LETTRE D’AMERIQUE
Mes occupations post-universitaires
et associatives me tiennent éloigné de la douce France quelque temps.
Me voici donc en Amérique, ce qui me conduit à faire l’exercice symétrique
de celui qui consistait à expliquer pourquoi les Français n’aiment pas
l’Amérique : pourquoi les Américains ne peuvent comprendre l’hostilité
des Français et des Européens à leur égard.
A regarder les quelque
cinquante bulletins d’information proposés par les chaînes télévisées,
de CNN à NTC, il n’est question ici que de l’Irak. Voici ce que les citoyens
des USA semblent avoir principalement à l’esprit aujourd’hui : leur
patrie a été agressée, les Etats Unis ont engagé le combat du bien contre
le mal, les terroristes et leurs soutiens doivent être pourchassés et
punis, Saddam Hussein est un dictateur aussi dangereux pour l’humanité
que le fut Hitler. Et les Américains ne comprennent pas les atermoiements
des Européens, et encore moins les accusations de boutefeu qu’on leur
lance à la figure. Ils n’admettent pas l’esprit de Munich, l’aveuglement
des pays libres qui prônent un pacifisme bêlant et la subversion qui fait
que la victime passe pour l’agresseur.
Cela dit, les mêmes Américains
sont assez lucides pour connaître les erreurs et maladresses de leur diplomatie
et de leur Président. Ils savent que George W. BUSH veut faire une exploitation
politique de la guerre contre l’Irak : les élections sénatoriales
sont pour le mois prochain et le Président voudrait bien regagner la majorité
au Sénat, qu’il a perdue en avril dernier. C’est à ce calendrier électoral
que l’on doit aussi les mesures de subvention à l’agriculture et de restriction
des importations d’acier qui irritent tant, et à juste titre, les partenaires
commerciaux des USA : inutile de prôner le libre échange quand on
refuse la concurrence loyale. Quant aux erreurs diplomatiques elles se
sont multipliées dans la région du Moyen Orient depuis vingt ans :
soutien de l’Irak pour lutter contre l’Iran, financement de l’Irak pour
subvenir aux besoins alimentaires détourné pour acheter des armes à l’Ukraine,
incapacité d’aller jusqu’au bout de la guerre du Golfe, soutien de Ben
Laden au moment du conflit russe-afghan,
amitié constante avec l’Arabie Saoudite pour raisons pétrolières, incertitude
sur l’affaire palestinienne et balancement entre Israël et Arafat. L’addition
est assez lourde : Saddam Hussein est le sous-produit de la diplomatie
de la Maison Blanche.
Mais alors, se disent les
Américains que je rencontre, pourquoi faire un amalgame entre le peuple
américain et son gouvernement, entre ce qui est légitime et ce qui est
irraisonné, entre la cause de la liberté dans le monde et les décisions
de la Maison Blanche ?
Je crois qu’on touche là
au fond du problème. Une juste cause peut être compromise par ceux qui
prétendent la servir. La juste cause : se battre pour les droits
de l’homme, se prémunir contre les attaques chimiques ou nucléaires de
dictateurs égarés. La compromission : la dissolution du patriotisme
dans le jeu électoral, l’aveuglement de la bureaucratie et de la diplomatie.
Nous voici, une fois de plus, confrontés à cette plaie des temps modernes :
le tout politique.
Au delà des débats politiciens
sur la place publique, il demeure fort heureusement un sentiment de solidité
et de détermination quant on vit aux Etats Unis. Les fondamentaux de l’économie
demeurent excellents, la flexibilité du marché du travail est efficace,
les exagérations boursières vont se résorber. La sécurité dans les villes
s’améliore, le système éducatif se réforme, le régime des retraites est
en voie de révision. Et, finalement, les Etats Unis frapperont
un grand coup militaire en février-mars, une
fois les alliances nécessaires obtenues et surtout les vents de sable
terminés. Vue d’Amérique, l’Europe de Chirac et de Schroeder
fait triste mine. Les Américains ne nous comprennent pas. Nous ne les
comprenons pas non plus. Le malentendu demeurera tant qu’on verra les
relations entre les deux continents à travers les Etats et les médias,
tant qu’on s’arrêtera à l’accessoire pour oublier l’essentiel : nous
sommes tous du côté de la liberté, et en devoir de la défendre.
Jacques Garello
Le 7 octobre 2002
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