La science
économique ? Chef de file de « l’école de Chicago » FRIEDMAN découvre
les concepts de revenu permanent et de capital humain, qui démontrent toute la
vacuité de l’analyse de Keynes. Et son histoire monétaire des Etats-Unis, écrite
avec Anna Schwartz, lui permet d’établir que les « crises » économiques
ne sont dues en réalité qu’aux dérèglements de la politique monétaire des banques
centrales, responsables de l’inflation, elle-même source de chômage. Pendant quelque
trente ans, les gouvernements avaient vécu dans l’illusion qu’il suffisait de
dépenser et distribuer du pouvoir d’achat pour résorber le chômage, et que le
financement des dépenses publiques se faisait sans peine à crédit, en faisant
émettre de la monnaie par le système bancaire. FRIEDMAN, avec le revenu permanent,
démasque l’erreur (sans doute volontaire) de KEYNES qui attribue le chômage à
une trop forte tendance des riches à épargner tandis que les pauvres n’ont pas
de quoi consommer – un thème rêvé de propagande pour les socialistes. FRIEDMAN
prouve que consommation et revenu sont à long terme en relations constantes et
proportionnelles, et que « la crise » n’est pas l’effet d’une sous-consommation
ou d’une sur-production liée au fonctionnement normal du marché, mais d’une inondation
monétaire provoquée par les banques centrales sous la pression des gouvernements,
déréglant ainsi tout le système des prix, autorisant toutes les spéculations et
les erreurs privées et tous les gaspillages publics, rendant la régulation des
marchés impossible. Retourner à la stabilité monétaire, rétablir la vérité des
prix, faire confiance au marché, supprimer les interventions monétaires et budgétaires
des Etats : voilà établis les piliers du « monétarisme » qui va
révolutionner les politiques économiques à partir de 1973, date du premier choc
pétrolier qui met en évidence les erreurs keynésiennes, puisque la « stagflation »,
conjoncture inattendue d’inflation et de chômage, frappe par priorité les économies
les plus dirigées et les moins libérales.
Le cours
des évènements va désormais changer. FRIEDMAN n’a pas seulement convaincu les
politiciens occidentaux d’appliquer le monétarisme, ce qu’ils vont faire avec
succès, mais il va se faire le propagandiste du marché et décider les pays du
Tiers Monde à s’orienter vers la libre entreprise et le libre échange alors que
la planification du développement était à la mode, suivant les préceptes conjoints
de KEYNES et de LENINE. Les élèves de FRIEDMAN, les « Chicago Boys »
sortent le Chili de la misère en quelques années – même si la remise en ordre
économique s’accompagne de la dictature militaire. FRIEDMAN lui-même devient le
conseiller des Coréens, des dirigeants de TaïWan, de Singapour, de Hong Kong :
les « dragons » asiatiques se mettent en route, les pays émergent de
la misère en une décennie. Il persuade ainsi le monde entier des bienfaits de
la liberté économique.
Sa croisade
pour la liberté économique n’est pas réservée aux savants et aux puissants de
ce monde. Il a compris que rien de décisif ne peut se faire sans que l’opinion
publique, y compris dans son propre pays, ne soit convaincue. Il met son esprit
brillant au service du peule, il a un talent extraordinaire pour illustrer sa
pensée, avec des formules pleines d’humour et visant juste : « on n’a
jamais vu des chiens échangeant des os » (le marché est le propre de
l’homme), « il n’y a
pas de
repas gratuit » (la gratuité des services publics coûte au contribuable).
Il écrit un ouvrage clair et à la portée de tous : « Capitalisme et
Liberté », où il explique comment le marché peut résoudre tous les problèmes
dans lesquels les politiciens et les administrations s’embourbent : la promotion
sociale par le travail, le mérite et l’esprit d’entreprise, la création d’emplois
rémunérateurs et gratifiants, la qualité de l’école et de l’éducation, la sécurité
des retraites et des assurances maladie, et enfin et non le moindre les libertés
publiques – liberté de la presse, liberté d’expression et d’association. La liberté
économique annonce et conditionne la liberté politique.
Ses idées
de la liberté, il les a exposées, nourries et mûries au sein de la Société du
Mont Pèlerin. Jusqu’en ce jeudi 16 novembre 2006, il était le dernier en vie des
fondateurs de cet aréopage des intellectuels libéraux créé en Suisse par HAYEK
en 1947. Il ne manquait aucune des réunions de la Société, et au congrès de Salt
Lake City (2004) parce que son cœur lui interdisait les déplacements, il a communiqué
avec ses amis par vidéo-conférence. La semaine dernière, à Guatemala City, c’est
un film qui résumait sa vie et son œuvre : pressentiment ! Son fils
David, orateur aussi brillant que le père, était l’un des animateurs de notre
congrès.
Milton FRIEDMAN
était mon ami, et celui de tous les membres français de la Société. Il connaissait
« l’exception française », il s’en désolait et faisait tout son possible
pour aider les quelques trop rares économistes libéraux français. Il avait rendu
visite à l’ALEPS en 1980 au moment de la traduction de son ouvrage « Free
to choose », où il avait consigné les quarante émissions de télévision diffusées
pour 20 millions de téléspectateurs aux heures de grande écoute aux Etats-Unis.
Ces émissions n’avaient pas été sans effet sur l’électorat américain qui devait
porter Ronald REAGAN (son ami) à la Maison Blanche en 1980. Mais en 1980, en France,
Raymond BARRE et Valéry GISCARD d’ESTAING refusaient de recevoir Milton FRIEDMAN,
au prétexte de ne pas s’immiscer dans la campagne américaine…
Comment ne
pas songer en ce moment à Rose, qui a partagé sa vie et ses travaux ? Ils
ont écrit ensemble « Deux personnes heureuses » pour dire toute la joie
qu’ils avaient eue pour cette communauté de pensée et de sentiments pendant soixante
ans. Je m’associe à la peine de Rose mais je suis sûr qu’avec Milton, elle aura
été très heureuse d’avoir vécu un bonheur extraordinaire, communément dévoué à
la cause de la liberté.