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C'est en ces termes que Bertrand de Jouvenel constate le paradoxe politique moderne et introduit l'analyse philosophique "De la Justice" qu'il publia en 1954[2] dans la Nouvelle Revue de l'Economie Contemporaine. Une question sous-tend l'analyse de ce paradoxe : la justice sociale est-elle possible ? Pour y répondre, l'auteur se réfère à la définition de la justice que présente la pensée des philosophes classiques. Il s'y réfère non, comme ferait un moderne, pour mieux s'en affranchir mais, nous semble-t-il, pour réfléchir, en philosophe classique, au paradoxe politique moderne et répondre à la question qui le sous-tend, dans les termes suivants : "Le règne de la justice est impossible, conçu comme la coïncidence établie et continuellement maintenue de l'arrangement social avec une vue de l'esprit. Le règne de la Justice est possible dans la mesure où l'esprit de justice préside à toute décision impliquant un partage."[3] Bertrand de Jouvenel délivra
ainsi un message non exempt de connotations libérales. Du moins sa pensée
n'a pas été sans influencer celle d'un Friedrich Hayek[4]. 1) Le Point de vue des philosophes classiques Commençons donc par une présentation rapide de la conception que les philosophes classiques se sont formée de la justice et, en particulier, de la distinction, introduite par Aristote, de la justice corrective d'avec la justice distributive. Ceci nous permettra de mettre en évidence le risque que courent tous ceux qui n'ont pas compris que ces deux justices différent par leurs techniques, non par leur domaine, qui nient la portée distributive de la justice commutative en confondant la justice distributive avec la redistribution étatique. Pour les classiques[5],
la justice est la vertu par l'exercice de laquelle chacun règle son
appétit acquisitif. Elle est, en d'autres termes, la disposition acquise
par la répétition à respecter délibérément les droits des autres, biens
extérieurs, charges ou honneurs, lorsqu'on entre en relation avec eux.
La justice est précisément, selon l'Ethique
à Nicomaque d'Aristote que Bertrand de Jouvenel cite au côté des
Institutes de Justinien et de la Somme de saint Thomas d'Aquin, "une disposition d'après laquelle
l'homme juste se définit comme celui qui est apte à accomplir, par choix
délibéré, ce qui est juste, celui qui, dans une répartition à effectuer
soit entre lui-même et un autre, soit entre deux autres personnes, n'est
pas homme à s'attribuer à lui-même, dans le bien désiré, une part trop
forte et à son voisin une part trop faible... mais donne à chacun la
part proportionnellement égale qui lui revient, et qui agit de la même
façon quand la répartition se fait entre des tiers."[6] Aristote a distingué la justice distributive et la justice corrective qualifiée aussi par les classiques de commutative, selon que les droits des uns et des autres ont déjà, ou non, été déterminés. Aristote qualifie de "distributive" la justice qui règle le partage, entre les membres d'un groupe, des objets qui n'ont pas été appropriés au préalable. Le mode de détermination des droits, dans le cas de cette justice, consiste en une distribution "selon la proportion géométrique, puisque si la distribution s'effectue à partir de richesses communes, elle se fera suivant la même proportion qui a présidé aux apports respectifs des membres de la communauté"[7]. Aristote qualifie de "corrective" la justice qui consiste en la "rectitude dans les transactions privées"[8], celles qui concernent les objets déjà appropriés. Le mode de détermination des droits, dans le cas de cette justice, consiste en une distribution selon l'égalité arithmétique. Il s'agit en effet que la relation que l'on tisse respecte un "égal [qui est un] moyen entre le plus et le moins", non entre une perte et un gain pris en un sens relatif : "le gain et la perte sont respectivement plus et moins en des sens opposés, plus de bien et moins de mal étant un gain, et le contraire étant une perte"[9]. Les justices distributive et commutative diffèrent ainsi non par leur domaine - elles consistent l'une comme l'autre en le respect des droits d'autrui - mais par les techniques qui permettent aux hommes qui les pratiquent de déterminer les droits de chacun - la proportion ou l'égalité stricte. Partant, affirme P. Dognin, ces deux justices "se prêtent un mutuel secours. La distributive prépare le champ d'action de la commutative en appropriant des choses qui, d'entrée de jeu, sont communes et en y faisant des parts. La commutative se borne à exécuter les décisions de la distributive et à assurer le respect des parts dont elle lui transmet le dessin"[10]. Il est à craindre que ceux qui auraient mal compris que la distinction entre les justices commutative et distributive porte sur leurs techniques, mais non sur leur domaine, méconnaissent la portée distributive de la justice commutative et oublient que les exigences de la justice distributive sont exécutées par le respect de celles de la justice commutative : ils risquent d'exiger une redistribution, si ce n'est des patrimoines, du moins des revenus et, prenant l'Etat pour sujet de la justice distributive, risquent de confondre la justice distributive avec la redistribution étatique[11]. 2) L'Analyse de Friedrich Hayek Pour mieux dénoncer le caractère liberticide de la redistribution étatique, Friedrich Hayek a été conduit à analyser son motif, la distribution "selon les mérites" appelée "justice sociale". Appliquée à l'ordre du marché, l'expression "justice sociale" est dénuée de sens ; il est donc vain de croire qu'une quelconque justice sociale y soit possible. Pour rendre compte de la vigueur de cette conclusion, nous présenterons brièvement la typologie dressée par Hayek des ordres ouverts et des ordres construits, les deux façons de coordonner, selon lui, les actions individuelles. Puis nous rendrons compte des justices propres à chacun de ces deux types d'ordres.[12] Hayek s'interroge sur la coordination des actions individuelles car il a constaté que dans toute société civilisée la connaissance est dispersée entre les individus qui en font partie. Etant données les ressources propres à chacun et les circonstances où se trouve chaque homme, chacun possède une certaine connaissance des actions qui lui sont possibles ; plus exactement, chacun prévoit qu'il pourra mener telle ou telle action avec succès. Reste à comprendre ce qui assure l'exactitude de la prévision de ces faits et la coordination des actions individuelles. Hayek parle d'"ordre" et en distingue deux types, l'ordre artificiel ou construit et l'ordre spontané ou ouvert. L'ordre construit, telle une administration, est une société dont les règles ont été définies de façon consciente et délibérée par une volonté humaine. Les objectifs y sont poursuivis en commun, chacun ayant une tâche précise à remplir. Et les moyens disponibles pour atteindre ces objectifs sont impartis à chacun en fonction de sa tâche. Au contraire, aucun objectif particulier n'est assigné aux membres d'un ordre ouvert, tels les participants au marché. Chacun y poursuit ses propres fins à l'aide de ses propres moyens et n'attend de la société que les bénéfices qu'il peut retirer du commerce de ses semblables. La coordination des actions individuelles n'y peut pas être faite de façon consciente et délibérée par un pouvoir central : elle est le "résultat de l'action des hommes et non de leurs desseins"[13]. En d'autres termes, si les ordres construits incorporent les intentions de leurs fondateurs, les ordres ouverts se sont développés spontanément par l'expérience des générations successives. A chacun de ces deux ordres correspond un type de justice spécifique. Pour bien comprendre ce point il est nécessaire de préciser les caractéristiques de leurs règles de conduite respectives. Au contraire des ordres construits qui sont régis par une législation ad hoc énonçant des prescriptions particulières et concrètes, tel le droit public pour les administrations, la coordination des actions individuelles repose, dans les ordres ouverts, sur la régularité du comportement des hommes : ils rendent leur comportement prévisible en suivant des règles de conduite générales et abstraites, le corpus juridique dégagé par l'expérience de la pratique judiciaire, concrètement, les règles "que David Hume appela les trois lois fondamentales de la nature, celles de la stabilité de possession, de son transfert par consentement, et d'exécution des promesses"[14]. Dans un ordre ouvert, "la loi n'est donc pas un moyen tendu vers un but, c'est simplement une condition de la poursuite efficace de la plupart des objectifs... elle rend les gens qui s'y conforment plus efficaces dans la poursuite de leurs propres objectifs... [car] les règles assurent un ordre... en réalisant une certaine concordance entre les actions des personnes différentes"[15]. Ainsi, selon le contexte en question, l'ordre ouvert ou l'ordre construit, le mot "justice" prend un sens différent : dans un ordre construit, la justice est le principe selon lequel l'autorité centrale répartit aux agents les moyens d'action ou les revenus de l'action commune. Dans un ordre ouvert, la justice consiste en le respect par les individus de ses règles de conduite (que Hayek qualifie de juste pour les distinguer de celles des ordres construits). La "justice sociale" ressortit, selon Friedrich Hayek, à la première de ces deux justices ; le qualificatif "social" précise alors que "la société traite les individus selon ce qu'ils méritent"[16]. Friedrich Hayek conclut de cette distinction que l'expression "justice sociale" perd toute signification quand on l'applique à l'ordre du marché : "Dans un système [l'économie de marché] où chacun a toute licence d'utiliser ce qu'il sait pour ses propres objectifs, le concept de justice sociale est nécessairement vide et dénué de sens, parce qu'il ne remet à la décision de personne la fixation des revenus respectifs des différents individus... Dans une société libre où la position des divers individus et groupes ne découle pas du dessein de qui que ce soit - ni ne peut, dans le cadre d'une telle société, être modifiée selon un principe d'application générale - les différences de rétribution ne peuvent tout simplement pas être qualifiées raisonnablement de justes ou d'injustes."[17] Or, de fait, l'expression "justice sociale" est sans cesse appliquée à l'ordre du marché. Hayek est ainsi conduit à affirmer que cette application risque de laisser croire qu'une certaine "justice" dans la répartition du revenu est possible alors que ce n'est pas le cas : "La vérité est qu'aucun système de règles de juste conduite individuelle, et donc aucune libre activité des individus, ne pourraient produire des résultats satisfaisant à un quelconque principe de justice distributive... Nous ne faisons pas d'erreur en percevant que les effets des processus d'une société libre, sur le sort respectif des divers individus, ne se répartissent pas selon un principe discernable de justice. Où nous faisons fausse route, c'est en concluant de là que ces effets sont injustes et que quelqu'un doit en porter le blâme... Il y a, sans aucun doute, bien des sortes d'actions individuelles qui ont pour objet d'attribuer des rémunérations déterminées, et ces actions-là peuvent être dites justes ou injustes. Mais il n'y a aucun principe de juste conduite individuelle susceptible d'engendrer une configuration d'ensemble des lots individuels qui, comme telle, pourrait être qualifiée de juste ou d'injuste ; et il n'y a par conséquent aucune possibilité pour l'individu de savoir ce qu'il lui faudrait faire, pour garantir une juste rémunération à ses congénères."[18] 3) La Réponse de Bertrand de Jouvenel Quoique Hayek qualifie la justice sociale de "distributive" (il serait sans doute plus judicieux de la qualifier de redistributive), il nous semble qu'il est trompeur de dresser un parallèle entre, d'une part, les deux justices propres, l'une, aux ordres ouverts et, l'autre, aux ordres construits et, d'autre part, les justices commutatives et distributives telles qu'elles ont été définies par les philosophes classiques. Ces dernières se distinguent par leurs techniques mais non par leur domaine, au contraire des premières. Une claire perception de la fausseté de ce parallèle permet de juger, sans contresens, combien l'analyse de Hayek est proche de la pensée des philosophes classiques : la justice qui consiste, selon Hayek, dans le respect par les individus des règles de conduite de l'ordre ouvert au sein duquel ils agissent englobe les deux justices que les classiques ont distinguées. Partant, les classiques pourraient affirmer avec Hayek que la conception contemporaine de la justice sociale n'a rien à voir avec ce qu'ils entendent par justice[19]; partant aussi, l'insatisfaction qu'ils ressentiraient de ne pas trouver chez Hayek une analyse de la portée distributive de la justice commutative. L'analyse De la Justice que Bertrand de Jouvenel a développée mérite pour cela d'être rééditée : contenant une préfiguration de la théorie des ordres ouverts, elle devance la réponse que fit Hayek à la question de savoir si la justice sociale est possible ; et, attentive à la définition classique de la justice, elle rend compte de la portée distributive de la justice commutative. Suivons le fil de sa pensée. Aussitôt après avoir rappelé la définition classique de la justice, Bertrand de Jouvenel analyse le sens que ses contemporains donnent au mot "justice" : "La Justice dont on parle aujourd'hui n'est plus cette vertu de l'âme [que définissaient les classiques], c'est un état des choses. Le mot ne présente plus à l'esprit une certaine manière d'être des hommes mais une certaine configuration de la Société ; il ne s'applique plus à des attitudes personnelles, il vise des aménagements collectifs. Au lieu de penser que les rapports sociaux sont améliorés par la justice dans les hommes, on pense au contraire que l'instauration d'une justice dans les institutions est génératrice d'amélioration dans les hommes."[20] Ayant dressé ce constat, il cherche à savoir quels arrangements peuvent être dits justes et choisit d'utiliser pour cela la définition classique, précisément ce qu'elle énonce aux sujets des droits : un arrangement social est-il juste quand il respecte seulement les droits ? Le prestige de la conception conservatoire des droits le laisserait penser s'il n'était contrebalancé par la force des aspirations à l'instauration d'un ordre parfait. Loin de conclure en positiviste que la justice est la simple conformité à la règle posée, Bertrand de Jouvenel analyse alors le sentiment du juste et retrouve la définition aristotélicienne de la justice distributive (l'égalité de proportion) : "ce que les hommes trouvent juste c'est de conserver entre les hommes, quant à quelque chose qui est en question, les rapports que ces hommes ont entre eux quant à autre chose"[21]. Plusieurs rapports pouvant servir de référence à la proportion en le respect de laquelle consiste la justice, la question de la pertinence du rapport retenu se pose d'une façon d'autant plus sensible que les ressources à répartir sont les fruits d'efforts déterminés. Et Bertrand de Jouvenel de suggérer la règle d'expérience que toute ressource nouvelle soit attribuée à celui dont les efforts l'ont causée. Il peut alors développer une fable afin de mieux montrer que "l'idée d'ordonner la répartition totale est une chimère de présomption"[22]. Il peut aussi dresser un modèle de "la répartition des fruits au sein de l'équipe" et, préfigurant la théorie des ordres ouverts de Friedrich Hayek, relever que : "L'état d'égalité, photographié à un instant donné, est la résultante d'une foule de phénomènes, sur chacun desquels certaines actions peuvent sans doute être exercées, mais dont il est impossible ou insensé de vouloir annuler globalement tous les effets pour créer un état de répartition élu par l'esprit, solution transcendant le phénomène de la vie sociale."[23] Un tel constat ne veut pas dire que la justice distributive ne préside pas à la répartition de la totalité des ressources. S'il ne va pas jusqu'à dire que les exigences de la justice distributive sont exécutées par le respect de celles de la justice commutative, Bertrand de Jouvenel pense au contraire que chacun est amené à pratiquer la justice distributive : "Il est d'une pensée pauvre et paresseuse de se représenter la justice distributive comme le fait d'un suprême dispensateur. Elle est le devoir de chacun, ne se trouvant aucun être libre qui n'ait à prendre des décisions de partage entre autres, ne s'agit-il que de leur partager ses efforts et son temps (cas de la mère de famille). Comme chacun applique la justice commutative en s'appliquant à rendre l'équivalent de ce qu'il a reçu, chacun applique la justice distributive en opérant le partage avec le souci de sa responsabilité et en comparant les copartageants sous le rapport pertinent à l'occasion."[24] Bertrand de Jouvenel n'a plus qu'à formuler la réponse qu'il apporte à la question qui sous-tendait toute son analyse : la justice sociale est-elle possible ? Cette réponse préfigure celle que Friedrich Hayek, muni de sa théorie des ordres ouverts, formula à son tour et la dépasse, en ce que, instruit des classiques, il ne méconnaît pas la portée distributive de la justice commutative : "Aucune proposition n'est aussi propre à scandaliser nos contemporains que celle-ci : il est impossible d'établir un ordre social juste. Pourtant elle découle de la notion même de la justice que nous avons péniblement élucidée. Faire justice est appliquer dans une répartition l'ordre sériel pertinent. Or il est impossible à l'esprit humain d'établir un ordre sériel pertinent à toutes ressources et à tous égards. Les hommes ont des besoins à satisfaire, des mérites à récompenser, des possibilités à actualiser : en les considérant sous ces trois aspects seulement et à supposer qu'on pût les affecter à ces trois égards d'indices exacts, ce qui n'est pas, on ne saurait encore pas comment pondérer entre eux les trois jeux d'indices adoptés. Le dessein se heurte à une impossibilité radicale. Faut-il donc dire que la
justice ne saurait régner dans la Société ? Il faut le dire si
on ne trouve la Justice que dans un arrangement coïncidant avec une
vue quelconque de l'esprit. Mais nous conclurons autrement... Le règne
de la justice est impossible, conçu comme la coïncidence établie et
continuellement maintenue de l'arrangement social avec une vue de l'esprit.
Le règne de la Justice est possible dans la mesure où l'esprit de justice
préside à toute décision impliquant un partage."[25] Aristote (1990) Ethique à Nicomaque, trad. franç. par J. Tricot, Paris : J. Vrin, 7ème tirage. Broglie, G. de (1972), "Justice sociale et Bien commun", Doctor Communis, n° 4, pp. 1-36. Calvez, J.-Y. & Perrin, J. (1959/1961) Eglise et Société économique, l'Enseignement social des Papes de Léon XIII à Pie XII, Paris : Aubier, Coll. théologie, 1° éd. 1959, 2° éd. revue et augmentée 1961. Calvez, J.-Y. & Perrin, J. (1963) Eglise et Société économique, l'Enseignement social de Jean XXIII, Paris : Aubier, Coll. théologie, 1963. Dognin, P. (1955) "La Justice distributive", Revue des Sciences philosophiques et théologiques, tome XXXIX, n° 1, janvier, pp. 18-37. Dognin, P. (1961) "La Notion thomiste de Justice face aux Exigences modernes", Revue des Sciences philosophiques et théologiques, tome XXXXV, n° 4, octobre, pp. 601-640. Hayek, F.A (1948/1992), "The Tragedy of Organized Humanity",
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* Que MM. Raoul Audouin et Norbert Col agréent l'expression de nos remerciements pour l'aide qu'ils nous ont apportée dans la rédaction de cette présentation, ainsi que Le Professeur Jean-Yves Naudet, d'avoir été à l'origine de notre collaboration. °ATER, Gestion-Sorbonne, UFR 06 Université de Paris I Panthéon-Sorbonne °° Professeur, Faculté d'Economie de l'Université de Porto [1] Jouvenel-1955, cit. p. 183. [2] Jouvenel-1954, article repris
dans B. de Jouvenel (Jouvenel-1955), à la deuxième partie, "Du
Bien politique", au chapitre IV, "De la Justice", pp. 183-212,
et développant des remarques que l'auteur avait déjà eu l'occasion
de publier [cf. Jouvenel-1952 et sa longue réponse aux objections
d'un lecteur, Jouvenel-1952]. Bertrand de Jouvenel s'opposait à la réimpression de The Ethics of Redistribution, si l'on en croît un passage d'une lettre datée du 18 septembre 1981 citée par John Gray dans son introduction à sa réédition, parce que, ayant médité ce sujet depuis lors, il avait à en dire bien plus que ce qu'il en avait dit (cf. Jouvenel-1952/1989, p. xviii). Sans doute désirait-t-il compléter The Ethics of Redistribution à l'aide de son article "De la Justice". Nous ne formulons là qu'une hypothèse car il n'a donné sur ce point aucune indication, ni dans ses mémoires qui s'arrêtent en 1945 (cf. Jouvenel-1979) ni dans son reccueil posthume d'extraits et d'inédits (cf. Jouvenel-1993). [3] Ibid., cit. p. 212. [4] Hayek a lu au moins trois livres de Bertrand de Jouvenel, et nous ne prétendons pas là être exhaustif, a) Du Pouvoir de la traduction anglaise duquel il a fait une recension (cf. Hayek-1948/1992), b) The Ethics of Redistribution qu'il mentionne comme "très important" dans Law, Legislation and Liberty (cf. Hayek-1976/1982, n. 8 p. 205) et c) De la Souveraineté de la traduction anglaise duquel il cite différents passages dans Law, Legislation and Liberty (cf. Hayek-1976/1982, n. 8 p. 205, n. 38 p. 217, et Hayek-1979/1983, n. 41 p. 231), notamment la conclusion du chapitre sur "La Justice" qu'il qualifie de "très important" cf. Hayek-1976/1982, n. 8 p. 205. [5] Pour une mise en évidence de l'existence d'une définition de la justice commune aux "classiques" (Aristote, les romains et saint Thomas d'Aquin) cf. Villey-1961. [6] Aristote-1990, cit. 1134-a 1 et sq. [7] Ibid., cit. 1131-b 30 et sq. [8] Ibid., cit. 1131-a 1. [9] Ibid., cit. 1132-a 15-20. Précisons encore, si besoin est que si la relation, tel un vol, est involontaire pour l'une des parties, "le juste correctif... consiste à posséder après, une quantité égale à ce qu'elle était auparavant" (Ibid., cit. 1132-b 18). Et que si la relation est volontaire pour les deux parties, tels "une vente, un achat, un prêt de consommation, une caution, un prêt à usage, un dépôt, une location" (Ibid., cit. 1131-a 4), le "juste correctif" consiste en ce que les contractants "reçoivent exactement ce qu'ils ont donné : ils disent qu'ils ont ce qui leur revient en propre et qu'il n'y a ni perte ni gain" (Ibid., cit. 1132-b 17). [10] Dognin-1955, cit. p. 20. [11] Une telle attitude est
renforcée par l'interprétation traditionnelle d'un passage ambigu
de la Somme Théologique de saint Thomas d'Aquin
(IIa IIae Q. 61 art. 1), affirmant que le sujet de la justice distributive
est bien l'Etat. Pour une remise en cause de l'hypothèque étatiste
dont la tradition aurait indûment chargé la justice distributive,
cf. Dognin-1961. C'est en faisant une litote que nous évoquons l'existence éventuelle de personnes faisant cette confusion. Comme le relève Friedrich Hayek, la formule "justice sociale" "semble en particulier avoir été embrassée par une grande partie du clergé de toutes les Eglises chrétiennes qui, tout en perdant la foi dans une révélation surnaturelle, semblent avoir cherché refuge et consolation dans la nouvelle religion 'sociale', remplaçant la promesse de la justice céleste par une autre temporelle" (Hayek-1976/1982, cit. p. 79). Et Hayek d'épingler les encycliques Quadragesimo Anno (1931) et Divini Redemptoris (1937) du Pape Pie XI pour avoir "inclus le but de justice sociale dans la doctrine officielle" (Ibid., cit. p. 79) avant de relever que "le terme justice sociale (ou plutôt son équivalent italien) semble avoir été pour la première fois employé dans son sens moderne par [le théologien néoscolastique] Luigi Taparelli d'Azeglio" (Ibid., n. 8 p. 204). En sens contraire M. Novak affirme que la critique de Hayek "est dirigée contre les invocations de justice sociale socialistes et profanes, et non pas contre la théorie classique venue de Thomas d'Aquin [par Taparelli d'Azeglio], jusqu'aux solidaristes catholiques allemands en passant par Pie XI" (Novak-1989/1991, cit. p. 155). (Pour une histoire de l'usage du mot "justice sociale" par la théologie morale catholique, cf. Calvez/Perrin-1959/1961, chap. VI "La Justice", pp. 178-211 et pp. 543-567 , et Calvez/Perrin-1963), pp. 117-123.) Il n'empêche que la théologie morale catholique a pu être influencée par des doctrines "profanes" ; en témoigne le besoin ressenti par certains théologiens, au même moment où Hayek rédige ces lignes, de mettre en évidence ces influences, pour mieux les comprendre (cf. Vallin-1960) ou les combattre (cf. Broglie-1972). [12] Pour une analyse de la conception de la justice, que Hayek s'est forgée, cf. Moreira-1996. [13] Titre d'un article fondateur de sa théorie des ordres ouverts, cf. Hayek-1966. [14] Hayek-1976/1982, cit. p. 48. [15] Hayek-1973/1980, cit. p. 135. [16] Hayek-1976/1982, cit. p. 77. [17] Ibid., cit. pp. 83-
84. [18] Ibid., cit. p. 84. [19] Hayek précise même que, la justice sociale étant "devenue une manière malhonnête d'insinuer que tout le monde doit ratifier une exigence de quelques groupes d'intérêts, sans que l'on ait à en donner une bonne raison", elle "s'adresse [le plus souvent] à des sentiments beaucoup plus sordides : l'animosité envers des gens plus aisés que soi, ou la banale envie" (Hayek-1976/1982, cit. pp. 116 et 118). Est-il besoin de rappeler que, l'envie s'assimilant à un vol en pensée, elle est, selon les philosophes classiques, l'un des vices opposés à la vertu de justice ? [20] Jouvenel-1955, cit. p. 184. [21] Ibid., cit. p. 195. [22] Ibid., cit. p. 206. [23] Ibid., cit. p. 210. [24] Ibid., cit. p. 211. [25] Ibid., cit. p. 212. |