autrement. 12. En quoi consiste le règne de la justice Le règne de la Justice est impossible, conçu comme la coïncidence établie et continuellement maintenue de l'arrangement social avec une vue de l'esprit. Le règne de la Justice est possible dans la mesure où l'esprit de justice préside à toute décision impliquant un partage.
* Journal des Economistes et des Etudes Humaines, vol. VIII N°1, Mars 1998, pp.127-144. [1] Divi Justiniani Institutionum Liber Primus,.titre Ier : "Justitia est constans et perpetua voluntas jus suum cuique tribuendi." Divi Justiniani Institutionum Liber Primus,.titre Ier : "Justitia est constans et perpetua voluntas jus suum cuique tribuendi." Divi Justiniani Institutionum Liber Primus,.titre Ier : "Justitia est constans et perpetua voluntas jus suum cuique tribuendi." [2] Summa Teologica, Quaestio LVIII: De Justitia : "Justicia est habitus secundum quem aliquis constanti et perpetua voluntate jus suum unicuique tribuit." [3] Ethique à Nicomaque, livre V, 1134a. [4] Exode, 23, 4. [5] Exode, 20, 7. [6]Cité par May, Maximes du Droit Public français. Amsterdam I775, t. I. "Et ego, quantum sciero, et rationalibiliter potuero, Domine adjuvante, unumquemque vestrum secundum ordinem et personam honorabo et salvabo ; et honoratum ac salvatum absque ullo dolo, ac damnationam vel deceptione conservabo; et unicuique competentem legem et justitiam conservabo... ", etc. [7] Montaigne, Essais, Livre XI, chap. XVII, Ed. Hachette, 1951. [8] Pensées, art. VI : pensée 6. Ed. Havet, p. 73. [9] Idem, pensée 8. [10] Pensées, art III : pensée 8. [11] Ibidem. [12] Cf. la discussion par Bayle, in "Réponse aux questions d'un Provincial", Opera, t. III, pp. 408-409 et dans Gierke. Théories Politiques du Moyen Age. Ed. Jean de Pange, pp. 229-231. Cf. aussi l'ouvrage capital de Georges De Lagarde, La Naissance de l'Esprit Laïque au Moyen Age. 6 vol., passim. [13] "La justice en Dieu, dit M. Hobbes, n'est autre chose que le pouvoir qu'il a et qu'il exerce en distribuant des bénédictions et des afflictions. Cette définition me surprend : ce n'est pas le pouvoir de les distribuer mais la volonté de les distribuer raisonnablement, c'est-à dire la bonté guidée par la sagesse, qui fait la justice de Dieu. Mais, dit-il, la justice n'est pas en Dieu comme dans un homme qui n'est juste que par l'observation des lois faites par son supérieur. M. Hobbes se trompe encore en cela, aussi bien que M. Pufendorf qui l'a suivi. La justice ne dépend point des lois arbitraires des supérieurs, mais des règles éternelles de la sagesse et de la bonté, dans les hommes aussi bien qu'en Dieu. Leibniz, Essais de Théodicée : Réflexions sur l'ouvrage de M. Hobbes : De la Liberté, de la Nécessité et du Hasard. [14] Weldon-1953, p. 29. [15] On remarquera que si une minorité d'entraîneurs, en quête de moyens d'action, doit naturellement être hostile à l'émiettement trop poussé des ressources disponibles en moyens d'existence pour chacun, si elle doit chercher à reprendre une part de ces ressources pour en élever en quelque sorte le potentiel en les utilisant comme moyens d'action, cette minorité d'entraîneurs doit aussi, en raison de la même préoccupation, regarder avec le plus vif ressentiment l'emploi fait par une aristocratie possédante de gros grumeaux de ressources à elle réservés, moyens d'action tout préparés, et que cette aristocratie dégrade en moyens de jouissance. En fait l'histoire sociale présente deux processus quasi chimiques se déroulant côte à côte avec plus ou moins d'intensité : d'une part des entraîneurs, agents de catalyse, tendent à la synthèse de moyens d'existence dispersés en moyens d'action rassemblés, d'autre part des possédants jouisseurs, agents de décomposition, tendent à dégrader en moyens de jouissance des moyens d'action qui leur sont offerts tout rassemblés. Il est clair qu'aussi longtemps qu'une aristocratie fainéante réussit à accaparer une part importante des ressources sociales, il n'y a point place pour l'application d une autre part importante des ressources sociales au service de buts lointains par une élite de constructeurs: par conséquent, il n'y a pas d'intéret social plus évident que la rapide liquidation des grumeaux de ressources non appliquées à des fins d'action, qui sont en quelque sorte des provisions sociales gaspillées. On peut se représenter les choses de la façon suivante : les cellules riches qui n'usent pas de leur richesse pour être motrices sont attaquées par les cellules pauvres qui voudraient être motrices avec le concours de la masse des cellules pauvres non motrices : la rupture de leur enveloppe protectrice de leur droit ou privilège, cause une diffusion de leur matière dans tout le corps social : mais aussitôt les cellules pauvres qui veulent être motrices s'appliquent à aspirer cette matière diffuse pour remplir leurs programmes propres. [17] C'est une observation fréquemment faite que les différences de rémunération sont d'autant plus faciles à maintenir que le voisinage est moindre : et, par exemple, tandis qu'elles tendront à s'abolir au sein du pool, elles pourront être maintenues pour la personne qui, à l'exterieur, démarche pour obtenir les travaux de copie. [18] On sait que Vilfredo Pareto a attiré l'attention sur la constance du profil de répartition des revenus avant l'impôt, observation qui a été vivement et amplement discutée depuis lors. Notre raisonnement, fondé sur une simple hypothèse, tendrait à faire prévoir une certaine stabilité du profil des rémunérations du travail et de l'entreprise, exclus les revenus provenant des "rentes de rareté" tenant à l'inégale appropriation des ressources naturelles, laquelle doit être regardée comme un phénomène exogène au processus de production actuel. [19] Telle est l'intention de la fiscalité positive et négative de nos jours (c'est-à-dire prélèvements progressifs et allocations destinées à l'exhaussement des revenus les plus faibles). [20] Nous ne signalons ici que les effets d'aplanissement au sein de la Société, comme particulièrement marqués dans les sociétés démocratiques de notre temps. Il faut cependant mentionner que les arrangements sociaux peuvent au contraire introduire des inégalités ne résultant point naturellement du proressus de création des ressources : c'est ce qui arrive lorsque des élements sociaux s'attribuent ou se font attribuer des lots importants de ressources, soit en raison de leur pouvoir soit en considération de services qu'ils sont censés rendre mais ne rendent pas ou ne rendent plus effectivement. A ce phénomène s'applique proprement le terme d'"exploitation" indûment appliqué aux parts majeures que s'attribuent les entraîneurs des processus de création ou d'action socialement bénéfique. Ce phénomène a joué un grand rôle dans l'histoire sociale où les mégaliters qu'il a créées tendent à se perpétuer presqu'indéfiniment lorsque les situations privilégiées créées ont pris la force de droits réels sur les ressources naturelles. C'est ainsi que des attributions remontant au moyen-age ont présidé jusqu'à nos jours à la session des terrains sur lesquels s'étend la ville de Londres. Exemple qui évoque la possibilité d'effets semblables résultant de l'appropriation directe de ressources naturelles : ainsi pour les terrains de Manhatan. Ce sont ici des causes d'inégalités non structurelles et sur lesquels l'intervention de l'autorité n'est point illégitime. [21]Par exemple, c'est un manquement manifeste aux obligations de la justice commutative que de rembourser une dette en monnaie dépreciée rendant moins que les deux contractants n'avaient entendu. L'État qui autorise ce manquement et les citoyens qui en profitent, ne se montrent pas justes. |