L’Etat de nature*
Robert Nozick


Selon l'état de nature décrit par Locke, les individus se trouvent dans un « état où ils sont parfaitement libres d'ordonner leurs actions, de disposer de leurs biens et de leurs personnes comme ils l'entendent, dans les limites du droit naturel, sans demander l'autorisation d'aucun autre homme ni dépendre de sa volonté »[1] (sect. 4).. Les limites du droit naturel stipulent que « nul ne doit léser autrui dans sa vie, sa santé, sa liberté, ni ses biens » (sect. 6). Quelques personnes transgressent ces limites, « enfreignent les droits d'autrui... s'agressent les unes les autres », aussi, par réaction, les gens peuvent-ils se défendre ou défendre les autres contre de tels empiétements sur leurs droits (chap. 3). La parie lésée et ses agents ont le droit de « récupérer sur le délinquant de quoi réparer  de manière acceptable le préjudice subi (sect. 10). « Chacun est habilité à punir ceux qui enfreignent... le droit de la nature... de peines suffisantes pour prévenir les infractions » (sect. 7); chaque personne a « uniquement le pouvoir d'...infliger [au criminel] autant que le sang-froid, la raison et la conscience l'exigent, un mal proportionnel à l'infraction, c'est-à-dire suffisant pour assurer la réparation et la prévention » (sect. 8).
Tels sont les inconvénients de l'état de nature pour lesquels, dit Locke « je concède aisément que le gouvernement civil est le vrai remède » (sect. 13) . Pour comprendre avec précision de quels remèdes de gouvernement civil il s'agit, nous devons faire plus que répéter la liste des inconvénients de l'état de nature tels que les présente Locke. Nous devons également considérer quels arrangements pourraient être faits à l'intérieur de l'état de nature pour faire face à ces inconvénients - les éviter, rendre leur apparition moins plausible, ou les rendre moins importants quand ils apparaissent. Ce n'est qu'après que toutes les ressources de l'état de nature seront mises en jeu, à savoir tous ces arrangements et ces accords volontaires auxquels des personnes pourraient parvenir en restant dans la limite de leurs droits, et seulement après que les effets de ces derniers seront estimés, que nous serons en position de voir l'importance de ces inconvénients auxquels il appartient à l'Etat de remédier, et d'estimer si le remède est pire que le mal[2].
Dans un état de nature, le droit naturel compris peut ne pas pourvoir à toutes les circonstances de façon adéquate (voir les sections 158 et 160 dans lesquelles Locke fait cette remarque à propos des systèmes de législation, mais opposer la section 124), et des hommes qui jugent leur propre cause se donneront toujours le bénéfice du doute, et supposeront qu'ils sont dans leur droit. Ils surestimeront le mal ou les dommages soufferts et leurs passions les mèneront à tenter de punir les autres plus qu'en proportion de leur faute et à exiger d'excessives compensations (sect. 13,  124, 125). Ainsi l'exécution privée et personnelle de ses propres droits (y compris les droits qui sont violés lors d'une punition excessive) mène-t-elle à des querelles, à une série sans fin d'actes de représailles et d'exactions de compensation. Et il n'existe pas de moyen sûr de régler un tel conflit, d'y mettre un terme et de faire savoir aux deux parties qu'il est terminé. Même si l'une des parties dit qu'elle arrêtera ses actes de représailles, l'autre ne peut se sentir tranquille que si elle sait que la première ne se sent plus habilitée à recevoir une récompense ou à exiger un tribut, et donc habilitée à essayer dès qu'une occasion prometteuse se présente. Toute méthode qu'un individu seul pourrait utiliser afin de vider une querelle à son avantage n'offrirait qu'une assurance insuffisante à l'autre partie; des accords tacites pour cesser le combat resteraient également instables[3]. De tels sentiments d'avoir été injustement traités peuvent naître chez les deux parties même si le droit apparaît parfaitement clair et si les deux s'accordent sur les aspects de la conduite de chaque personne. Il y aura d'autant plus de risques de représailles que les faits ou les droits resteront obscurs jusqu'à un certain point. Aussi, dans un état de nature, une personne peut manquer du pouvoir de faire respecter ses droits; elle peut être dans l'incapacité de punir ou d'exiger une compensation d'un ennemi plus fort qui les a violés (sect. 12 3, 126).

Associations protectrices

Comment peuton traiter ces problèmes à l'intérieur d'un état de nature ? Commençons par le dernier. Dans un état de nature,  un individu peut faire respecter ses droits lui-même, se défendre, exiger des compensations et châtier (ou du moins essayer de faire de son mieux pour atteindre ce but). D'autres peuvent se joindre à lui pour le défendre, à son appel[4]. Ils peuvent se joindre à lui pour repousser un attaquant ou poursuivre un agresseur, soit parce qu'ils ont l'esprit civique, ou parce que ce sont ses amis, soit encore parce qu'il les a aidés dans le passé, ou parce qu'ils souhaitent qu'il les aide à l'avenir, ou enfin en échange de quelque chose. Des groupes d'individus peuvent former des associations de protection mutuelle : tous répondront à l'appel de n'importe quel des membres pour sa défense ou le respect de ses droits. L'union fait la force. Deux inconvénients accompagnent de telles associations de simple protection mutuelle :  1)chacun est toujours susceptible d'être appelé à servir dans des fonctions protectrices (et comment décidera-t-on de celui qui devra répondre à l'appel pour ces fonctions protectrices qui n'exigent pas les services de tous les membres ?); et 2) n'importe quel membre de l'association peut en appeler à ses associés en disant que ses droits sont ou ont été violés. Les associations protectrices ne voudront pas être aux ordres de leurs membres acariâtres ou paranoïaques, sans compter ceux de leurs membres qui pourraient tenter, sous couvert d'autodéfense, d'utiliser l'association pour violer les droits des autres. Des difficultés apparaîtront également si deux membres de la même association entrent en conflit, chacun invitant ses compagnons à venir à son aide.
Une association de protection mutuelle pourrait tenter de traiter les conflits entre ses membres par une politique de non-intervention. Mais cette politique sèmerait la discorde à l'intérieur de l'association et pourrait mener à la formation de sous-groupes qui pourraient rivaliser et provoquer ainsi l'éclatement de l'association. Cette politique encouragerait aussi des agresseurs potentiels à rejoindre autant d'associations de protection mutuelle que possible afin de bénéficier de l'immunité face aux actions de représailles ou de défense, compromettant gravement l'adéquation de la procédure initiale de sélection des membres de l'association. Ainsi des associations protectrices (presque toutes celles qui survivront et auxquelles les gens adhéreront) ne suivront-elles pas une politique de non-intervention; elles utiliseront quelque procédure leur permettant de décider de la façon d'agir lorsque certains membres prétendent que d'autres membres ont violé leurs droits. On peut imaginer de nombreuses procédures arbitraires (par exemple, agir en soutenant le membre qui s'est plaint le premier); cependant, la plupart des gens voudront adhérer à des associations qui obéissent à quelque procédure afin de découvrir lequel des requérants est dans son droit. Lorsqu'un membre de l'association est en conflit avec des individus extérieurs, l'association voudra, d'une certaine façon, également déterminer qui a raison, ne serait-ce que pour éviter un engagement constant et coûteux dans les querelles de chaque membre, qu'elles soient justes ou injustes. L'inconvénient d'une situation où tout le monde est de garde, quels que soient son activité du moment, son inclination ou son avantage comparatif, peut être résolu à la façon habituelle par la division du travail et de l'échange. Certains seront embauchés pour accomplir les fonctions protectrices, et des entrepreneurs se chargeront de vendre des services de protection. On offrirait différents types de polices de protection, à des prix différents, à ceux qui peuvent désirer une protection plus étendue ou plus élaborée[5].
Un individu pourrait passer des accords ou des engagements plus spéciaux à défaut de confier à une agence de protection privée toutes les fonctions d'enquête, d'appréhension, de détermination judiciaire de la culpabilité, de châtiment et de l'exigence d'une compensation. Conscient des dangers d'être juge dans sa propre affaire, il pourrait confier le soin de décider si on lui a porté tort ou non, et dans quelle mesure, à quelque autre partie neutre ou moins impliquée. Pour que la décision de justice rendue ait un effet social, la partie juge doit être généralement respectée et reconnue comme neutre et probe. Dans une querelle, les deux parties peuvent ainsi essayer de se protéger contre l'apparence de partialité, et les deux pourraient même s'accorder sur le choix de la même personne comme juge de leur différend, et s'engager à se soumettre à sa décision. (Ou il pourrait y avoir une procédure spéciale grâce à laquelle l'une des parties mécontentes de la décision pourrait faire appel.) Cependant, pour des raisons évidentes, il y aura de fortes tendances pour que les fonctions mentionnées ci-dessus soient rassemblées dans les mains d'un même agent ou d'une même organisation.
A l'heure actuelle, les gens portent quelquefois leurs querelles ailleurs que devant le système judiciaire de l'Etat, devant d'autres juges ou cours de leur choix, par exemple devant des tribunaux religieux[6]. Si toutes les parties impliquées dans une querelle trouvent si répugnantes certaines activités de l'Etat ou de son système légal qu'ils ne veulent rien avoir de commun avec eux, elles peuvent s'entendre sur des formes d'arbitrage ou de jugement en dehors de l'appareil de l'Etat. Les gens ont tendance à oublier les possibilités d'agir indépendamment de l'Etat. (De la même façon, les personnes qui désirent être dirigées de manière paternaliste oublient la possibilité de s'engager, par contrat à respecter des limites particulières dans leur propre comportement ou de nommer un conseil de surveillance paternaliste donnée pour prendre soin d'elles. Au lieu de cela, elles avalent le même modèle de restrictions que peut adopter une législature. Existe-t-il vraiment quelqu'un qui, recherchant un groupe de personnes sages et sensibles pour le diriger dans son bien, choisirait ce groupe de gens formé par les membres des deux chambres du Congrès ?) On pourrait certainement imaginer des formes d'arrêts judiciaires différents de l'ensemble présenté par l'Etat. Et ce ne sont pas les coûts de leur développement et de leur choix qui expliquent l'usage populaire de la forme étatique, car il serait facile de disposer d'un large nombre de formules toutes prêtes parmi lesquelles les parties pourraient choisir. Ce qui conduit probablement les gens à utiliser le système judiciaire de l'Etat, c'est la question de l'exécution de la décision. Seul l'Etat peut faire respecter un jugement contre la volonté de l'une des parties. Car l'Etat ne permet à personne d'autre d'imposer le jugement d'un autre système. Aussi, dans toute dispute dans laquelle les deux parties ne peuvent s'accorder sur une méthode de règlement, ou dans toute dispute dans laquelle l'une des parties ne fait pas confiance à l'autre pour se soumettre à la décision (si l'autre s'engage à perdre quelque chose d'une immense valeur, et s'il ne se soumet pas à la décision, quelle agence fera respecter cet engagement-là ?), les parties qui désirent que leurs prétentions prennent effet n'auront d'autre recours permis par le système légal de l'Etat que d'utiliser précisément ce système légal même. Cette situation peut confronter ces personnes très opposées à un système étatique donné à des choix particulièrement poignants et douloureux. (Si le système légal de l'Etat fait respecter les résultats de certaines procédures d'arbitrage, les gens peuvent trouver un accord - à supposer qu'ils respectent cet accord - sans le moindre contact direct véritable avec ce qu'ils considèrent comme les serviteurs ou les institutions de l'Etat.. Mais ceci est également vrai s'ils signent un contrat que seul l'Etat peut les obliger à respecter.)
Les organisations protectrices exigeront-elles que leurs clients renoncent à exercer leur droit de représailles privé si des individus non clients de l'organisation leur ont causé du tort ? De telles représailles peuvent bien conduire à des contre-représailles de la part d'une autre organisation ou d'un autre individu, et une organisation protectrice ne désirerait pas, à ce stade tardif, être embarquée dans une affaire louche en ayant à défendre son client contre cette mesure de contre-représailles. Des organisations protectrices refuseraient de protéger contre les contre-représailles à moins qu'on ne leur ait donné au préalable la permission d'exercer des représailles. (Néanmoins, ne pourraient-elles pas tout simplement faire payer beaucoup plus, compte tenu de la police de protection très large qui fournit une telle garantie ?) Les organisations protectrices n'ont même pas besoin d'exiger que, dans la mesure où il y a accord avec l'organisation, un client renonce, par contrat, à ses droits d'une administration privée de la justice contre ses autres clients. Il suffit à l'organisation de refuser à un client C, qui, à titre privé, fait respecter ses droits contre d'autres clients, toute protection contre les contre-représailles qu'il peut subir de la part des autres clients. Ceci s'apparente à ce qui arrive si C agit contre un individu qui n'est pas client. Le fait - nouveau - que C agisse sur un client de l'organisation signifie que l'organisation agira envers C comme elle le ferait envers n'importe quel individu non client qui, en privé, ferait respecter ses droits envers n'importe lequel de ses clients (voir chap. 5 ). Ceci réduit à des niveaux infimes l'application privée des droits à l'intérieur de l'organisation.

L'association protectrice dominante

Initialement, plusieurs associations ou compagnies protectrices différentes offriront leurs services dans la même aire géographique. Qu'arrivera-t-il lorsqu'il y aura conflit entre des clients de différentes organisations? Les choses sont relativement simples si les organisations parviennent à s'entendre sur la nature de l'affaire (quoique chacune puisse prétendre requérir sa notion). Mais qu'arrive-t-il si elles arrêtent des décisions différentes à la valeur du dossier et q'une organisation tente de protéger son client tandis que l'autre essaie de le châtier ou de lui faire payer une compensation ? Seules trois possibilités méritent qu'on s'y arrête :

1) Dans de telles situations, les forces des deux organisations se livrent bataille. L'une des deux organisations gagne toujours de telles batailles. Comme les clients de l'organisation perdante sont mal protégés dans les conflits avec les clients de l'organisation gagnante, ils abandonnent leur organisation propre pour faire affaire avec la gagnante[7].

2) L'une des organisations possède un pouvoir centré dans une aire géographique donnée, l'autre dans une autre. Chacune gagne les batailles livrées à proximité de son centre de puissance, moyennant un certain gradient[8]. Les gens qui font affaire avec une organisation mais qui vivent sous l'autorité de l'autre peuvent soit se rapprocher du quartier général de leur propre organisation, soit s'affilier à l'autre organisation protectrice (la frontière est à peu près aussi conflictuelle que celle existant entre les Etats).

Dans aucun de ces deux cas, il ne reste beaucoup d'interférence géographique. Une seule organisation protectrice opère dans une aire géographique donnée.

3)Les deux organisations se combattent souvent et à force égale. Elles perdent et gagnent alternativement, et leurs membres, mélangés, traitent et se disputent fréquemment les uns avec les autres. Ou peut-être, sans combattre, ou après quelques escarmouches seulement, les organisations réalisent-elles que de telles luttes surviendront continuellement en l'absence de mesures préventives. De toute façon, pour éviter des luttes fréquentes, coûteuses et vaines, les deux organisations, peut-être par l'intermédiaire de leurs chefs, acceptent de résoudre pacifiquement les affaires sur lesquelles elles avaient porté des jugements différents. Elles conviennent de désigner un troisième arbitre aux décisions duquel elles se soumettront, au cas où leur jugement respectif différerait. (Ou bien elles pourraient établir des règles décidant quelle organisation aurait pouvoir de juridiction dans telles ou telles circonstances[9].) Ainsi émerge un système de cours d'appel et de règles acceptées concernant la juridiction des conflits de droit. Malgré l'existence de différentes organisations, il existe un système judiciaire fédéral unifié dont les organisations sont les composants.

Dans chacun de ces cas, presque toutes les personnes d'une aire géographique donnée sont soumises à un système commun qui juge de leurs revendications contradictoires et fait respecter leurs droits. Avec l'anarchie, sous la sollicitation de groupements spontanés, d'associations de protection mutuelle, de la division du travail, des pressions du marché, des économies d'échelle et de l'égocentrisme rationnel, émerge quelque chose qui ressemble de très près à un Etat minimal ou à un groupe d'Etats minimaux distincts géographiquement. Pourquoi ce marché est-il différent de tous les autres marchés ? Pourquoi un monopole virtuel émergerait-il dans ce marché sans l'intervention du gouvernement qui, ailleurs, le crée et le maintient[10] ? La valeur du produit acheté, la protection contre les autres, est relative : elle dépend de la force des autres. Pourtant, à la différence d'autres marchandises, qui sont comparativement évaluées, des services concurrents de protection maximale ne peuvent coexister; la nature du service mène les différentes organisations non seulement à se concurrencer en vue d'obtenir la faveur du client, mais, aussi, les mène à entrer en violent conflit les unes avec les autres. Aussi, comme la valeur du produit moins que maximal décline de façon disproportionnée avec le nombre qui achète le produit maximal, les clients ne choisiront pas régulièrement le bien de valeur moindre, et les sociétés en concurrence sont prises dans une spirale descendante. D'où les trois possibilités énumérées plus haut.
Notre anecdote suppose que chacune des organisations tente de bonne foi d'agir à l'intérieur des limites de la loi de nature telle que l'a définie Locke[11]. Mais une « association protectrice » pourrait s'en prendre à d'autres personnes. Au regard de la loi de nature de Locke, ce serait une organisation hors la loi. Quels véritables contrepoids aurait-elle en son pouvoir ? (Quels sont les véritables contrepoids dont dispose un Etat ?) D'autres organisations pourraient s'unir pour agir contre elle. Les gens pourraient refuser de traiter avec des clients de l'organisation hors la loi, les boycottant pour réduire les éventuelles interventions de l'organisation dans ses propres affaires. Ceci pourrait rendre plus difficile la possibilité pour l'organisation hors la loi de se faire des clients; mais ce boycott ne semblerait être un outil efficace que grâce à des suppositions très optimistes sur ce qui ne peut être gardé secret, et sur les coûts que subirait un individu en cas de boycott partiel si on les compare aux bénéfices d'une couverture plus large offerte par une organisation « hors la loi ». Si l'organisation « hors la loi » joue tout simplement le rôle d'agresseur délibéré, pillant, brigandant, extorquant sans aucun recours possible de justice, elle aura plus à se défendre que les Etats. Car les prétentions de l'Etat à la légitimité conduisent les citoyens à croire qu'ils ont le devoir d'obéir à ses édits, de payer leurs impôts, de se battre pour leurs luttes, etc.; aussi quelques personnes y coopèrent-elles volontairement. Une organisation délibérément agressive ne pourrait dépendre d'une telle coopération volontaire et ne la recevrait pas, dans la mesure où les personnes se considéreraient simplement comme ses victimes plutôt que comme ses citoyens[12].

Les explications de la main invisible

Dans quelle mesure, si elle peut vraiment l'être, une association protectrice dominante est-elle différente de l'Etat ? Locke avait-il tort d'imaginer un ensemble nécessaire pour établir une société civile ? Comme il a eu tort lorsqu'il pensait (sect. 46, 47, 50) qu'une « convention » ou un « consentement mutuel » était nécessaire pour établir « l'invention de l'argent ». A l'intérieur du système de troc, il y a un grand inconvénient et cela coûte cher de rechercher quelqu'un qui ait ce que vous désirez et désire ce que vous avez, même sur un marché, endroit qui, ne l'oublions pas, ne devient pas nécessairement un marché du fait que tout le monde est expressément d'accord pour y faire des affaires. Les gens échangeront leurs marchandises contre quelque chose qu'ils savent être généralement plus demandé que ce qu'ils ont. Car il y aura plus de chances qu'ils puissent échanger ce produit pour ce qu'ils désirent. Pour les mêmes raisons, d'autres seront plus désireux de prendre en échange cette chose plus généralement désirée. Ainsi les gens se rencontreront-ils lors d'échanges de produits plus marchandables, désireux qu'ils seront d'échanger leurs produits contre ces marchandises; plus ils sont désireux, plus ils connaissent d'autres personnes également désireuses d'en faire autant, par un processus de renforcement mutuel. (Ce processus sera renforcé et hâté par des intermédiaires cherchant à tirer profit en facilitant des échanges, intermédiaires qui, eux-mêmes, trouveront souvent plus expédient d'offrir des marchandises plus vendables en échange.) Pour des raisons évidentes, les produits vers lesquels ils se dirigent, par le canal de décisions individuelles, auront des propriétés spécifiques : une valeur indépendante initiale (ou alors ces produits ne commenceraient pas par être plus vendables), ils sont matériellement solides, durables, non périssables, divisibles, portables, etc. Aucun accord expressément énoncé, aucun contrat social fixant un moyen d'échange n'est nécessaire[13].
Les explications de cette sorte ne sont pas dépourvues d'une certaine séduction. Elles montrent comment un modèle, ou plan général, qu'on aurait pu penser nécessairement produit par un individu ou un groupe d'individus essayant d'atteindre le modèle, a été au contraire produit et perpétué par un processus qui n'avait d'aucune façon le modèle général ou le plan « à l'esprit ». Suivant Adam Smith, nous appellerons de telles explications les explications de la main invisible (« Chaque individu ne poursuit que son propre bénéfice, et il est en ceci, comme en bien d'autres cas, conduit par une main invisible en vue d'atteindre un but ultime qui n'était d'aucune façon dans ses intentions. ») La qualité spécialement satisfaisante des explications de la main invisible (qualité que ce livre, je l'espère, possède dans son explication de l'Etat) peut partiellement s'expliquer par sa relation avec la notion d'explication fondamentale ébauchée dans le chapitre I. Des explications fondamentales d'un monde sont des explications de ce monde en des termes différents; elles ne font pas intervenir la moindre notion du monde en question. Ce n'est que par le canal de telles explications que nous pouvons expliquer, et donc comprendre tout ce qui touche à un monde; moins nos explications utilisent des notions constitutives de ce qui doit être expliqué, mieux (ceteris paribus) nous comprenons. Considérons maintenant des modèles compliqués qu'on aurait pu penser ne pouvoir apparaître que grâce à un plan intelligent, et seulement au prix d'un effort pour réaliser ce modèle. On pourrait essayer tout de suite d'expliquer de tels modèles en termes de désirs, de vouloirs, de croyances et ainsi de suite, des individus, oeuvrant à la réalisation du modèle. Mais à l'intérieur de telles explications apparaîtront les descriptions du modèle, du moins entre guillemets, comme objets de croyance et de désir. L'explication elle-même dira que quelques individus désirent provoquer quelque chose avec les caractéristiques du modèle (une partie de celles-ci), que d'autres croient que la seule façon (ou la meilleure, ou la...) de provoquer l'accomplissement des caractéristiques du modèle est de... et ainsi de suite. Les explications de la main invisible réduisent au minimum l'utilisation de notions constitutives des phénomènes à expliquer; au contraire des explications immédiates, elles n'expliquent pas de modèles compliqués en incluant les notions de modèle dans leur plein épanouissement comme objets de désirs ou de croyance des gens. Les explications par la main invisible permettent ainsi une plus grande compréhension que les explications qui voient dans les phénomènes en question le fruit d'un dessein, l'objet même des intentions des individus. Il n'est donc pas étonnant qu'elles soient plus satisfaisantes.
Une explication par la main invisible explique ce qui semble être le produit du dessein intentionnel de quelqu'un, comme quelque chose qui n'est pas provoqué par les intentions de qui que ce soit. Nous pourrions désigner la sorte d'explication opposée sous le nom d' « explication de la main cachée ». Une explication par la main cachée explique ce qui semble n'être qu'une série décousue de faits, qui (à coup sûr) n'est pas le fait d'un dessein délibéré, comme le produit d'un dessein délibéré (ou de desseins) d'un individu ou d'un groupe. Quelques personnes trouvent également de telles explications satisfaisantes, comme le prouve la popularité des théories de la conspiration.
Quelqu'un pourrait apprécier tellement chaque type d'explication - main invisible ou main cachée - qu'il pourrait s'atteler à la tâche digne de Sisyphe qui consisterait à expliquer chaque série de faits en apparence non planifiés ou de pure coïncidence comme le produit d'un dessein intentionnel, et chaque produit d'un dessein présumé, comme une série de faits non planifiée! Ce serait très amusant de continuer cette itération pendant un certain temps, fût-ce même à travers un seul cycle complet.
Puisque je ne présente aucun état explicite des explications de la main invisible[14], et puisque cette notion joue un rôle dans ce qui va suivre, je mentionnerai quelques exemples pour donner au lecteur une idée plus claire de ce que nous avons à l'esprit lorsque nous parlons de ce type d'explication. (Que les exemples donnés pour illustrer ce type d'explication soient des explications correctes n'a pas d'importance.)

1) Les explications liées à la théorie de l'évolution (via la mutation aléatoire, la sélection naturelle, la dérive génétique, etc.) des caractéristiques des organismes et des populations (James Crow et Motoo Kimura font le point sur les formulations mathématiques dans An Introduction to Population Genetics Theory, New York, Harper & Row, 1970).

2) Les explications, en écologie, de la régulation des populations animales (voir Lawrence Slobodkin, Growth and Regulation of Animal Populations, New York, Holt, Rinehart & Winston, 1966, pour un bilan de la question).

3) Le modèle explicatif de Thomas Schelling (American Economic Review, mai 1969, p. 488-493) montrant à quel point les configurations extrêmes de ségrégation résidentielle peuvent se produire avec des individus qui ne le désirent pas mais parlent, par exemple, de vivre dans un voisinage dont 55 % de la population appartient au même groupe qu'eux, et qui changent de lieu de résidence pour parvenir à leur fin.

4) Certaine explication par le conditionnement de l'opérateur de différents modèles compliqués de comportement.

5) La discussion, par Richard Herrnstein, des facteurs génétiques, dans la stratification en classes d'une société donnée (IQ in the Meritocracy, Atlantic Monthly Press, 1973).

6) Discussions sur la manière dont le calcul économique s'effectue sur les marchés (voir Ludwig von Mises, Socialism, IIe Partie : L'Action humaine, chap. 4, 7-9).

7) Explications microéconomiques des effets de l'intervention extérieure sur un marché, et de l'établissement et de la nature des nouveaux équilibres.

8) L'explication de Jane Jacobs sur les raisons pour lesquelles certains quartiers citadins ne présentent pas de dangers dans The Death and Life of Great American Citier, New York, Random House, 1961.

9) La théorie autrichienne des cycles économiques.

10) La remarque de Karl Deutsch et de William Madow selon laquelle, dans une organisation devant prendre un grand nombre de décisions importantes (qui peuvent plus tard passer pour correctes) dans un éventail réduit de choix, si un grand nombre de gens ont une chance d'exprimer dans quelle direction devrait s'orienter la décision, un certain nombre de personnes gagneront la réputation de sages conseillers, même si tous décident au hasard quel conseil donner (Note on the Appearance of Wisdom in Large Bureaucratic Organizations, Behavioral Science, janvier 1961, p. 72-78).

11) Les modèles émergeant de l'opération d'une modification de la modification que Frederick Frey a apportée au principe de Peter : les gens ont dépassé de trois niveaux leur propre niveau d'incompétence au moment où leur incompétence est effectivement discernée.

12) L'explication de Roberta Wohlstetter (Pearl Harbor : Warning and Decision, Stanford, Stanford University Press, 1962), en opposition aux théoriciens de la « conspiration », donnant les raisons pour lesquelles les Etats-Unis n'ont pas agi sur la foi des preuves qu'ils possédaient indiquant l'attaque japonaise imminente à Pearl Harbour.

13) Cette explication de la « prééminence intellectuelle des juifs » qui insiste sur le grand nombre de catholiques, parmi les plus intelligents, qui n'ont pas eu d'enfants pendant des siècles, alors qu'au contraire les rabbins étaient encouragés à se marier et à se reproduire.

14) La théorie selon laquelle les biens publics ne sont pas fournis seulement par des actions individuelles.

15) La façon dont Armen Alchian montre une main invisible (selon notre terminologie plus tardive, un filtre) différente de celle de Adam Smith (Uncertainty, Evolution and Economic Theory, Journal of Political Economy, 1950, p. 211-221).

16) L'explication de F. A. Hayek selon laquelle la coopération sociale utilise plus de connaissances que n'en possède n'importe quel individu, du fait que les individus adaptent leurs activités en fonction de l'influence que les activités des autres pareillement adaptées exercent sur leur situation personnelle, et en suivant les exemples qu'on leur présente, créant ainsi de nouvelles formes institutionnelles, des modes généraux de comportement, etc. (The Constitution of Liberty, chap. 2).

Une activité de recherche très enrichissante consisterait à cataloguer les différents modes (et les différentes combinaisons) d'explication de la main invisible en spécifiant quels types d'explications de la main invisible peuvent expliquer certains types de modèles et lesquels. Nous pouvons mentionner ici deux types de processus de main invisible grâce auxquels un modèle P peut être produit : des processus de filtrage et des processus d'équilibre. Au travers des processus de filtrage ne peuvent passer que les choses ajustées à P, parce que les processus ou les structures éliminent tout ce qui n'est pas P; dans les processus d'équilibre, chaque composante présente une réponse ou s'ajuste aux conditions « locales », chaque ajustement changeant l'environnement local des autres qui lui sont proches, de telle façon que la somme des ondes des ajustements locaux constitue ou forme P. (Certains processus d'ajustements locaux par ondulations ne parviennent pas à un modèle d'équilibre, pas même changeant.) Un processus d'équilibre peut aider à entretenir un modèle de différentes manières, et il peut aussi y avoir un filtre qui élimine les déviations par rapport au modèle, déviations trop importantes pour être ramenées par des mécanismes internes équilibrants. Peut-être la forme la plus élégante d'explication de cette sorte suppose-t-elle deux processus d'équilibre, chacun perpétuant de l'intérieur son modèle de petites déviations, et chacun servant de filtre destiné à éliminer les grandes déviations survenant dans l'autre.
On peut noter au passage que la notion de processus de filtrage nous permet de comprendre en quoi, dans la philosophie des sciences sociales, la position connue sous le nom d'individualisme méthodologique peut faire mauvaise route. S'il existe un filtre qui filtre (élimine) tous les Q qui ne sont pas P, alors l'explication de la raison pour laquelle tous les Q sont des P (s'adaptent au modèle P) se référera à ce filtre. Pour chaque Q particulier, il se peut qu'il y ait une explication particulière de la raison pour laquelle il est un P, comment ce Q est devenu P, pourquoi ce Q reste un P. Mais l'explication de la raison pour laquelle tous les Q sont des P ne résultera pas de la conjonction de ces explications individuelles, quand bien même il n'y aurait pas d'autres Q, car ceci fait partie de ce qui doit être expliqué. Cette explication fera référence au filtre. Pour être plus clair, nous pourrions imaginer que nous n'avons aucune explication de la raison pour laquelle les Q individuels sont des P. Une loi statistique élémentaire (pour autant que nous puissions l'affirmer tout au moins) veut tout simplement que quelques Q soient des P; nous pourrions même être incapables de découvrir la moindre régularité statistique. Dans ce cas, nous saurions pourquoi tous les Q sont des P (et saurions qu'il y a des Q, et peut-être même pourquoi il y a des Q) sans savoir d'un quelconque Q, pourquoi il est P L'individualisme méthodologique requiert qu'il n'y ait pas de processus social fondamental (aucunement restreint) de filtrage.

L'association protectrice dominante est-elle un Etat ?

Avons-nous fourni une explication de l'Etat selon le principe de la main invisible ? Le schéma des associations protectrices privées peut apparemment différer de l'Etat minimal ou manquer de satisfaire à la conception minimale d'un Etat, de deux façons : 1) cette association semble permettre à certaines personnes de faire respecter leurs propres droits, et 2) elle ne semble pas protéger tous les individus à l'intérieur de son domaine. Les auteurs suivant la tradition de Max Weber[15] considèrent que l'exercice d'un monopole sur l'usage de la force dans une aire géographique, monopole incompatible avec une mise en application privée des droits, est capital pour l'existence d'un Etat. Comme Marshall Cohen le fait remarquer dans un essai non publié, un Etat peut exister sans monopoliser effectivement l'utilisation de la force qu'il n'a pas autorisé les autres à utiliser; à l'intérieur des frontières d'un Etat il peut exister des groupes comme la Mafia, le KKK, les White Citizens Councils, les syndicalistes en grève et les météorologues qui utilisent aussi la force. Prétendre à un tel monopole n'est pas suffisant (si vous y prétendiez, vous ne deviendriez pas l'Etat), pas plus que le fait d'être le seul et unique prétendant ne constitue une condition nécessaire. Il n'est pas besoin non plus que tous reconnaissent la légitimité de la prétention de l'Etat à un tel monopole, soit que, en tant que pacifistes, ils pensent que personne n'a le droit d'utiliser la force, soit que, en qualité de révolutionnaires, ils croient qu'un Etat donné n'a pas ce droit, soit encore qu'ils se croient habilités à s'en solidariser et à le cautionner quelle que soit la position de l'Etat. Aussi la formulation des conditions suffisantes de l'existence d'un Etat est-elle une tâche difficile et désordonnée[16].
Pour atteindre les buts qui sont ici les nôtres, nous avons besoin de concentrer notre attention sur une condition nécessaire à laquelle le système d'organisations protectrices privées (ou toute organisation en faisant partie) ne satisfait apparemment pas. Un Etat revendique le monopole s'agissant de décider qui peut utiliser la force et quand; l'Etat prétend que lui seul peut décider qui peut utiliser la force et dans quelles conditions; il se réserve le droit exclusif de déléguer la légitimité et la permissibilité de n'importe quel recours à la force à l'intérieur de ses frontières; de plus, il prétend avoir le droit de punir tous ceux qui enfreignent le monopole qu'il revendique. Le monopole peut être violé de deux façons : 1) une personne peut utiliser la force sans y être autorisée par l'Etat ou, 2) bien que ne s'érigeant pas en représentant d'une force, un groupe de personnes ou une personne peut se présenter comme une autre forme d'autorité (et peut-être même prétendre être la seule autorité légitime) pour décider à quel moment et par quelle personne l'utilisation de la force est justifiée et légitime. On ne voit pas très bien si l'Etat doit prétendre au droit de punir la seconde sorte de contrevenants et on peut douter qu'un Etat, quel qu'il soit, se retiendrait de punir un groupe significatif d'entre eux à l'intérieur de ses frontières. Je glisse sur la réponse à la question qu'on pouvait se poser sur le verbe « pouvoir », la « légitimité » et la « permissibilité ». La permissibilité morale n'est pas une question de décision, et l'Etat n'a aucun besoin d'être égomane (egomaniacal) au point de prétendre au droit exclusif de trancher des questions morales. Parler de permissibilité légale requerrait, afin d'éviter la circularité, qu'on propose une explication du système légal qui n'utilise pas la notion d'Etat.
Nous pouvons continuer notre raisonnement, pour servir notre propos, en disant qu'une condition nécessaire à l'existence d'un Etat est que cet Etat (ou une personne ou une organisation) annonce que, dans toute la mesure du possible (compte tenu des coûts d'une telle opération, de sa faisabilité, des autres choix les plus importants à faire, etc.), il punira quiconque se révélant avoir utilisé la force sans sa permission expresse. (Cette permission peut être une permission particulière ou peut être accordée grâce à quelque réglementation ou autorisation générale.) Ceci ne conviendra pas complètement : l'Etat peut en effet se réserver le droit de pardonner quelqu'un, ex post facto; en vue de punir, il se peut qu'il faille non seulement découvrir l'utilisation« non permise » de la force, mais également prouver, grâce à une procédure spécifique, que c'est bel et bien arrivé, etc. Mais cela nous permet de continuer. Les agences protectrices, semble-t-il, ne procèdent pas à de telles annonces, ni individuellement, ni collectivement. Pas plus qu'il ne paraît moralement légitime pour elles de le faire. Aussi le système d'associations protectrices privées, si ces dernières n'accomplissent aucune action moralement illégitime, apparaît-il dépourvu de tout élément de monopole et, ainsi, ne semble pas constituer ou contenir un Etat. Pour examiner la question de l'élément de monopole, nous devrons considérer la situation d'un groupe de personnes (ou d'une personne) vivant à l'intérieur d'un système d'agences protectrices privées qui refuse de s'affilier à une société protectrice; qui persiste à juger par lui-même si ses droits ont été violés, et (s'il - si elle - le juge ainsi) de faire personnellement respecter ses droits en punissant et/ou exigeant une compensation de la part de ceux qui les ont enfreints.
La seconde raison qui invite à penser que le système décrit n'est pas un Etat réside dans le fait qu'avec ce système (en dehors des effets de débordements) seuls ceux qui payent peuvent être protégés; de plus, on peut acheter des degrés différents de protection. Petites économies également : personne ne paie pour la protection d'autrui à moins de le choisir délibérément, personne n'est requis d'acheter ou de contribuer à l'achat de la protection des autres. La protection et le renforcement du droit des gens est traité comme une marchandise devant être fournie par le marché, comme le sont d'autres marchandises importantes comme les vêtements ou la nourriture. Toutefois, selon la conception habituelle de l'Etat, chaque personne vivant à l'intérieur (ou même parfois voyageant à l'extérieur) de ses limites géographiques obtient (ou, du moins, est en droit d'obtenir) sa protection. A moins qu'un parti privé ne donne des fonds suffisants pour couvrir les coûts d'une telle protection (pour payer les détectives, la police nécessaire pour garder les coupables, payer les cours de justice et l'entretien des prisons), ou à moins que l'Etat ne trouve quelque service qu'il pourrait faire payer pour couvrir ces dépenses[17], on pourrait s'attendre à ce qu'un Etat qui offrirait si largement sa protection fût redistributif. Ce serait un Etat dans lequel quelques personnes paieraient plus afin que d'autres puissent être protégées. Et de fait l'Etat le plus « minimal » dont discutent la plupart des théoriciens de la politique, l'Etat veilleur de nuit de la théorie classique libérale, semble redistributif de cette façon. Pourtant, comment une agence protectrice, une affaire, peut-elle faire payer les uns pour fournir son produit à d'autres[18] ? (Nous ne prendrons pas en considération le cas de ceux qui payent partiellement pour d'autres lorsqu'il est trop coûteux pour l'agence d'affiner sa classification et ses coûts pour ses clients de façon à rendre compte des dépenses que représentent les services rendus.) Ainsi il apparaît que l'agence protectrice dominante sur un territoire non seulement ne possède pas le monopole requis sur l'utilisation de la force, mais n'est pas non plus en mesure d'assurer la protection de tous ceux qui se trouvent sur son territoire; ainsi l'agence dominante apparaît-elle loin d'être un Etat. Mais ces apparences sont trompeuses.


* Anarchie, Etat et Utopie, Libre-échange PUF, Chapitre 2, pp.27-44.

[1] John Locke, Two Treatises of Government, 2e éd., éd. par Peter Laslett, New York, Cambridge University Press, 1967. Sauf mention contraire, toutes les citations sont tirées du Deuxième Traité du gouvernement civil, résumé du Premier Traité du gouvernement civil, introduction, traduction et notes par B. Gilson, Paris, Vrin, 1977.

[2] Proudhon nous a donné une description des « inconvénients » domestiques de  l'Etat : « Etre GOUVERNÉ, c'est être gardé à vue, inspecté, espionné, dirigé, légiféré, réglementé, parqué, endoctriné, prêché, contrôlé, estimé, apprécié, censuré, commandé, par des êtres qui n'ont ni le titre, ni la science, ni la vertu... Etre GOUVERNÉ, c'est être, à chaque opération, à chaque transaction, à chaque mouvement, noté, enregistré, recensé, tarifé, timbré, toisé, coté, cotisé, patenté, licencié, autorisé, apostillé, admonesté, empêché, réformé, redressé, corrigé. C'est, sous prétexte d'utilité publique, et au nom de l'intérêt général, être mis à contribution, exercé, rançonné, exploité, monopolisé, concussionné, pressuré, mystifié, volé; puis, à la moindre résistance, au premier mot de plainte, réprimé, amendé, vilipendé, vexé, traqué, houspillé, assommé, désarmé, garrotté, emprisonné, fusillé, mitraillé, jugé, condamné, déporté, sacrifié, vendu, trahi, et pour comble, joué, berné, outragé, déshonoré. Voilà le gouvernement, voilà sa justice, voilà sa morale » (Pierre-Joseph Proudhon, Idée générale de la révolution au XIXe siècle, Paris, Ed. du Groupe Fresnes-Antony de la Fédération anarchiste, 1979, p. 248.)

[3] Sur les difficultés de s'en tenir à une position, et sur les accords tacites, voir Thomas C. Schelling, The Strategy of Conflict (1960); trad. fr. Stratégie du conflit, Paris, PUF, 1986.

[4] D'autres peuvent châtier, sans qu'il ne le demande; voir l'analyse plus approfondie du chapitre 5 de ce livre.

[5] Nous verrons (p. 36) comment la monnaie peut exister dans un état de nature sans un accord explicite instituant un moyen d'échange. Divers auteurs s'inscrivant dans la tradition anarcho-individualiste ont proposé et débattu des services privés de protection. Pour les origines, voir Lysander Spooner, No Treason : The Constitution of No Authority (1870), Natural Law et A Letter to Grover Cleveland on his False Inaugural Address : The Usurpations and Crimes of Lawmakers ahd judges, and the Consequent Poverty, Ignorance and Servitude of the People, Boston, Benjamin R. Tucker, 1886, tous republiés in The Collected Works of Lysander Spooner, 6 vol., Weston, Mass., M & s Press, 1971. Benjamin R. Tucker discute du fonctionnement d'un système social dans lequel toutes les fonctions de protection sont assurées par le secteur privé in Instead of a Book, New York, 1893, p. 14, 25, 32-33, 36, 43, 104, 326-329, 340-341, dont maints passages sont repris in son Individual Liberty, éd. par Clarence Lee Swartz, New York, 1926. L'on ne dira jamais assez combien sont vivants, stimulants et intéressants les écrits et les argumentations de Spooner et de Tucker, à tel point que l'on hésite à citer la moindre source secondaire. Voir aussi, cependant, l'étude conséquente et intéressante de James J. Martin, Men againrt the State : The Expositors of Individualist Anarchism in America, 1827-1908, pour un exposé de la vie et des vues de Spooner, Tucker et autres auteurs de la même tradition. Voir aussi la discussion plus systématique du système de protection privé in Francis Tandy, Voluntary Socialism, Denver, F. D. Tandy, 1896, p. 62-78. Pour un exposé critique de ce dispositif, cf. John Hospers, Libertarianism, Los Angeles, Nash, 1971, chap. 11. Plus récemment, dans le même sens, cf. Murray N. Rothbard qui, dans Power and Market (Menlo Park, Calif, Inscitute for Humane Studies, Inc., 1970, p. 1-7, 120-123), décrit brièvement comment, dans son esprit, un tel système pourrait fonctionner et tente de répondre à certaines objections. L'analyse la plus détaillée est, à ma connaissance, celle de Morris et Linda Tannehill, The Market for Liberty, Lansing, Mich., à compte d'auteur, 1970, en particulier p. 65-115. Depuis que j'ai écrit ce livre en 1972, Rothbard a présenté de manière plus systématique ses idées in For a New Liberty, New York, Macmillan, 1973, chap. 3 et 11, tandis que David Friedman s'est fait le brillant avocat de l'anarcho-capitalisme in The Machinery of Freedom, New York, Harper & Row, 1973, partie III. Tous ces ouvrages méritent d'être lus, mais aucun ne me conduit à revenir sur ce que je dis ici.

[6] Voir I. B. Singer, in My Father's Court, New York, Farrar, Strauss & Giroux, 1966; pour un exemple récent de « contre-culture », voir Vin Magazine, 1er novembre 1971, p. 11-17.

[7] Exercice à l'intention du lecteur : expliquez comment les considérations présentées ici et infra amènent chaque aire géographique à se doter d'une agence ou d'une structure fédérale d'agences dominantes, même si à l'origine l'aire en question possède un groupe d'agences sur lequel « gagne presque toutes les batailles » est une relation suivie et non transitive.

[8] Voir Kenneth R. Boulding, Conflict and Defense, New York, Harper, 1962, chap. 12.

[9] Pour un aperçu de la complexité d'un tel corps de règles, voir American Law Institute, Conflict of Laws ; Second Restatement of the Law, Proposed Official Draft, 1967-1969.

[10] Voir Yale Brozen, Is Government the Source of Monopoly ?, The Intercollegiate Review, 5, n° 2, 1968-1969, p. 67-68; Fritz Machlup, The Political Economy of Monopoly, Baltimore, Johns Hopkins Press, 1952.

[11] Locke supposait que l'écrasante majorité des personnes vivant dans un état de nature, mais pas toutes, accepteraient la loi de nature. Voir Richard Ashcroft, Locke's State of Nature, American Political Science Review, septembre 1968, p. 898-915, en particulier la première partie.

[12] Cf. Morris et Linda Tannehill, The Market for Liberty; sur l'importance de la coopération volontaire pour le fonctionnement des gouvernements, voir, par exemple, Adam Roberts, éd., Civilian Resistance as National Defense, Baltimore, Penguin Books, 1969, et Gene Sharp, The Politics of Non-Violent Action, Boston, Porter Sargent, 7973.

[13] Voir Ludwig von Mises, The Theory of Money and Credit, 2e éd., New Haven, Conn., Yale University Press, 7953, p. 30-34 d'où j'ai repris cette histoire.

[14] Pour un commencement d'analyse des problèmes que doit prendre en considération toute appréciation des explications par la main invisible, voir les essais de F. A. Hayek, Notes on the Evolution of Systems of Rules of Conduct et The Results of Human Action but not of Human Design, in Studies in Philosophy, Politics and Economics, Chicago, University of Chicago Press, 7967, ainsi que les chapitres 2 et 4 de Constitution of Liberty, Chicago, University of Chicago Press, 196o. Voir aussi l'analyse des dispositifs de conception et de filtrage dans le chapitre 10 de ce livre. Pour voir à quel point nous sommes encore proche des commencements, il suffit d'observer que rien de ce qui a été dit jusqu'ici n'explique pourquoi toutes les explications scientifiques (qui n'invoquent pas les intentions) d'un rapport fonctionnel entre variables ne sont pas des explications de la main invisible.

[15] Voir Max Weber, Theory of Social and Economic Organization, New York, Free Press, 1947. P. 756: et Max Rheinstein, éd., Max Weber on Law in Economy and Society, Cambridge, Mass., Harvard University Press, 1954, chap. 73.

[16] Cf. l'analyse par H. L. A. Hart du problème parallèle de l'existence d'un système juridique in The Concept of Law, Oxford, The Clarendon Press, 7967, p. 113-I20.

[17] J'ai entendu dire que l'Etat pourrait se financer en organisant une loterie. Mais, comme il n'aurait pas le droit d'interdire à des organisateurs d'en faire autant à titre privé, pourquoi penser que l'Etat aurait plus de succès en attirant le client dans ce genre d'activité que dans toute autre affaire où joue la concurrence ?

[18] Sur cette pratique de la part des médecins, voir Reuben Kessell, Price Discrimination in Medicine, Journal of Law and Economics, I, n° I, octobre 1958, p. 20-53.