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L’économiste dira que toute l’ambiguïté vient de la définition
du profit. Le profit a une double face : un résultat comptable d’une part,
la rémunération d’une personne d’autre part. D’entrée de jeu, j’exclus une définition
du profit qui a dominé l’économie classique : rémunération du capital. Beaucoup
d’économistes, dans la lignée de Jean Baptiste Say, sont d’accord aujourd’hui
pour distinguer le capitaliste et l’entrepreneur. L’un apporte des capitaux, met
son épargne à la disposition de l’autre ; il est rémunéré par un intérêt
fixé contractuellement au moment de l’investissement, intérêt qui devra être payé
quel que soit le résultat comptable. Pour sa part, l’entrepreneur est rémunéré
pour un service spécifique, que certains (Schumpeter ou Knight) attribuent à l’innovation
et la prise de risque, que d’autres (Kirzner) assimilent à la création de valeur
nouvelle par la coordination des plans des producteurs et des consommateurs. Un
entrepreneur peut donc agir sans engager un capital personnel, mais il peut aussi
investir son propre patrimoine dans l’affaire – c’est ce qui a trompé Ricardo
et Marx. Que dire du résultat comptable ? A priori il n’implique
aucun jugement moral, puisqu’il est la simple comparaison entre ce qui a été payé
par l’entreprise et ce qu’elle a encaissé. Les réformateurs de la planification
soviétique avaient réhabilité le profit, seul moyen de contrôle de la gestion
des entreprises socialistes. Le contraire du profit (il vaudrait mieux dire bénéfice)
c’est le déficit, la perte. Quelqu’un devra bien payer la différence ; l’entrepreneur,
l’actionnaire (si c’est une entreprise privée), le contribuable (si c’est une
entreprise publique). Le problème n’est donc pas : pour ou contre le profit,
mais comment le profit a-t-il été réalisé. Si le profit est tant décrié, c’est
qu’on lui prête des origines suspectes. C’est à tort ou à raison. C’est à tort
quand on pense que le profit est réalisé au détriment du salarié, que l’on dépouillerait
d’une partie de la valeur de son travail. Cette vieille lune marxiste a la vie
dure, elle ramène à cette idée que le partage de la valeur se limite à deux classes
de producteurs : salariés et capitalistes. Elle ignore donc le personnage
de l’entrepreneur, ou fait de l’entrepreneur un simple instrument de l’exploitation
du travail par le capital. C’est à raison quand le profit naît non pas d’un véritable
service rendu à la communauté par un entrepreneur ou une entreprise, mais d’une
exploitation des clients et partenaires divers. Il y a le profit-service et le
profit-exploitation. Une analyse plus complète des situations d’exploitation
conduit à souligner le rôle décisif de la concurrence. Il ne peut y avoir exploitation
que si la concurrence est absente des transactions. Une telle conjonction ne se
produit qu’avec l’accord et souvent à l’initiative du pouvoir politique :
l’Etat et sa législation ont coutume d’attribuer des monopoles durables, des privilèges,
des passe-droits, des protections, des subventions. Voilà pourquoi le profit « immoral »
est l’apanage des économies dirigées et des dictatures politiques : l’absence
de liberté d’entreprendre et d’échanger, la prise en mains de l’économie par les
gouvernants et la nomenklatura, permettent d’exclure les entrepreneurs nationaux
ou étrangers qui s’aventureraient sur le marché. Les nationaux sont emprisonnés
ou s’exilent, les étrangers ne viennent pas. Le peuple est ruiné par le profit,
et en effet les inégalités s’accroissent. Je reviens à l’idée du profit-service. Le service rendu
par l’entrepreneur est de remettre de l’ordre dans la répartition des efforts
et la production des biens et services. Il existe en permanence de profonds déséquilibres
dans le corps social : ici des pénuries, là des excédents, partout une diversité
des appréciations individuelles (le nécessaire et le rare des uns est le superflu
et l’abondant des autres et réciproquement). L’entrepreneur est à même de percevoir l’origine de ces
déséquilibres et d’y apporter remède ; pour son profit personnel il ne cesse
de modifier l’affectation des ressources disponibles à des besoins variables,
il est à l’écoute de ce que veulent les gens et il crée une valeur nouvelle simplement
en changeant la donne entre les acteurs du marché. Son action est qualitative,
sélective. Son profit passe par un meilleur service. L’échange est ce procédé à la fois simple et magique
par lequel deux raretés relatives et subjectives deviennent deux satisfactions
personnelles. Le surplus de A permet de fournir le nécessaire de B, et celui-ci
se procure ce nécessaire en donnant son propre surplus à A. Libre à A et B de
fixer les termes de leur échange. Ainsi l’échange procède-t-il du partage. C’est
ce que vous pouvez mesurer dans un pique-nique un peu frustre : la communauté
de partage vit de la pratique de l’échange. L’entrepreneur organise un pique-nique
à grande échelle : il met à la disposition du grand public des heures de
travail, des masses d’épargne, en échange de rémunérations. Ce n’est pas le « patron »
qui paye le salarié, ou l’épargnant, c’est le client. Et celui-ci ne paye qu’à
la mesure de la satisfaction de son besoin ; il payera d’autant moins qu’il
y aura des entrepreneurs concurrents (actuels ou potentiels) en mesure de lui
proposer des biens matériels ou immatériels différents (ou paraissant tels).
Voilà pourquoi, à travers l’échange et l’entreprise,
le partage est présent dans une économie de marché, quand il y a vrai marché,
c'est-à-dire concurrence, quand le profit résulte bien d’un meilleur service de
la communauté. Maintenant, je n’ignore pas que le partage peut et doit
se pratiquer en dehors de la procédure marchande. L’ordre économique est une chose,
il est fondé sur le contrat et l’échange. Mais existe aussi un ordre communautaire,
qui procède d’une autre logique, celle de la solidarité et du don. Elle a pour
cadre naturel la famille, les associations, toutes les cellules sociales si précieuses
pour l’harmonie et l’épanouissement des êtres humains. Cet ordre communautaire
n’est pas l’alternative de l’ordre économique, il en est le complément. L’économisme
est une erreur qui repose sur la fausse idée que tout doit se régler par le marché.
Je crois aux vertus extraordinaires du marché. Mais il ne me viendrait pas à l’idée
que le marché puisse remplacer l’amour, la charité, le bonheur, la souffrance
et tout ce qui vaut réellement dans la vie des personnes. Voilà d’ailleurs à mon sens la leçon adressée par Benoît
XVI aux hommes de notre époque, et notamment aux chrétiens : n’oubliez pas
ce qui vaut, ce qui est hors marché, ce qui est hors de prix, hors de profit.
Notre monde court le risque de la déchristianisation, de la déshumanisation. Une
des raisons de cette évolution dramatique est le rejet de Dieu, l’idolâtrie de
l’argent, du plaisir, de ce qui est futile et fragile, alors que l’homme a besoin
de profondeur et de solidité. Si le profit signifie Mammon, le dieu de l’argent,
Benoît XVI a raison de dire qu’il est le mauvais choix. Songez seulement à cette
petite incisive : « ultime critère de notre action ». Comme la
liberté, le profit doit être ordonné à la dignité de la personne humaine. Jacques
Garello Le 5 novembre 2007
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