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Je crains que le débat autour du voile islamique soit
mal engagé : les deux réactions les plus fréquentes sont celles de
la tolérance zéro et de l’éloge de la laïcité. Pour les uns, ceux qui
viennent dans notre pays ont à se plier non seulement à nos lois, mais
aussi à nos moeurs. La France, fille aînée de l’Eglise, se reconnaît dans
la croix, nos traditions culturelles ne peuvent pas être parasitées par
un islamisme militant. Pour les autres, la laïcité républicaine est la
meilleure réponse : ni croix ni voile.
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C’est sur cette dernière doctrine que semble s’aligner le gouvernement.
Bien que ma sympathie aille plutôt à la thèse de l’enracinement chrétien
de notre nation, fière cependant d’avoir accueillie pendant des siècles
des minorités chassées par la misère ou la répression, je ne crois pas
qu’elle puisse faire l’unanimité aujourd’hui, la déchristianisation est
croissante et le sentiment religieux s’exprime davantage dans les mosquées
et les temples bouddhistes que dans les églises. Quant à la laïcité, elle
impliquerait une totale séparation de la religion et de l’Etat, ce qui
ne signifie pas l’opposition de l’Etat à la religion, et encore moins
la religion de l’Etat Républicain (qui a inspiré par exemple le « baptême
républicain »).
La solution
à nos problèmes me paraît simple, tellement simple qu’on ne la voit pas.
Il suffit en effet d’assortir la liberté religieuse, la liberté scolaire
et la liberté du culte pour mettre fin aux drames actuels. Mais cela suppose
évidemment la fin du service public unique et laïque de l’Education Nationale
(SPULEN) inscrit dans le Programme Commun de la Gauche en 1973, mais reconnu
de fait depuis 1905 au moins.
Que se passerait-il
en effet dans une société de liberté ? Les familles choisiraient
l’école la plus conforme à leurs croyances religieuses respectives, incluant
des établissements agnostiques où les enfants n’entendraient jamais parler
de Dieu. Ici on aurait le crucifix sur les murs ou la croix sur la poitrine,
là on porterait le voile, ailleurs la Kippa, parfois la robe de moines
tibétains. Veut-on construire une mosquée, un temple, une synagogue, une
chapelle ? Ce sont les fidèles qui achètent le terrain et paient
la construction. Doit-on chômer le dimanche, le samedi, le vendredi ou
tout autre jour ? C’est aux relations contractuelles entre libres
individus, employeurs et employés, de le déterminer. Sans doute la pratique
sociale aboutirait-elle à dégager des règles acceptables pour tous. Sans
doute de nouvelles formules seraient-elles explorées.
C’est ainsi
que naissent les institutions durables. Par l’effet des télécommunications,
ne sommes-nous pas en liaison permanente avec des partenaires qui sont
décalés dans le temps, dans leurs langues, dans leurs cultures ?
Qu’on ne m’oppose pas le risque d’acculturation ou de matérialisme ;
la concurrence est stimulante, pour les religions comme pour les entreprises.
Les Etats-Unis, pays de la profusion religieuse, est aussi celui de la
pratique religieuse la plus intense (150 millions d’Américains fréquentent
les lieux de culte chaque semaine).
Evidemment,
un tel système implique que l’Etat se dessaisisse de toute intervention
dans ce domaine. Les deux points d’intérêt public qui demeurent dans sa
compétence sont d’une part d’assurer la protection des libertés religieuse
et scolaire, d’autre part de donner aux familles les plus démunies les
moyens financiers d’envoyer leurs enfants à l’école de leur choix –encore
peut-on trouver d’autres formes de solidarité.
A l’exception
de ce dernier point, aucun argent public, donc aucun impôt, ne saurait
être utilisé à financer des initiatives qui relèvent du domaine purement
privé.
On est évidemment
à l’opposé de cette société de libertés, et voici ce qui explique la « bataille
du voile » : l’éducation est dispensée dans des établissements
publics disposant d’un monopole de droit et de
fait. Qui maîtrise ces établissements maîtrise le pouvoir intellectuel,
et peut façonner les jeunes esprits à sa guise. Hier les marxistes ont
domestiqué l’enseignement primaire, secondaire et supérieur ; ils
y ont magnifiquement réussi et ont pu imprégner de leur idéologie trois
générations de Français. Aujourd’hui ce sont les islamistes qui tentent
de les imiter. L’affaire du voile n’est jamais que le premier acte de
la conquête du pouvoir par des intégristes fanatiques. C’est une provocation
calculée, un terrorisme intellectuel, contre lesquels la défense ne consiste
pas à opposer une répression au demeurant hésitante, mais à briser le
monopole et l’idée même de service public unique et laïque. La centralisation
du pouvoir rend plus facile sa conquête par ceux qui mènent des visées
impérialistes. Lénine l’avait compris, les communistes l’ont fait, les
islamistes le font.
Jacques
Garello
Le 3 Novembre 2003
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