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Dans une interview donnée au Figaro lundi dernier
24 septembre, Alan GREENSPAN donne une grande leçon de science économique :
claire, simple, et concrète. Il n’a aucun mal à expliquer les raisons pour lesquelles
notre économie bat de l’aile, et notre niveau de vie ne cesse de baisser par rapport
à celui des autres pays de l’OCDE : la mondialisation nous trouve dépourvus
devant nos concurrents, parce que nous ne comprenons ni la concurrence, ni le
marché, ni la mondialisation. Qu’il me soit permis de commenter et prolonger cette
leçon ; je suis en effet persuadé, comme Madame PARISOT qui en a fait son
thème favori, que l’ignorance économique est un mal français qui nous coûte cher.
Comme quelques autres, j’ai beau m’employer depuis cinquante ans à combattre ce
microbe, il est toujours aussi virulent – il est vrai que l’Education Nationale
et les médias sont des bouillons de culture. La concurrence, nous dit GREENSPAN, n’est pas un
jeu où les uns doivent démolir les autres, mais un processus dynamique qui ne
fait que des gagnants. Ce n’est pas la loi « du plus fort », mais la
loi « du meilleur ». Elle oblige chaque concurrent à faire mieux que
les autres, et pour cela à innover, à trouver des produits, des techniques, des
procédés qui correspondent mieux aux attentes de la communauté des consommateurs.
Comme l’avait fait remarquer Bastiat, « elle nous pousse l’aiguillon dans
le flan ». Les producteurs, ajoutait-il ne l’aiment pas trop parce qu’ils
préfèrent une situation de « vivre et laisser vivre ». Dans un monde
immobile, sans progrès majeur, il est vrai que l’on ne peut gagner que si quelqu’un
autre perd : l’économie ressemble à un jeu à somme nulle. Il en est ainsi
dans une économie de guerre, ou une économie planifiée : chacun essaie de
trouver « sa » solution, et ce qu’on prend pour soi l’est au détriment
du voisin. Les Français se croient-ils toujours à la belle époque des restrictions,
des tickets, du marché noir ? Dans une économie de progrès, les gains de productivité
permettent à tout le monde de vivre mieux. En tant que producteurs, nos revenus
(salaires, intérêts, profits) augmentent, et en tant que consommateurs les prix
baissent. Suivant l’intensité de la concurrence, la répartition entre gains de
revenus et gains de prix se modifie. Peu de concurrence, c’est bon du côté des
revenus, mais pas du côté des prix. Trop de concurrence, c’est l’inverse :
en tant que producteur je me serrerai la ceinture, mais en tant que consommateur
je bénéficierai de tous les gains de productivité réalisés par les autres. La
concurrence est le processus de diffusion le plus large possible des progrès réalisés ;
je dirai même, pour faire plaisir aux gens de gauche de « socialisation »
ou de « démocratisation » du progrès. Dans un climat concurrentiel le
consommateur est roi et le producteur est à son service. Mais il y a mieux. S’il y a économie de progrès,
gains de productivité, c’est parce qu’il y a concurrence. Suivant Israël KIRZNER,
la concurrence se confond avec l’art d’entreprendre. Car la tâche de l’entrepreneur
n’est autre que d’innover, conformément à la vocation de tout être humain de créer,
de prendre des initiatives, que d’ajouter un plus à ce qui existe déjà. Les détracteurs
du profit devraient savoir que l’entrepreneur ne vole rien à personne, parce que
c’est lui qui a créé la valeur nouvelle, en donnant une valeur à des choses qui
n’en avaient pas ou accru la valeur de ces choses existantes en leur trouvant
un nouvel arrangement, une nouvelle destination. Conséquence inéluctable :
quand il innove, l’entrepreneur a un monopole, puisqu’il est le premier à réaliser
ce que personne n’avait pensé jusque là.
Dire qu’il n’y a pas concurrence parce qu’il y a
monopole, comme l’ont dit les juges européens de Microsoft, n’a aucun sens. La
concurrence ne se définit pas comme la présence en un moment de plusieurs compétiteurs,
elle existe dès qu’il y a liberté de rechercher et de découvrir, pour mieux satisfaire
les besoins exprimés ou implicites. Si certains pays ont acquis un haut niveau
de développement, si les progrès dans tous les domaines se sont multipliés à certaines
périodes, c’est que la concurrence a été plus active : l’élargissement de
l’espace des échanges (allant jusqu’à la mondialisation) donne davantage d’occasions
d’innover. Face à cette dynamique, bienfaisante pour le consommateur
et excitante pour l’innovateur, les Français prennent peur (Monsieur Védrines
lui-même l’a relevé dans son rapport). Mais je veux commenter cette peur. D’une part cette peur est due à l’ignorance, comme
on l’a dit. Dans un pays comme la France dont la tradition est celle des paysans
et des artisans, les choses du commerce et les règles de l’échange sont mal comprises.
On a du mal à admettre que la valeur est « marchande », c'est-à-dire
que c’est le marché qui donne à chaque produit sa valeur, et que le marché n’est
lui-même que la rencontre de gens qui ont tous individuellement une opinion personnelle
sur la valeur qu’ils veulent donner au produit. Les Français sont davantage enclins
à recevoir la « valeur travail » qui a fait les beaux jours du marxisme,
alors que « travailler » à un produit dont personne ne veut n’a évidemment
aucune valeur, et ne justifie aucune rémunération : pas de service rendu,
pas de revenu. D’autre part cette peur est aussi celle de perdre
des privilèges. Dans un pays dominé par la politique, il y a plusieurs décennies,
voire plusieurs siècles de droits acquis, de passe-droits consentis, de statuts
intouchables, de vaches sacrées. Voilà bien longtemps que ces nantis n’apportent
plus rien à la communauté, et vivent de vraies rentes. Ils savent pertinemment
que la concurrence va faire exploser ces rentes, et leur peur de la concurrence
n’est autre que la peur d’avoir enfin à se mettre au travail, la peur d’avoir
à servir pour survivre. Les hommes politiques, par ignorance ou par calcul,
flattent ces sentiments et se présentent comme les boucliers contre la concurrence.
Contre la concurrence internationale on invoquera le « patriotisme économique »,
c'est-à-dire le pur protectionnisme, facteur de stagnation à terme. Contre la
concurrence nationale on invoquera le service public, les droits sociaux, etc. Voilà la vraie loi de la jungle : tuer ceux
qui menacent la chasse gardée, tuer la concurrence.
Jacques
Garello Le
1er octobre 2007 |